mercredi 18 novembre 2015

DDC

erreur : n.f. Bonne idée, parfois.
fatalité :
n.f. Mauvaise excuse.
battement :
n.m. Bruit roulé d'une batte de batteuse qui batifole sur une batterie de bateaux bâtards.

Le monde des maths

Exponentielle a des rêves de grandeur. Elle va toujours trop loin, beaucoup trop loin. Et plus elle va loin, pire c'est. Pour beaucoup, elle est l'archétype de celle qu'on ne peut rattraper. C'est un mensonge, savamment monté par elle. Factorielle est bien pire qu'elle.

Dérivée est déprimante. Elle s'emploie à briser les rêves des gens. les Polynômes sont ses proies favorites, qu'elle ramène toujours, pas après pas, à zéro. Les autres elle les brisent, en fait des monstres, hideux. Seule Exponentielle est immunisée contre son venin.

Intégrale est une bâtisseuse. D'un rien elle vous fait un empire, d'un trait une œuvre d'art. C'est la reine du global, sereine, inébranlable, la polisseuse par excellence. Elle ne redoute que Pôle.

Factorielle est discrète, malgré ses points d'exclamation. C'est pourtant une star, une vraie, toujours à viser les étoiles. avec sa grande sœur Gamma, on les voit partout, pour peu qu'on creuse un peu. Elles sont pleines de mystères.

Pôle est un empêcheur de tourner en rond, un enquiquineur de première. Demandez à Dérivée ou à Intégrale ! C'est un virus, impossible à éradiquer. Alors on tourne autour, on le circonvient à défaut de pouvoir l'évacuer. Il n'est qu'une seule personne de plus ingérable que lui, c'est Delta de Dirac.

Delta de Dirac est le mal incarné. Et comme Satan, il est plutôt cool une fois qu'on le connaît. C'est un père de famille nombreuse, toutes les distributions sont ses enfants. Parmi eux, deux des plus monstrueuses : Peigne de Dirac et Heaviside.

Heaviside est un mur. Mutique, borné, il ne vous parlera pas. Jamais. Doué en électronique, il fait également un excellent portier.

Peigne de Dirac est un punk, un anarchiste, qui ne respecte rien. Rien d'autre à ajouter.

Zêta de Riemann est une déesse, sauvage, inaccessible. Une charmeuse, une sirène qui a ensorcelé bien des personnes, qu'elle a eu à l'usure, à les faire courir derrière elle. C'est une vampire.

Les frères Polynômes sont cools. Ce sont les types sympas par définition, toujours là pour te filer un coup de main. Même ceux d'ordre infini te cassent pas les pieds, c'est dire. Attention toutefois à ne pas semer la division parmi eux : c'est le meilleur moyen pour que Pôle viennent foutre la merde.

La famille Infini est une grande famille, dont on ne connaît hélas que le benjamin, le père et le grand-père, respectivement Aleph-zéro, enfant naturel ; Aleph-un, d'un très grand réalisme ; et Aleph-oméga, dont on ne sait rien si ce n'est qu'il est grand, très grand. En fait, c'est le plus grand.

Rêve Breton

C'est la nuit. Une nuit blanche. Le ciel est cloisonné, des briques qu'aucune pioche n'est jamais venue égratigner. Crayon en main, je surfe sur le sel de la mer. L'île n'est pas loin, les moutons y scandent une antienne peu glorieuse, à base de salamis et de bigorneaux harangonnés. Clic ! fait la vache, les pis en trompettes et le trombonne frémissant. Elle tourne, elle tourne la tête de la baleine, sur son trente-et-un elle tourne, et il est bientôt midi trente-deux. Ciel ! hurlent les murs en se cognant les uns aux autres dans une cohue conjointement composée de compotes cossues mais peu coopératives. Il est l'heure, tous en chœur ils courent. Le monde tangue et coule de travers. La fille du vent s'est levée de bon pied, son petit déjeuner est prêt. Elle ouvre la bouche et boit le tout, tout l'univers. Et glou et glou jusqu'à la lie, l'hallali, la dernière goutte.

mardi 17 novembre 2015

Fenêtres

Le train s'arrête. Encore. En bas, au niveau du bitume, le kebab a deux clients en terrasse, qui mâchent leur dîner en silence. Au-dessus, une bonne moitié des fenêtres de l'immeuble sont éclairées. Les autres ont les volets clos. J'en vois une qui, bien que volets ouverts, est noire. Une luciole orange volète autour de la jardinière, où meurent en silence deux géraniums. Une silhouette est attachée à elle. La luciole s'éteint un peu, ressuscite quand elle tire à nouveau sur sa clope. Vaguement accoudée à la rambarde, elle regarde la rue, en débardeur et rien d'autre, malgré le froid. Elle regarde la rue, et je la regarde regarder la rue. Elle n'a pas de visage, elle n'est qu'une ombre. Elle est la nuit, et moi, ébloui par les néons de mon wagon, tout ce que je vois, c'est sa silhouette sur fond de béton, et le petit tison au bout de sa bouche.
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On ne voit pas grand chose, par la fenêtre. C'est un bureau, où seule la lampe du bureau est allumée. On ne voit pas vraiment l'homme, juste ses mains, et des papiers. Des dossiers. Probablement rien de très intéressant. Les fiches clients d'un notaire consciencieux. Pourquoi un notaire ? Un avocat, peut-être. Ou un médecin. Un médecin ? Non, ça n'existe plus les médecins qui travaillent sur papier. Avocat, donc. Ou même juge.

Ou alors c'est un homme d'état, un conseiller quelconque, qui revoit les plans du prochain projet immobilier de la mairie, la mise aux normes d'un bâtiment, ou l'application de la circulaire sur les eaux usées.

Bouh, c'est nul comme idée. Non, disons plutôt que c'est un homme des services secrets, qui compulse les derniers rapports de ses agents. Un James Bond à la française, entre une femme et un sauvetage héroïque !  Probablement pas. Mais c'est mieux que l'autre fonctionnaire.

Peut-être est-ce un écrivain, au final. Penché sur sa prose, en train de la relire. En est-il content, ou est-il à deux doigts de tout balancer, honteux d'avoir écrit ces lignes ? Je ne sais pas. Le train est reparti.
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Des peintures. Un fatras de couleurs, c'est tout ce qu'on voit par la fenêtre. Un artiste vit là. Un vrai, qui a repris le flambeau mythique du crève-la-faim logé sous les combles, un vieux matelas pour seule couche et son art pour seule nourriture. Je le vois, ce fils de notables, qu'on destinait à reprendre l'affaire de papa mais qui a fui à la ville, le matin de ses dix-huit ans. Il est monté dans le train, son sac sur le dos, et il a mordu à pleines dents dans le pain de la liberté. Et là, cinq ans plus tard, toujours sans le sou mais son art chevillé à l'âme, il peint. Il ne fait que ça, du soir au matin et du matin au soir. Il peint, et les toiles s'amoncellent dans sa chambre de bonne, où le robinet fuit l'été, gèle l'hiver. Il en vend, quelques-unes, juste assez pour payer le loyer et manger un jour sur deux. Il s'en moque. Ça lui suffit.

Il ne le sait pas, mais demain, dans une semaine peut-être, une de ses toiles, qui a atterri on ne sais comment dans le cabinet d'un médecin bien comme il faut, va attirer l'œil d'une galiériste tout aussi ennuyeuse. Il ne faudra que trois semaines de plus à la fourgueuse de croûtes pour remonter la trace de ladite peinture. Le croyez-vous ? Six mois plus tard le gamin sera riche comme Crésus. Un an après, il sortira de sa septième cure de désintox, pour enfin s'envoyer la dose de trop dans les veines et finir sa course au septième ciel, laissant derrière lui l'œuvre la plus marquante de la décennie.

Le train se remet en branle et me réveille. Il faut que je dorme.

lundi 16 novembre 2015

La non-photo

Qui aurait pu la prendre ? Personne n'était là – à part le protagoniste, bien sûr. Oh il y avait des gens, plein même, mais aucun avec une raison de la prendre. Ou peut-être que si. C'était un quai de gare, après tout. On prend des photos sur un quai de gare, non ? Peut-être a-t-elle été prise, d'ailleurs, peut-être qu'elle a servi de fond à une autre, de départ, d'adieu ou d'au revoir, plus parlante que celle-ci. Il y a peu de chance, quand même. Rares sont les photos prises sous la pluie. Le ciel gris, entre les rails et les cathéners, sur fond de béton et de terre rouge, avec juste le contrepoint orange brillant des lampadaires et des affichages lumineux. Qu'est-ce qu'elle a d'intéressant, cette scène, pour que quelqu'un ait eu, comme ça, l'envie de la fixer sur pellicule, écran ou carte mémoire ? Pas grand-chose, il faut bien l'avouer. Et, s'ils l'ont fait, pour sûr se sont-ils intéressés à eux-mêmes, rien d'autre. Pourquoi documenter cette gare infâme sous la bruine ? Pourquoi s'attarder sur ce type en T-shirt, un sac sur le dos et l'autre à la main, en train de regarder le train qui ralentit le long du quai ? Aucune raison, aucune. Vraiment aucune.

Édouard

Édouard était comptable.
Heureusement, l'agence qui l'employait fit faillite.
Malheureusement, Édouard retrouva très vite du travail, chez la concurrence.
Heureusement, il hérita bientôt d'un dossier trouble, ou disons, plein de trous.
Malheureusement, le détenteur dudit compte apprécia grandement les services d'Édouard, et le débaucha pour ensuite l'embaucher.
Heureusement, ce nouveau patron – suite à un différend financier – fut bientôt retrouvé avec la cervelle hors de la boîte crânienne.
Malheureusement, la femme de feu son patron reprit les choses en mains, Édouard y compris. La femme d'Édouard n'apprécia guère.
Heureusement, la fille du mort défia sa mère – la femme. Au maniement du couteau elle n'était pas très douée, et dans la tombe elle emporta sa mère, avec elle.
Malheureusement, la femme d'Édouard était déjà partie, avec le frère de la fille – le fils, donc.
Heureusement, le fils ne savait pas vraiment piloter, aussi des lagons paradisiaques qu'il lui avait promis ne goûtèrent-ils que le fond.
Malheureusement, Édouard devint donc calife à la place du calife.
Heureusement, la police l'avait à l'œil.
À suivre…

DDC

capsule : n.f. Rêve en dose.

vibrer :
v.i. Résonner sans raison.

Yajnir

Elle n'a pas été conçue, cette ville. Oh que non. C'est flagrant, comme un navet veineux et verruqueux au milieu d'un visage ravalé de vérole. Elle a crû. Elle a poussé, par mitoses successives de ses bas-fonds, de ses faubourgs noirs et puants. Elle a métastasé, diraient les plus désobligeants, ceux qui la regardent de haut, du haut de leurs tours d'ivoires. Elle est loin d'être mourante, pourtant. Ou malade. Elle vit, elle pulse, son cœur bat et son ventre gargouille. Elle mange et elle boit, et décharge boyaux et vessie dans la mer qui la borde, sans honte ni gêne aucune, et sans retenue.

Ses enfants viennent de la mer, pourtant, mais ne lui en tiennent guère rigueur. Car son ventre est chaud, et accueille sans distinction les vagabonds des quatre coins du monde, leur offre gîte et couvert, et plus si affinité. Pirates, brigands, anarchistes et fuyards, tout ce que le reste du monde compte d'éclopés et d'orphelins, d'égarés et d'aigrefins, tous savent qu'entre ses bras ils ne risquent plus rien. Plus rien de l'extérieur, bien sûr, car ses ruelles ne le sont pas, sûres. Loin de là ! Ses égouts sont autant intestins que veines, à charrier autant de sang que de merde, le tout en quantité.
 
Pourtant elle pousse, elle pousse. Et bien malin qui saura dire jusqu'où.

Chez moi (au pluriel)

Les plaques de contreplaqué rouges avaient été alignées et vissées les unes après les autres, sans pause, à la chaîne, de main en main. Pas une plainte n'était sortie des bouches de la galerie des tontons, mais que de rires et de piques une fois la tâche accomplie et les gosiers secs dûment rincés. Le père, dont on ne savait s'il était rouge, était en tout cas stakhanoviste.

La maison, vide suaf les cartons, sonnait creux, temporairement étrangère. Rassemblés dans le salon, blottis sur le matelas pneumatique, ils regardaient sur le minuscule écran gris l'histoire d'un enfant singe.

C'était une montagne, et elle était dans le jardin. Maintes fois elle avait été grattée et fouillée, gravie et dévalée, sans vraiment être égratignée. Le père et l'oncle n'avaient pourtant guère mis de temps à la mettre à bas.

Le camion était au milieu de la rue, qu'il bloquait. Peu importait, tout avait été prévu. Tandis que les cartons passaient de son ventre à celui de la maison, les chambres étaient attribuées. Au troisième, par la fenêtre, on voyait les toits de la ville.

Elle était neuve, et elle était au fond de l'impasse. Avec le numéro 205, c'est tout ce qu'elle a laissé comme souvenir.

Les murs étaient vieillottement vêtus, aussi avait-il été décidé de les rhabiller. Sitôt dit, sitôt fait. Et avec six paires de bras, ça n'avait pris qu'une journée.

Sans titre

Au fond du jardin, derrière la haie de chênes et d'aubépines qui poussait sur le talus, il y avait un chemin. Une voie de cailloux, qui allait de la route au champ au bout, sur à peine cent mètres. C'était calme. Isolé du reste du monde. Il y avait des chênes des deux côtés, sur les talus, et deux fossés de part et d'autre. Les chênes étaient vieux, mais pas trop hauts pourtant. L'un d'eux avait une branche assez basse pour me permettre d'y grimper. J'y grimpais souvent, l'été, pendant les vacances. Il y avait un coin, une fourche où on pouvait s'asseoir sans avoir mal au cul. Je suis allé tout en haut une fois, je crois.

À l'époque, de l'autre côté du chemin, c'était des champs. De blé, il me semble. Ils ont vite disparu, remplacés par des lotissements. Dans le chemin, j'ai vu un renard, une fois. J'y ai trouvé une salamandre, aussi. Et des hérissons. Et des sangsues dans le fossé.
 
Il n'y avait pas de grillage, nulle part, pour nous empêcher d'y aller. On passait entre les buissons, et on y était. La plupart des gamins de la rue faisaient comme nous. À l'automne, quand il pleuvait – il pleuvait beaucoup en automne, c'était comme ça là-bas – on se retrouvaient tous, tous les gosses, et on faisait un barrage dans le fossé, juste derrière chez nous. Un gros tas de glaise ramassée dans le fond du ruisseau, avec un tuyau récupéré on ne sait où au milieu. L'eau était opaque à force de remuer le fond, et nous on était dedans, trempés, en train d'empiler la glaise pour empêcher l'eau de passer. C'était tout ce qu'on cherchait à faire : bloquer l'eau en ruinant nos vêtements et en attrapant un rhume.
 
Au bout du chemin, il y avait deux stères de bois. Je n'ai jamais su à qui elles étaient. Au voisin peut-être. Juste après, il y avait la barrière du champ. Je ne l'ai jamais franchie.