samedi 28 février 2015

Dédale

Je souffre. Depuis que je suis né je souffre. Tout mon corps me fait mal. Il craque et il se tord, il crisse et se lamente. J'ai mal, et

J'ai faim. Depuis que je suis né j'ai faim. On ne m'a jamais nourri. On m'a jeté, moi et mon corps tors, dans ces ténèbres où je suis devenu aveugle, à la seconde même où j'ai vu la lumière. Ce fut la première et la dernière fois, et puis

Ma tête s'est courbée. Elle l'est depuis que ces cornes ont poussé, qui m'accablent de leur poids. Malgré les années, et l'habitude, ma tête est courbée tant que je ne fais pas l'effort de la relever. Mais gare si je la relève parce que

J'ai soif de vengeance. Depuis que je suis né cette soif me brûle. Je brûle de me venger. Je me venge sur tous ceux qui croisent mon chemin, tous ceux dont le corps lisse et beau me rend le mien insupportable. Tous périssent sous mes coups, et leur chair nourrit la mienne. Et toi, toi le jeune freluquet qui me fait face, toi comme les autres mes cornes perceront et tordront ton corps jusqu'à te rendre semblable à moi. Toi aussi tu seras ma proie.
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Tu as peur. Pour lui, bien sûr, mais pas seulement. Tu lui as donné la clé du Labyrinthe, tu as fait ce que tu pouvais. Tu as bien vu qu'il était différent des autres, plus beau oui, plus sûr de lui aussi, plus royal. C'est un prince, un vrai, comme tu en as toujours rêvé, comme aimeraient être tous ceux que tu as croisés avant lui. Un héros.

Non, si tu as peur, c'est justement parce que c'est un héros. Tu n'es pas naïve, tu sais qu'il ne faut jamais faire confiance, surtout pas comme ça, au premier regard. Et pourtant tu en as envie. Tu veux croire qu'il est celui qui t'emmènera, qui te rendra heureuse. Tu le crois si fort, c'est que ça doit être vrai, non ?

Tu as peur, mais tu tiens le fil, le fil de sa vie. Il est entre tes mains. Tu pourrais le lâcher, ce fil, le condamner, l'enfermer dans le Labyrinthe, à jamais. Le perdre dans les ténèbres, l'oublier, le chasser de tes pensées. Ce serait si facile. Laisser là toutes ces questions qui te font douter. Tu doutes, n'est-ce pas ? Ta main tremble, pourtant elle tient bon. Tu doutes peut-être, mais pas assez fort. Alors tiens-le, jeune fille, accroche-toi à ce fil comme à tes rêves, et prie pour que la Fortune te sourie. Prie fort.
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Il hésite. C'était peut-être héroïque comme idée, mais ce n'est pas pour ça que c'était forcément une bonne idée. Il ne peut s'empêcher de penser que ce n'est pas lui qui a pris la décision de venir ici, pas vraiment. Le Labyrinthe plie et déplie ses couloirs, le perd un peu plus dans ses entrailles à chaque pas qu'il fait. C'est peut-être à ça que ressemble le Tartare, il pense soudain.

Il hésite, mais il avance quand même. Il n'a pas le choix. C'est ainsi que ça doit se passer. Son destin est héroïque, et on ne badine pas avec son destin. Les Atrides peuvent en témoigner. Il n'empêche : seul dans le noir, avec en tout et pour tout une torche et quelques gouttes de sang divin dans les veines – soit-disant – il n'est plus si sûr de son courage. Ni de sa légitimité à venir défier la Bête.

Il hésite, mais pas assez. La Bête ne l'a pas pris par surprise, pas suffisamment. Son réflexe est bon, il est maintenant accroché au dos du monstre, les bras autour de ses cornes. C'est le moment où jamais. Il bande ses muscles, prie Zeus de lui accorder un peu de sa force. Il tire. La corne craque, et le monstre hurle. Il rugit, il rue et se cabre, envoie le jeune homme rouler dans la terre battue. Il a juste le temps de se relever comme la Bête fonce sur lui.

Il n'hésite pas. C'est ce qui lui sauve la vie, et perd celle de l'Autre. Un instant, c'est tout ce qui sépare vie et mort. Il se relève du bon côté, et il ne le doit qu'à lui. Sa corne fichée dans sa propre poitrine, la Bête agonise. Elle lui parle comme elle meurt. Il écoute, et pleure avec elle. Il maudit les dieux. Jamais plus il ne tuera pour eux.

Cosmogonie

Le Pocher traversa notre monde, et ainsi il fut créé. Là où il posa le pied la terre émergea de l'eau. Là où il regarda le jour se fit. Là où il posa la main la vie naquit.

Taell fut la première. Issue de la terre, elle n'a de cesse de faire pousser les montagnes, de se défendre contre son frère.

Kollibo de l'eau lui répond tempête après tempête, érode la roche pour qu'elle retourne à l'eau, que le monde reprenne sa forme originelle.

À la pointe de son armée est Suru, la petite sœur des rivières qui plantent leurs griffes dans les montagnes.

En face est Garoche, dont le feu évapore l'eau et la lave mange la mer. Scopo, qui brûle le bois, est son fils.

Le lutin Sumane est enfant de l'eau et de la terre. De lui vient ce qui vit. Ses enfants sont Thrame, frère de ce qui pousse, et Escate, sœur de ce qui bouge. Ils n'ont que faire de la querelle entre la terre et l'eau. Leur royaume s'étend partout.

Lu est maîtresse de la nuit, quand le Pocher ferme les yeux, et Kalasçë, celui qui brise, est son enfant.

mercredi 18 février 2015

Verbigération

Je suis.
J'ai été,
Et je me suis fait avoir.
Maintenant je leur fais dire qui ils sont et ce qu'ils ont,
Et que nous avons le pouvoir d'être, de dire et de faire.

Tu iras.
Tu iras voir.
Je vois où tu voudras aller.
Tu voudras voir d'où elle va venir,
Où tu devras aller pour qu'elle veuille venir te voir.

Elle prit.
Elle prit ce qu'elle trouva.
Elle donna tout ce qu'elle trouvait, et on lui prit.
Elle trouva ce qu'il fallait qu'il prît parmi ce qu'elle donnait,
Mais qu'il fallût qu'elle le donnât ou qu'on lui prît sans qu'elle en parlât, la Mort finalement la trouva.

Nous y mettrions un terme ?
Nous saurions les mettre au pas ?
Nous nous passerions de leur savoir si bien mis ?
Sans regarder plus loin, nous mettrions à bas ce qu'ils surent nous passer,
Et nous regarderions mettre au pilori et passer de vie à trépas ce que nous sûmes aimer ?

Que vous le croyiez,
Que vous ne demandiez qu'à croire,
Que vous croyiez qu'il ne vous reste qu'à demander,
Qu'on vous réponde qu'à défaut de croire, demander resterait vain,
Certes ! Mais à les entendre, on se demande s'ils croyaient que vous resteriez sans répondre.

Penser.
Il leur arrive de penser,
De connaître où ils arrivent quand ils pensent,
De penser arriver à devenir ce qu'ils connaissent.
Et elles le sentent, ce moment où ils arriveront, où ils deviendront ce qu'ils pensent connaître.

(Écrit à partir de la liste des verbes les plus utilisés en français, rangés par ordre de fréquence. Pour ceux que ça intéresse, les contraintes sur ce texte sont les suivantes :
- Découper la liste en groupes de cinq, en conservant l'ordre des verbes.
- Écrire des strophes de cinq vers telles que le premier vers contient uniquement et une seule fois le premier verbe du groupe, le second uniquement et une seule fois les deux premiers, etc.
- Écrire chaque strophe avec comme personne principale un pronom, dans l'ordre usuel des pronoms : je, tu, il/elle, etc.
- Écrire chaque strophe en utilisant au maximum le même temps simple. En l'occurrence ici : indicatif présent, indicatif futur, indicatif passé simple, conditionnel présent, subjonctif présent, infinitif présent.)

mercredi 11 février 2015

Plan de bataille

Ouvrir les yeux et regarder en grand.
Tout voir, tout voir, tout vouloir voir.
Voir tout ce qui va.
Voir tout ce qui ne va pas.
Poser une question.
Poser toutes les questions.
Ne pas croire les réponses.
Ne plus croire les réponses, et les faire soi-même.
Douter, encore et encore.
Faire douter aussi.
Briser les certitudes.
Balancer les idoles au feu.
Balancer les siennes en premier.
S'asseoir un moment, puis fuir en avant.
Se perdre à force de détours.
Se prendre les murs jusqu'à ce qu'ils cèdent,
Ou se fendre le crâne à essayer.
Ne jamais s'arrêter.
Surtout, ne jamais s'arrêter.

Sept jours

Mercredi 13 avril. Le chat a disparu. Cette sale bête s'est encore fait la malle. Enfin bref, elle sera de retour demain, comme d'habitude. Madame aime son confort.

Jeudi 14 avril. La voisine du dessus s'est encore éclatée toute la nuit. Traînée, va ! Pas certaine que ce soit le même que la semaine dernière en plus. Pas vu le chat. La finaude a dû se trouver un matou.

Vendredi 15 avril. J'ai fait remarquer au concierge que le palier n'avait pas été nettoyé de la semaine. Ce faignant s'en occupera demain, qu'il a dit. Je lui ai demandé s'il avait vu mon chat. Rien non plus. Mais où est-elle donc passée ?

Samedi 16 avril. J'ai passé tout l'immeuble au peigne fin, pas de trace du chat. Ce n'est pas normal. Elle ne reste jamais dehors plus de deux jours de rang. J'ai redemandé au concierge : rien. La voisine d'en face non plus n'a rien vu. Où est mon chat ?

Dimanche 17 avril. Après la messe, j'ai refait tout l'immeuble. J'ai frappé à toutes les portes pour savoir si quelqu'un avait vu mon chat. Le petit Karim m'a assuré qu'il l'avait aperçue au 7ème pas plus tard qu'hier, mais personne au 7ème n'a rien pu me dire. J'ai même été sonner chez Mme Fanchu, c'est dire ! Elle n'a rien vu non plus, soit-disant. Mais moi par contre j'ai bien vu son sourire en coin.

Lundi 18 avril. Je n'ai pas dormi. Ça m'a occupé l'esprit toute la nuit. Je sais ce qui est arrivé à mon chat. C'est Mme Fanchu. C'est elle qui m'a pris mon chat. Elle m'en veut depuis que la sienne s'est brisé la nuque en tombant de l'escalier de secours. Soit-disant que c'est ma faute, à cause que c'est par là qu'elle venait chiper les sardines sur mon balcon. En quoi c'est ma faute ? Qu'est-ce que j'y peux si sa bestiole était débile ? Mais si elle a touché à un poil de ma Marie-Antoinette, elle va avoir affaire à moi.

Mardi 19 avril. La chatte est revenue. Elle n'était pas chez Mme Fanchu finalement. J'ai été voir hier. J'avais tort, je le reconnais. Peu importe. Pour ça ou pour autre chose, la vieille bique a bien mérité ce qui lui est arrivé. C'est pas demain la veille qu'elle m'emmerdera de nouveau.

Anamnèses

Il revint dans la salle, désormais vide. Tout le monde était là-haut, à attendre. Lui aussi attendit, un peu. Puis ceux qui avaient jugé son travail, l'avaient jugé lui, entrèrent à leur tour. Le compte-rendu fut lu, des mains serrées. On l'appela docteur.

Sept heures avaient passé. Sept heures à converser par écrans interposés. Magie du réseau mondial, la nuit cédait la place au jour pour lui, tandis que pour elle elle ne faisait que commencer. Sept heures pour conclure une discussion qu'il aurait voulu ne pas avoir à avoir.

Le ciel était bleu, et le vent violent. Sur trois quart d'horizon, l'océan. Les vagues s'écrasaient contre les rochers en contrebas, et derrière lui le rouge et le blanc du sémaphore brillaient. Devant lui, rien que de l'eau, des kilomètres et des kilomètres avant la prochaine terre. Lui souriait. C'était les vacances.

mardi 10 février 2015

Personnages

L'homme qui marchait à reculons en vivant dans le futur

Je marche. Oui, je marche, mais à reculons. Je ne regarde pas où je vais, jamais, parce que je sais. Je sais où je vais, comme si j'y étais déjà allé. J'y suis déjà allé, pour tout vous dire. Le futur est mon passé. Alors je marche à reculons, pour tenter de retrouver mon passé, pour essayer d'apercevoir, ne serait-ce qu'une fois, d'où je viens, où j'ai été, qui j'ai été. Je cherche mon passé. 

La fillette aux yeux de néant

Les grands m'ont laissée toute seule. Ils ont peur de moi, peur de ce qu'ils voient là où moi je devrais voir. Je n'ai pas d'yeux, je suis aveugle. Je ne sais pas ce que c'est que voir. Les autres voient, ils voient mes yeux et ils ont peur, peur de ce qu'il n'y a pas à la place de mes yeux, du vide qui leur montre des choses qu'ils ne veulent pas voir. Alors ils m'ont emmenée, et ils m'ont abandonnée dans le noir. Ils veulent me faire peur, mais moi, le noir, je ne sais pas ce que c'est, alors pourquoi j'aurais peur ? 

La femme qui a porté le monde

Il a mis des milliards d'années à croître dans mon ventre, et pendant tout ce temps je l'ai porté. Et puis le moment est venu, et le monde est né. 

Le chien qui avait lu les philosophes

Qu'on m'apporte un os ! Ou sur la mémoire de Socrate je vous ferai douter de vous-mêmes ! Sur la mémoire de Diogène je vous montrerai que mes congénères valent mieux que vous ! Sur celle de Nietzsche les abysses marcheront avec moi, et sur celle de Spinoza je vous montrerai les ficelles qui agitent vos mains de pantins ! Qu'on m'apporte un os !

Haikus

Un grand labyrinthe
Empli de n'importe quoi
À tête de cheval

- Camden Market, Londres, avril 2014
Départ sans retour
Sac sur le dos à attendre
Un train sous la pluie
- Massy-Palaiseau, 29 août 2013
Quarante-huit heures à veiller
Enfin arrivé
Deux fois dix heures à dormir
- Honolulu - Paris, mars 2013
Une nouvelle année
Arriver porte fermée
Weekend à squatter
- Orsay - Éragny, juillet 2009
Seul dans la voiture
En costume endimanché
Un ami à marier
- Angers - Soudan, été 2012
Partir en vacances
Deux avis à confronter
Quatre heures à parler
- Angers - Quimper, été 2010

Remerciements

Merci d'avoir dit non, merci d'avoir laissé tomber.
Merci de t'être trompé aussi souvent, et merci pour quand tu as fait exprès.
Merci pour la nausée, les bleus, les cicatrices.
Merci pour avoir été trop loin, merci pour avoir recommencé.
Merci pour les croche-pieds, les embûches et les mirages.
Merci de toujours laisser le fanal allumé.
Merci, oui, merci pour les fois où ça a failli basculer.
Merci pour la lâcheté.
Merci d'être aussi borné, merci d'être aussi con.
Merci pour la raison, polie et usée.
Merci pour les passions mal placées.
Merci pour les incompréhensions et la marginalité.
Merci pour tout, merci quand même.