mardi 27 octobre 2015

La neige

Le Gouffre, c'est le seul endroit sur Terre – à part la Surface ou les Tours, bien sûr – où lever les yeux au ciel a encore un sens. Ça a l'air bête, dit comme ça. Tout le monde sait ce que ça veut dire, lever les yeux au ciel. C'est presque inscrit dans nos gènes tellement c'est ancien, évident, d'avoir au-dessus de nous cet infini, cette ouverture sur le vide, si symbolique. Et pourtant, pour l'immense majorité des gens, les gens comme vous et moi, le Gouffre, c'est le seul endroit où, quand on lève la tête, au lieu d'un plafond, on peut effectivement voir le ciel.

« Hey, Ryu ? Tu sais s'il y a eu des rafles récemment ?
- Pas que je sache.
- Tout le monde est planqué, impossible de mettre la main sur aucun des crews. J'ai pas une seule news des artivists depuis la semaine dernière.
- Je vais vérifier, mais de ce qu'on m'a dit c'est super calme en ce moment. Tout est chill chez les condés.
- Je pige pas. Il y a personne. Nessuno. Les squats sont vides. C'est pas normal.
- Tous les squats ? L'Atelier, la Cave, le Zinc ? Tous ?
Tutti. Et pas seulement vides : nettoyés. Il reste niente.
- Ça peut pas être juste une descente, ça aurait fait du bruit, on en aurait entendu parler, d'une manière ou d'une autre.
- Ça m'inquiète. Je vais refaire un tour. Ciao.
- Hey, Teresa, chottomatte ! Je viens avec toi. »

Le Gouffre, c'est ce qui arrive quand trois personnes n'arrivent pas à se mettre d'accord : le nœud du problème reste en l'état, pour une durée proportionnelle au nombre d'avocats mis en jeu. Dans le cas présent, le conflit juridique oppose BCorp™, Ichi™ et Rea™, et porte sur le tracé exact des frontières à l'endroit en question. Non pas que le cadastre soit manquant, bien au contraire : il est à la fois pléthorique et contradictoire. Un dédale de vieux papiers dans lequel bien des gens se sont perdus. En attendant que soit un jour levées les incertitudes sur qui est propriétaire de quoi, la jonction entre les trois Zones d'Intérêt Économique reste inachevée. Et ça fait près de cent-cinquante ans que ça dure.

« Tout le monde est là ?
- Domenico s'excuse. Il a la polícia sur le dos, il est planqué aux Machines.
- Noté. Tu parles pour lui, Tiago ?
- J'ai la délégation des Textiles, sim.
- Aujourd'hui c'est le dernier meeting, yes ? La dernière ligne droite. Tout le monde est au point ? Good. Ok. Chacun sait ce qu'il a à faire. Questions, comments ?
- On va vraiment faire ça, Sulma ?
- On va vraiment le faire, Malek. Et ça va être spectacular. »

Dans le Gouffre, il y a d'abord le Haut. Là, il y a du vent, il y a des oiseaux. On voit vraiment le ciel, comme à la Surface. Le Haut, ce sont les niveaux supérieurs, géographiquement et culturellement. Des personnes riches, en majorité. En tout cas loin d'être pauvres. Des décideurs, des entrepreneurs, des financiers, des intellectuels, des artistes, des scientifiques, on y trouve tout un tas de gens. Des gens pas toujours conscients de leur chance. Des héritiers, tous, attirés par le vide du Gouffre, par le vertige d'être en haut et le frisson d'imaginer se qui se trouve en bas. Ils ne le voient pas, ce qu'il y a en bas. Ils ne peuvent pas voir le Fond. Tout ce qu'ils peuvent voir en se penchant ce sont les postes frontières, au milieu du Gouffre.

« Tu me passes un cylindre de 500 ? Ci-mer.
- Putain on n'aura jamais fini à temps !
- Tu dramatises, Nono, tu dramatises. On est large. Déto ?
- Lequel ?
- Un 12. Dispersion max. Il faut de quoi repeindre la façade.
- T'as vu la map pour la face B ? Truc de ouf !
- J'ai vu.
- Qui est-ce qui s'y colle ?
- JJ et ses gars.
- Bien ouèj, les mecs assurent. Ils vont te tapisser ça à la mine, au poil de cul près.
- Prise de tête, moi je dis. Une bonne grosse tache en travers du mur, y a rien de mieux.
- Oyez mes frères, la bonne parole du camarade tachiste !
- Ha ! Ha ! T'es con. Passe-moi plutôt un autre cylindre. »

Dans le Fond, il fait sombre. Les postes frontières bloquent le soleil, les niveaux du dessous sont constamment dans leur ombre. Parfois, le soleil brille suffisamment pour que la lumière fasse des taches sur les façades. Quand il pleut, l'eau ruisselle jusqu'en bas par contre. Le vent s'y engouffre, parfois, rafraîchit l'air surchauffé, disperse la fumée qui stagne au fond. Il y a plein d'oiseaux, qui nichent dans tous les coins, à l'abri. Ils passent leur temps à piailler. Le Fond, c'est le domaine du bruit. Ça résonne des gens qui passent, qui parlent, qui bossent, qui vivent leur vie là, au Fond. Ça gronde aussi. Sous les pieds. Les sons qui montent de tout en bas, du fond du Fond. Là où les Machines commencent.

« Loïc, attends deux secondes, les minots suivent pas.
- Alors les petits, on traîne ?
- Putain Lolo, tu fais chier ! On n'est pas grimpeurs, nous !
- C'est vrai, merde ! Trimballe-toi le matos, on en reparlera !
- Elles ont raison, Loïc, elles ont pas l'habitude.
- Passez-moi un spot au lieu de râler. Tu fais le branchement Sonia ?
- Anja, c'est quoi le secteur dans le coin ?
- Branche sur le 37, normalement.
- Patty, c'est quoi l'orientation pour celui-là ?
- 15 droite, 25 haut.
- Attends Anja, ça va pas le faire si tu passes par le R16. Repique sur les monos.
- T'es sûre ?
- À moins que tu veuilles faire sauter les plombs de la section.
- C'est qui ici ?
- CABank.
- Et bah tu vois, limite ça me tente. »

Dans le Gouffre, les niveaux se voient. Les gens peuvent presque se parler, à certains endroits. Des lignes de communications ont été mises en place, des voies de transport aussi, toutes illégales. Certains en profitent pour monter, sans papiers. Dans le Fond, c'est possible. Tant qu'on échappe aux flics, on peut passer d'un niveau à l'autre assez facilement. Mais pas entre le Fond et le Haut. Les postes frontières font plus que bloquer la lumière, ou s'empêcher les uns les autres d'empiéter sur leur ZIE respective. Ils sont le plancher du Haut. Le plafond du Fond.

« On en est où, Malek ?
- Qu'est-ce que tu dis ? Putain on s'entend plus causer ! De quoi ? Ah, on a presque fini !
- Impec ! Pas de condés dans le coin ?
- Bwahaha ! Tu rigoles ! Avec le boucan que font les alternateurs, aucun risque qu'on se fasse choper ! La maintenance repasse pas avant une semaine, pas de souci de ce côté non plus !
- Les chiffres ?
- T'inquiète pas pour ça, Tony, tout le monde sera servi ! Toutes les baterias sont là, on manque pas de main-d'œuvre ! La presse tourne à plein !
- Et les instruments ?
- Qu'est-ce que tu crois ? Ils sonnent ! Écoute !
- Arrête ! Arrête ! C'est bon, j'ai compris ! »

Alors bien sûr, parfois, les gens en ont marre. Ils savent bien ce qu'il y a en Haut. Ils savent bien que c'est du Haut que ça vient, quand la cadence augmente à l'usine et que les salaires ne suivent pas, quand les impôts augmentent et la bouffe, le loyer et les médicaments aussi, quand la police débarque pour remettre les grévistes au boulot, renvoyer les jeunes au centre d'éducation, traquer celles qui sont tombées enceintes hors planning. Ça finit par dégénérer. Il n'y a qu'ici que ça peut dégénérer, parce qu'ailleurs il suffit de barrer les ascenseurs, clôturer les aérations et fermer les canalisations pour casser la révolte. Ici, les règles sont systématiquement contournées, la moitié des branchements sont sauvages, l'air vient du Haut. On voit le ciel. Et tout les jours on a envie d'aller voir à quoi ça ressemble, là-haut.
Ça dégénère de temps en temps, oui, et ça finit toujours dans le sang.

« C'est bon Sulma, on a eu confirmation. Tout est prêt du côté des graffeurs.
- Idem ici, tous les paquets ont été complétés et distribués.
- Pareil pour les lumières, on est bon. Sound check impec.
- Décos armées, c'est quand tu veux.
- Bon, et bah c'est parti. »

La sirène. La sirène qui sonne. C'est ça qui réveille Hasan. Il se lève, vite, se rend compte que quelque chose cloche avec l'heure. Pourquoi est-ce qu'il y a tant de lumière dehors ?
Ses deux filles se sont réveillées aussi. Elles lui demandent ce qui se passe. Il ne sait pas.
Il y a un paquet devant la porte. Un sac plastique, comme quand on distribue les nouveaux uniformes, tous les mois. Ce n'est pas la date, pourtant. Il le prend, l'ouvre. Il y a des vêtements, des sortes de tuniques blanches. Pour lui et pour les filles. Il passe la sienne, laisse les petites mettre les leurs. La force de l'habitude. On ne conteste pas les ordres. Sous les tuniques, il y a d'autres objets, blancs aussi. Incongrus. Un tambourin. Une crécelle. Une vuvuzela. Sous les instruments, il y a un papier, avec un mot dessus, écrit dans toutes les langues de la Cité.
Les petites se sont emparées des percussions. Elles ont entendus des gens dehors qui faisaient du bruit. Hasan lève la tête. Les gens ont commencé à chanter. Ses filles sont tout excitées, elles veulent aller chanter aussi. Hasan sourit. Il hoche la tête, et attrape la vuvuzela.
Dehors, c'est magnifique.

Érica ne comprend pas ce qui se passe. Il y a vingt-deux minutes, à minuit trente-et-une, l'alarme a sonné dans son baraquement. Elle a mis exactement six minutes et trente-trois secondes à s'habiller et à enfiler sa tenue anti-émeute. Là, elle court dans les escaliers de secours qui vont du niveau -27 au -28, et elle ne sait toujours pas pourquoi. Tout le monde est fou autour d'elle, les opérateurs hurlent dans son casque, elle ne comprend rien à ce qu'ils racontent. On lui a dit, incident majeur. On ne lui a rien dit d'autre – ni la section, ni le niveau, rien. Ni le type de menace. Elle n'a pas vu le Gouffre, elle ne sait rien de ce qui s'y passe, de ce qui a déclenché un tel chambard. Et personne dans sa compagnie, les gens qui courent avec elle, n'en sait plus. Tout ce qu'elle sait, c'est que toutes les compagnies ont été activées. Toutes. Et qu'on leur a dit de se magner le train. Elle flippe. Elle flippe grave. Elle imagine le pire. C'est pour ça que quand enfin ils arrivent dehors, elle en reste comme deux ronds de flan.
Il y a de la lumière partout. Les murs sales du Fond ont été repeints en blanc, à la mine de peinture, à grands coups de taches. Il y a un flocon de neige géant sur la façade côté Bcorp™, blanc lui aussi, éclatant. Des spots, partout, qui éclairent le Gouffre, dont la lumière se reflète sur la peinture fraîche, sur les  confettis blancs qui tombent d'en haut, de sous les postes frontières. On dirait de la neige.
Il faut quelques minutes à l'agent Trenten pour se rendre compte du vacarme qui règne dans le Gouffre. Tout les gens sont dehors, tous habillés en blanc, ils frappent sur des tambours, soufflent dans des trompettes, font sonner des cymbales, dans un grand et joyeux n'importe quoi.
Et puis… et puis ils chantent.
Un chœur de plus d'un million de personnes, qui a entonné une chanson que tout le monde connaît. La neige. Une comptine apprise à l'école, dans toutes les écoles. Ils la chantent, à pleins poumons. Une chanson d'enfant. Érica se sent conne avec son fusil d'assaut, et elle n'est pas la seule. Autour d'elle, ses compagnons ont baissé leur arme, voire l'ont posée par terre. Malgré les ordres qui tonnent dans les casques, pas une seule compagnie n'a osé attaquer. Comment vous voulez lancer l'assaut sur des gens en train de chanter une comptine ? Oui, ils violent le couvre-feu, au moins quinze paragraphes des règlements de sécurité, plus les consignes anti-émeutes. Oui. Certes. Mais ils chantent une comptine, putain ! Elle en a marre d'entendre hurler dans son oreille. Elle défait son casque, le laisse tomber. La comptine s'est terminée, mais le chœur repart, la reprend une seconde fois. Érica sent ses lèvres remuer, entend des collègues chantonner. Après tout, pourquoi pas ? Elle la connaît aussi.

samedi 10 octobre 2015

Histoire de France

À partir de ce jour, pour prévenir qu'on naissait, qu'on se mariait, ou qu'on mourrait, on ne recommenda plus son âme au prêtre, mais au maire.

Le Corse, se prenant pour Neptune, lança ses vagues sur l'Europe, et on aurait été bien en peine de deviner où celles-ci s'arrêteraient.

Les bras germains étant occupés, on importa – de force – ceux de France et d'ailleurs.

Il était loin, ce pays, mais, sans trop savoir pourquoi, on se battit quand même pour le garder.

Le pays pleurait : le grand homme avait finalement chu.

Et puis, un soir, le pays se prit à rêver : il était désormais gaucher.

Le corps électoral hoqueta, puis vomit, plongeant le pays dans la nausée.

5'34''

Clic
Je me réveille. Déconnecté, les sens éteints, je tourne en rond dans mon cerveau.
Je sens mon corps qui vibre. La ligne de basse de la machinerie. Elle s'évertue à me réveiller, fait trembler mes os. Je réalise soudain que mes tympans la captent aussi.
Mes doigts se contractent et se relâchent, en cadence, sous les impulsions de l'ordinateur. Remise en route de la circulation sanguine. Les uns après les autres, mes muscles, mes nerfs et leur recâblage de carbone, mes organes passent entre les pattes de l'appareil. Mon cœur aussi.
C'est peu dire que l'ordinateur ne prend pas de gants. De une pulsation/minute, crescendo du pouls jusqu'à 400, parce que c'est ce que stipule la notice de ma puce. Une minute de tachycardie. Pas de problème. Diminuando jusqu'à l'arrêt. Infarctus de 180 secondes. Tranquille. Retour à un tempo binaire, pour souffler. Modulation ternaire – une petite valse ! – et quelques mesures impaires, histoire de rigoler. Un petit roulement jazz pour finir, tout en syncopes, quintolets et arythmies, pour me mettre dans le rouge, vérifier que mes systèmes sont capables de me maintenir en vie quoiqu'il arrive. Et ça s'arrête, encore. Infarctus technique, mesure de la réponse au stress. J'ai mal, mais je le prends en patience. Enfin je retrouve le tic-tac de mon palpitant, stable, normal. Tout va bien.
La cuve se vide dans un grand glouglou de chasse d'eau qui m'envoie dans le tube de vidange. Mes poumons se vident du même coup, spasme contrôlé/déclenché de mon diaphragme. Je fais attention de ne pas laisser le réflexe respiratoire mal calibré m'envoyer de l'eau dans les bronches. J'ai l'habitude. Je fais tout bien remonter avant de m'autoriser à avaler mon premier bol d'air. Dieu que ça pue. L'eau ferrugineuse et les relents de ma chair, qui a infusé dedans pendant trop longtemps. À l'odeur, je dirais que ça fait bien quatre mois. Ça ou le filtre est encore tombé en panne.
Suspendu par le harnais tel un torchon sur sa corde à linge, je m'égoutte. Je sens la décharge – désagréable – dans mon épiphyse, sensée accélérer mon réveil, et me retrouve en train de bander comme un âne. La machine est toujours aussi peu précise. Ou alors ça l'amuse de me voir me balancer sur une tringle avec un braquemart de poney.
On me pose, et je sens le neuroproc se mettre en marche pour me maintenir sur mes jambes. Léger avantage sur les civils, qui m'évite de m'étaler de tout mon long en sortie de cuve. Enfin mes yeux s'ouvrent, ce qui réactive automatiquement le reste de mon système. Enfin, ce qui aurait dû. Ça sonne de partout sous mon crâne, des alertes en rafale qui bloquent tous les programmes non autorisés. Je suis sous coercition logicielle. Les routines de base sont déverrouillées, mais ce sont bien les seules. Toutes les fonctions haut niveau sont scellées. Je le sais bien, mais je ne peux pas y faire grand chose. Fonctionnalité machine, non modifiable.
On me passe dans une nouvelle salle. Les câbles de support vital qui m'ont suivi depuis la cuve tombent, remplacés par ceux des sondes de préparation physique.
C'est parti pour la samba.
Clic
Mon neuroproc passe sous la tutelle du logiciel de test. Je ne contrôle plus rien de mon corps. Je suis une marionnette entre les mains électroniques de l'ordinateur.
Ça commence fort. Test du câblage nerveux, avec accélération chimique. Mise en tension maximale des fibres neotech implantées dans mes muscles. Vérification point à point du treillis de soutien osseux. En d'autres termes, tout mon corps se tend d'un seul coup, à la limite des capacités de mes augmentations. Et quand je dis à la limite, ça veut dire que j'ai effectivement l'impression que je vais me fracturer tous les os à la seule force des muscles. Puis ça relâche. Tous mes services sont actifs, gonflés à bloc. C'est de loin la manière la plus efficace de remettre mon corps en activité. C'est aussi la plus douloureuse.
Le programme d'entraînement est assez basique. Des katas à haute vélocité. Un peu de cassage. De la course ultra-rapide, de la cardio en gravité augmentée et du chaos running. Quelques tests de réflexes, juste pour vérifier que mes systèmes sont au point, qu'il n'y a pas eu de casse pendant la stase. Rien que de très normal.
Ça dure à peine quinze minutes. Tout va plus vite quand on a été câblé. Ça arrange aussi les promoteurs. On coûte cher quand on est réveillé, il faut rentabiliser au maximum le temps qu'on passe hors cuve. La caméra me suit depuis que j'en suis sorti, tout ce que je fais est retransmis et diffusé en temps réel. Les afficionados de la Ligue sont suffisamment nombreux – et les fans suffisamment accros – pour qu'il y ait de l'argent à se faire sur chaque minute que je passe dehors.
Dans le même ordre d'idée, le combat a lieu dès la validation de mon état par le médecin référent. Une simple formalité. Mes données vitales sont suivies à la seconde près, enregistrées et disponibles à qui les demande – beaucoup trop de monde si vous voulez mon avis. Le doc jette un œil à mes statistiques, appose son e-tampon et hop, roulez jeunesse. Je ne vois rien de tout ça, bien sûr. Je suis dans mon corridor, toujours sous coercition. J'attends juste que la porte devant moi s'ouvre.
Elle s'ouvre. Elle s'ouvre toujours.
Clic
Le joug électronique tombe. L'arceau de plastique qui encombrait ma nuque s'est détaché, et avec lui toutes les barrières qui retenaient mes systèmes embarqués. Je respire. Je redresse la tête et fait craquer mes cervicales, mon dos, mes épaules. Peu importe que mon diagnostique interne me dise que je suis en pleine forme, il me faut ça pour me sentir complètement réveillé. Ça, et un peu de musique.
C'est le seul moment où je peux écouter ma musique. À cause de l'estampille militaire de mon neuroproc, mon circuit audio fait partie des systèmes automatiquement bloqués par le logiciel de coercition. Je suis condamné à passer l'essentiel de ma vie dans le silence. Sauf à ces moments. Ces rares moments où je suis libre. Ces moments où je me bats.
Un combat dure en moyenne quatre minutes. J'ai donc en moyenne le temps d'écouter un morceau, un seul morceau, entre deux périodes de stase. C'est peu. C'est horriblement peu pour un mélomane comme moi. Qu'est-ce que vous feriez à ma place ? Comment vous choisiriez cet unique morceau, cet unique instant de plaisir ?
J'ai résolu le problème en refusant de choisir. Je jette une pièce, je lance un dé, ou pour être tout à fait honnête j'appuie – mentalement – sur le bouton random. Et je laisse le hasard décider de ce que je vais écouter pendant ces quelques minutes où je joue ma vie. Qu'est-ce que ce sera aujourd'hui ? Faites vos jeux, rien ne va plus.

Rodrigo y Gabriela - Diablo rojo (Live in Japan).

Le diable rouge. C'est parfait. C'est absolument parfait. J'ai le sourire aux lèvres lorsque je monte sur le ring.
Mon adversaire du jour est une brute. Au sens propre du terme. Un de ces types du désert, trafiqué aux extensions maison, aux hormones de synthèse et aux tératogènes ciblés. Dans le cas présent, le résultat est une sorte de géant affublé de cornes en chrome et de bras en élastomères actifs sur une armature de carbone/titane. Une brute épaisse, donc. En insistant un peu, je me rends compte que ses yeux sont des Yamaha de type pilote, et que la bosse sur sa nuque cache certainement un neuroproc externe, un truc chinois sur lequel un petit malin a probablement bidouillé un système maison. Bref, de deux choses l'une : ou ça va être facile, ou je vais me faire démonter.
Lui aussi me scanne. Il détecte le neuroproc interne, la conception légionnaire de mon câblage. Il voit aussi les piles à chem, les renforts structurels en carbone et les augmentations in situ. Il voit surtout que contrairement à son montage de bric et de broc, mon système a été pensé et conçu comme un tout. Et il se dit que même si c'est du matériel militaire, ça reste un produit « de série ». Je le vois sourire. Et je me marre intérieurement. Mon bonhomme, si tu savais…
Un gong résonne dans les hauts-parleurs. On présente les combattants, c'est-à-dire moi et mon vis-à-vis dont le nom de scène est Gabriel. Comme l'archange, il précise. Le type n'a pourtant pas une gueule de chérubin. Quand il se tourne, je comprends d'où vient le nom. Une immense paire d'ailes tatouée à l'encre fluo lui prend tout le dos. Et quand le compte à rebours se met à résonner, une grande croix bleue s'allume sous la peau de son torse. Putain de fanatique. Puis le gong sonne à nouveau. C'est parti.
0'00". A one, two, three, four! Le son monte dans ma tête. Une petite seconde dont mon adversaire profite pour se jeter sur moi tête baissée. J'esquive. Les doigts tambourinent sur la caisse de la guitare et dans mon cerveau, quinze secondes pendant lesquelles la pression monte, à mesure que j'évite les grands gestes de Gabriel. Le thème commence, des notes piquées sur les cordes andalouses qui viennent me chatouiller le cortex auditif. Je me mets à caler quelques jabs, histoire de bien lui montrer que je ne suis pas là pour faire de la figuration. Bon, clairement, ça lui en touche une sans faire bouger l'autre. Le con s'est probablement saturé l'encéphale aux anesthésiques. Ça n'est pas très grave. Ce n'est pas parce qu'il n'a pas mal que je ne vais pas quand même le démolir.
0'28". J'assaisonne mes coups d'accélération chem, en rythme avec la deuxième guitare, et sens avec plaisir sa structure osseuse se fendre. Je passe la seconde alors que la lead guitar fait quelques envolées sur le deuxième thème. Gabriel va passer un sale quart d'heure.
0'54". Solo. Je me suis un poil emballé je crois. Gabriel m'a choppé par la peau du cou, m'a balancé contre la cage. Il m'a pété une côte, ou deux. Ah l'enfoiré !
0'57''. Deuxième erreur. Au lieu de me plaindre, j'aurais mieux fait de m'intéresser à ce qui se passait. Je me mange sa grosse paluche en pleine tronche – paluche en titane, je vous rappelle. Je me traite de tous les noms. La qualité de ma prestation me fait plus mal que la mandale que je viens de me prendre. Du nerf, crétin !
1'08". Retour du thème. Il ne m'en fallait pas plus. La guitare est énervée, et moi aussi. Adieu les jabs élégants. Au menu, coups de boule et coups de pute. Il est grand, trop grand pour ce petit ring. Un croche-pied, voilà qui va remettre les choses en ordre. Gaffe à tes doigts, connard ! Tiens, deux en moins ! Et puis ces cornes à la con ! Je m'en sers comme prise pour le maintenir au sol. La guitare roule en percussions, et à chaque « hey ! » du public je lui fracasse sa face d'ahuri d'un coup de talon. Huit fois au total, je crois. Il n'a plus de nez en tout cas.
1'48". Deuxième solo, je passe mes nerfs sur sa cage thoracique. Douze seconde de coups à très haute vélocité, je crois que j'ai fini par lui péter le sternum. La croix bleue qui brille sous sa peau me sort par les trous de nez, et alors que les deux guitares se mettent à gronder de concert, j'arrache une à une les diodes qui la compose. Une bonne chose de faite.
2'13". Comme la guitare passe en 2/4, je fais la connerie de ma vie. Je lâche Gabriel, et me mets à danser sur le ring. La foule me hue, mais je m'en branle. Je saute partout sur la musique qui m'embrase la tête.
2'26". Alors que la percussion entame son solo, je me fait méchamment tacler par Gabriel. Il n'est pas content, et il me le fait bien comprendre en me tabassant le visage à grands coups de phalanges. Je n'arrive pas à me dégager. Il n'est pas aussi rapide que moi, mais il tape plus fort. Ça va mal. Je crois que je perds trois dents avant que mon système ne déclare forfait et commence à débrancher. Et merde. Je deviens tout mou dans ses mains. Il s'en tape. Il me balance contre les grilles, me rattrape, recommence. Et pendant ce temps les guitares continuent de faire sautiller ma cervelle. Solos, accords, arpèges, une minute entière que je passe comme une poupée entre les paluches de ce connard. Je ne peux rien faire, mon système est HS, déconnecté. Je retombe alors que la foule dehors et celle dans ma tête applaudissent de concert. Gabriel lève les bras, et m'oublie.
Dix secondes. Dix secondes de calme.
C'est tout ce dont j'avais besoin.
Le backup se met en route. L'as dans ma manche. Un truc secret, interdit, jamais commercialisé car pas sensé avoir été inventé. Ce que ça fait ? Ça réveille un mort, essentiellement.
3'55". Le morceau n'est pas terminé. Le tempo reprend. Mon cœur se cale dessus. Les nanobots et les hormochems retendent mon cadavre, colmatent les brèches et se paient même le privilège d'ajouter une surcouche de boost. Je vais le payer. Dans moins de deux minutes je vais très certainement faire un arrêt cardiaque et/ou un AVC. Je m'en balance. Je n'ai pas besoin de deux minutes.
4'08". La guitare surchauffée repart, et moi avec. Je lui laisse juste le temps de voir, de comprendre ce qui lui arrive. Pas plus.
4'11''. Mes mains visent ses yeux, les deux Yamaha que j'arrache proprement de leurs sockets. Il hurle. Mauvaise idée. J'attrape ses cornes, et m'en sers d'appui pour lui empaler mon genou dans ce qui lui reste de nez. J'emporte une bonne partie de ses dents avec. Il tombe, K.O. ou presque. Mes yeux se posent sur le neuroproc externe. C'est presque trop beau. Je l'arrache aussi. Ça va très certainement le tuer. Pas mon problème. Je fais mon job. Et alors que la deuxième guitare revient accompagner la première, je m'emploie à extraire une à une les vertèbres en céramique de feu mon adversaire. C'est long, et c'est compliqué : je n'ai que mes mains à disposition. La foule dehors est muette, celle dans ma tête jubile. Je crois que j'ai été un peu trop loin. Peut-être. C'est pas ça qui fera baisser ma cote de toute façon. Au contraire. Trente-sept secondes plus tard, alors que le second final déroule ses notes dans ma tête, les robots de contrôle me tasent. Je m'écroule. Les arbitres assistants me traînent hors du ring. La foule, si silencieuse quelques secondes auparavant, se réveille et m'honore d'une standing ovation qui se confond avec celle que j'entends dans ma tête. Qu'est-ce que je vous disais.
Dès que j'ai un pied hors du ring, le bandeau de coercition revient se coller à ma nuque.
Clic
Je suis de nouveau un agneau, docile sous le joug électronique. La musique s'est éteinte. Je ne vois pas passer le contrôle médical, qui doit juger que tout va bien. De toute façon les réparations se feront en cuve.
Cinq minutes après la fin du combat, je suis de retour dans le tube de verre. Les câbles de stase sont en place, la cuve se remplit. Mes sens s'éteignent un à un – clic, clic, clic. Je suis de nouveau dans le noir, seul avec mes pensées. Je me dis que peut-être
Clic