mercredi 18 novembre 2015

DDC

erreur : n.f. Bonne idée, parfois.
fatalité :
n.f. Mauvaise excuse.
battement :
n.m. Bruit roulé d'une batte de batteuse qui batifole sur une batterie de bateaux bâtards.

Le monde des maths

Exponentielle a des rêves de grandeur. Elle va toujours trop loin, beaucoup trop loin. Et plus elle va loin, pire c'est. Pour beaucoup, elle est l'archétype de celle qu'on ne peut rattraper. C'est un mensonge, savamment monté par elle. Factorielle est bien pire qu'elle.

Dérivée est déprimante. Elle s'emploie à briser les rêves des gens. les Polynômes sont ses proies favorites, qu'elle ramène toujours, pas après pas, à zéro. Les autres elle les brisent, en fait des monstres, hideux. Seule Exponentielle est immunisée contre son venin.

Intégrale est une bâtisseuse. D'un rien elle vous fait un empire, d'un trait une œuvre d'art. C'est la reine du global, sereine, inébranlable, la polisseuse par excellence. Elle ne redoute que Pôle.

Factorielle est discrète, malgré ses points d'exclamation. C'est pourtant une star, une vraie, toujours à viser les étoiles. avec sa grande sœur Gamma, on les voit partout, pour peu qu'on creuse un peu. Elles sont pleines de mystères.

Pôle est un empêcheur de tourner en rond, un enquiquineur de première. Demandez à Dérivée ou à Intégrale ! C'est un virus, impossible à éradiquer. Alors on tourne autour, on le circonvient à défaut de pouvoir l'évacuer. Il n'est qu'une seule personne de plus ingérable que lui, c'est Delta de Dirac.

Delta de Dirac est le mal incarné. Et comme Satan, il est plutôt cool une fois qu'on le connaît. C'est un père de famille nombreuse, toutes les distributions sont ses enfants. Parmi eux, deux des plus monstrueuses : Peigne de Dirac et Heaviside.

Heaviside est un mur. Mutique, borné, il ne vous parlera pas. Jamais. Doué en électronique, il fait également un excellent portier.

Peigne de Dirac est un punk, un anarchiste, qui ne respecte rien. Rien d'autre à ajouter.

Zêta de Riemann est une déesse, sauvage, inaccessible. Une charmeuse, une sirène qui a ensorcelé bien des personnes, qu'elle a eu à l'usure, à les faire courir derrière elle. C'est une vampire.

Les frères Polynômes sont cools. Ce sont les types sympas par définition, toujours là pour te filer un coup de main. Même ceux d'ordre infini te cassent pas les pieds, c'est dire. Attention toutefois à ne pas semer la division parmi eux : c'est le meilleur moyen pour que Pôle viennent foutre la merde.

La famille Infini est une grande famille, dont on ne connaît hélas que le benjamin, le père et le grand-père, respectivement Aleph-zéro, enfant naturel ; Aleph-un, d'un très grand réalisme ; et Aleph-oméga, dont on ne sait rien si ce n'est qu'il est grand, très grand. En fait, c'est le plus grand.

Rêve Breton

C'est la nuit. Une nuit blanche. Le ciel est cloisonné, des briques qu'aucune pioche n'est jamais venue égratigner. Crayon en main, je surfe sur le sel de la mer. L'île n'est pas loin, les moutons y scandent une antienne peu glorieuse, à base de salamis et de bigorneaux harangonnés. Clic ! fait la vache, les pis en trompettes et le trombonne frémissant. Elle tourne, elle tourne la tête de la baleine, sur son trente-et-un elle tourne, et il est bientôt midi trente-deux. Ciel ! hurlent les murs en se cognant les uns aux autres dans une cohue conjointement composée de compotes cossues mais peu coopératives. Il est l'heure, tous en chœur ils courent. Le monde tangue et coule de travers. La fille du vent s'est levée de bon pied, son petit déjeuner est prêt. Elle ouvre la bouche et boit le tout, tout l'univers. Et glou et glou jusqu'à la lie, l'hallali, la dernière goutte.

mardi 17 novembre 2015

Fenêtres

Le train s'arrête. Encore. En bas, au niveau du bitume, le kebab a deux clients en terrasse, qui mâchent leur dîner en silence. Au-dessus, une bonne moitié des fenêtres de l'immeuble sont éclairées. Les autres ont les volets clos. J'en vois une qui, bien que volets ouverts, est noire. Une luciole orange volète autour de la jardinière, où meurent en silence deux géraniums. Une silhouette est attachée à elle. La luciole s'éteint un peu, ressuscite quand elle tire à nouveau sur sa clope. Vaguement accoudée à la rambarde, elle regarde la rue, en débardeur et rien d'autre, malgré le froid. Elle regarde la rue, et je la regarde regarder la rue. Elle n'a pas de visage, elle n'est qu'une ombre. Elle est la nuit, et moi, ébloui par les néons de mon wagon, tout ce que je vois, c'est sa silhouette sur fond de béton, et le petit tison au bout de sa bouche.
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On ne voit pas grand chose, par la fenêtre. C'est un bureau, où seule la lampe du bureau est allumée. On ne voit pas vraiment l'homme, juste ses mains, et des papiers. Des dossiers. Probablement rien de très intéressant. Les fiches clients d'un notaire consciencieux. Pourquoi un notaire ? Un avocat, peut-être. Ou un médecin. Un médecin ? Non, ça n'existe plus les médecins qui travaillent sur papier. Avocat, donc. Ou même juge.

Ou alors c'est un homme d'état, un conseiller quelconque, qui revoit les plans du prochain projet immobilier de la mairie, la mise aux normes d'un bâtiment, ou l'application de la circulaire sur les eaux usées.

Bouh, c'est nul comme idée. Non, disons plutôt que c'est un homme des services secrets, qui compulse les derniers rapports de ses agents. Un James Bond à la française, entre une femme et un sauvetage héroïque !  Probablement pas. Mais c'est mieux que l'autre fonctionnaire.

Peut-être est-ce un écrivain, au final. Penché sur sa prose, en train de la relire. En est-il content, ou est-il à deux doigts de tout balancer, honteux d'avoir écrit ces lignes ? Je ne sais pas. Le train est reparti.
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Des peintures. Un fatras de couleurs, c'est tout ce qu'on voit par la fenêtre. Un artiste vit là. Un vrai, qui a repris le flambeau mythique du crève-la-faim logé sous les combles, un vieux matelas pour seule couche et son art pour seule nourriture. Je le vois, ce fils de notables, qu'on destinait à reprendre l'affaire de papa mais qui a fui à la ville, le matin de ses dix-huit ans. Il est monté dans le train, son sac sur le dos, et il a mordu à pleines dents dans le pain de la liberté. Et là, cinq ans plus tard, toujours sans le sou mais son art chevillé à l'âme, il peint. Il ne fait que ça, du soir au matin et du matin au soir. Il peint, et les toiles s'amoncellent dans sa chambre de bonne, où le robinet fuit l'été, gèle l'hiver. Il en vend, quelques-unes, juste assez pour payer le loyer et manger un jour sur deux. Il s'en moque. Ça lui suffit.

Il ne le sait pas, mais demain, dans une semaine peut-être, une de ses toiles, qui a atterri on ne sais comment dans le cabinet d'un médecin bien comme il faut, va attirer l'œil d'une galiériste tout aussi ennuyeuse. Il ne faudra que trois semaines de plus à la fourgueuse de croûtes pour remonter la trace de ladite peinture. Le croyez-vous ? Six mois plus tard le gamin sera riche comme Crésus. Un an après, il sortira de sa septième cure de désintox, pour enfin s'envoyer la dose de trop dans les veines et finir sa course au septième ciel, laissant derrière lui l'œuvre la plus marquante de la décennie.

Le train se remet en branle et me réveille. Il faut que je dorme.

lundi 16 novembre 2015

La non-photo

Qui aurait pu la prendre ? Personne n'était là – à part le protagoniste, bien sûr. Oh il y avait des gens, plein même, mais aucun avec une raison de la prendre. Ou peut-être que si. C'était un quai de gare, après tout. On prend des photos sur un quai de gare, non ? Peut-être a-t-elle été prise, d'ailleurs, peut-être qu'elle a servi de fond à une autre, de départ, d'adieu ou d'au revoir, plus parlante que celle-ci. Il y a peu de chance, quand même. Rares sont les photos prises sous la pluie. Le ciel gris, entre les rails et les cathéners, sur fond de béton et de terre rouge, avec juste le contrepoint orange brillant des lampadaires et des affichages lumineux. Qu'est-ce qu'elle a d'intéressant, cette scène, pour que quelqu'un ait eu, comme ça, l'envie de la fixer sur pellicule, écran ou carte mémoire ? Pas grand-chose, il faut bien l'avouer. Et, s'ils l'ont fait, pour sûr se sont-ils intéressés à eux-mêmes, rien d'autre. Pourquoi documenter cette gare infâme sous la bruine ? Pourquoi s'attarder sur ce type en T-shirt, un sac sur le dos et l'autre à la main, en train de regarder le train qui ralentit le long du quai ? Aucune raison, aucune. Vraiment aucune.

Édouard

Édouard était comptable.
Heureusement, l'agence qui l'employait fit faillite.
Malheureusement, Édouard retrouva très vite du travail, chez la concurrence.
Heureusement, il hérita bientôt d'un dossier trouble, ou disons, plein de trous.
Malheureusement, le détenteur dudit compte apprécia grandement les services d'Édouard, et le débaucha pour ensuite l'embaucher.
Heureusement, ce nouveau patron – suite à un différend financier – fut bientôt retrouvé avec la cervelle hors de la boîte crânienne.
Malheureusement, la femme de feu son patron reprit les choses en mains, Édouard y compris. La femme d'Édouard n'apprécia guère.
Heureusement, la fille du mort défia sa mère – la femme. Au maniement du couteau elle n'était pas très douée, et dans la tombe elle emporta sa mère, avec elle.
Malheureusement, la femme d'Édouard était déjà partie, avec le frère de la fille – le fils, donc.
Heureusement, le fils ne savait pas vraiment piloter, aussi des lagons paradisiaques qu'il lui avait promis ne goûtèrent-ils que le fond.
Malheureusement, Édouard devint donc calife à la place du calife.
Heureusement, la police l'avait à l'œil.
À suivre…

DDC

capsule : n.f. Rêve en dose.

vibrer :
v.i. Résonner sans raison.

Yajnir

Elle n'a pas été conçue, cette ville. Oh que non. C'est flagrant, comme un navet veineux et verruqueux au milieu d'un visage ravalé de vérole. Elle a crû. Elle a poussé, par mitoses successives de ses bas-fonds, de ses faubourgs noirs et puants. Elle a métastasé, diraient les plus désobligeants, ceux qui la regardent de haut, du haut de leurs tours d'ivoires. Elle est loin d'être mourante, pourtant. Ou malade. Elle vit, elle pulse, son cœur bat et son ventre gargouille. Elle mange et elle boit, et décharge boyaux et vessie dans la mer qui la borde, sans honte ni gêne aucune, et sans retenue.

Ses enfants viennent de la mer, pourtant, mais ne lui en tiennent guère rigueur. Car son ventre est chaud, et accueille sans distinction les vagabonds des quatre coins du monde, leur offre gîte et couvert, et plus si affinité. Pirates, brigands, anarchistes et fuyards, tout ce que le reste du monde compte d'éclopés et d'orphelins, d'égarés et d'aigrefins, tous savent qu'entre ses bras ils ne risquent plus rien. Plus rien de l'extérieur, bien sûr, car ses ruelles ne le sont pas, sûres. Loin de là ! Ses égouts sont autant intestins que veines, à charrier autant de sang que de merde, le tout en quantité.
 
Pourtant elle pousse, elle pousse. Et bien malin qui saura dire jusqu'où.

Chez moi (au pluriel)

Les plaques de contreplaqué rouges avaient été alignées et vissées les unes après les autres, sans pause, à la chaîne, de main en main. Pas une plainte n'était sortie des bouches de la galerie des tontons, mais que de rires et de piques une fois la tâche accomplie et les gosiers secs dûment rincés. Le père, dont on ne savait s'il était rouge, était en tout cas stakhanoviste.

La maison, vide suaf les cartons, sonnait creux, temporairement étrangère. Rassemblés dans le salon, blottis sur le matelas pneumatique, ils regardaient sur le minuscule écran gris l'histoire d'un enfant singe.

C'était une montagne, et elle était dans le jardin. Maintes fois elle avait été grattée et fouillée, gravie et dévalée, sans vraiment être égratignée. Le père et l'oncle n'avaient pourtant guère mis de temps à la mettre à bas.

Le camion était au milieu de la rue, qu'il bloquait. Peu importait, tout avait été prévu. Tandis que les cartons passaient de son ventre à celui de la maison, les chambres étaient attribuées. Au troisième, par la fenêtre, on voyait les toits de la ville.

Elle était neuve, et elle était au fond de l'impasse. Avec le numéro 205, c'est tout ce qu'elle a laissé comme souvenir.

Les murs étaient vieillottement vêtus, aussi avait-il été décidé de les rhabiller. Sitôt dit, sitôt fait. Et avec six paires de bras, ça n'avait pris qu'une journée.

Sans titre

Au fond du jardin, derrière la haie de chênes et d'aubépines qui poussait sur le talus, il y avait un chemin. Une voie de cailloux, qui allait de la route au champ au bout, sur à peine cent mètres. C'était calme. Isolé du reste du monde. Il y avait des chênes des deux côtés, sur les talus, et deux fossés de part et d'autre. Les chênes étaient vieux, mais pas trop hauts pourtant. L'un d'eux avait une branche assez basse pour me permettre d'y grimper. J'y grimpais souvent, l'été, pendant les vacances. Il y avait un coin, une fourche où on pouvait s'asseoir sans avoir mal au cul. Je suis allé tout en haut une fois, je crois.

À l'époque, de l'autre côté du chemin, c'était des champs. De blé, il me semble. Ils ont vite disparu, remplacés par des lotissements. Dans le chemin, j'ai vu un renard, une fois. J'y ai trouvé une salamandre, aussi. Et des hérissons. Et des sangsues dans le fossé.
 
Il n'y avait pas de grillage, nulle part, pour nous empêcher d'y aller. On passait entre les buissons, et on y était. La plupart des gamins de la rue faisaient comme nous. À l'automne, quand il pleuvait – il pleuvait beaucoup en automne, c'était comme ça là-bas – on se retrouvaient tous, tous les gosses, et on faisait un barrage dans le fossé, juste derrière chez nous. Un gros tas de glaise ramassée dans le fond du ruisseau, avec un tuyau récupéré on ne sait où au milieu. L'eau était opaque à force de remuer le fond, et nous on était dedans, trempés, en train d'empiler la glaise pour empêcher l'eau de passer. C'était tout ce qu'on cherchait à faire : bloquer l'eau en ruinant nos vêtements et en attrapant un rhume.
 
Au bout du chemin, il y avait deux stères de bois. Je n'ai jamais su à qui elles étaient. Au voisin peut-être. Juste après, il y avait la barrière du champ. Je ne l'ai jamais franchie.

mardi 27 octobre 2015

La neige

Le Gouffre, c'est le seul endroit sur Terre – à part la Surface ou les Tours, bien sûr – où lever les yeux au ciel a encore un sens. Ça a l'air bête, dit comme ça. Tout le monde sait ce que ça veut dire, lever les yeux au ciel. C'est presque inscrit dans nos gènes tellement c'est ancien, évident, d'avoir au-dessus de nous cet infini, cette ouverture sur le vide, si symbolique. Et pourtant, pour l'immense majorité des gens, les gens comme vous et moi, le Gouffre, c'est le seul endroit où, quand on lève la tête, au lieu d'un plafond, on peut effectivement voir le ciel.

« Hey, Ryu ? Tu sais s'il y a eu des rafles récemment ?
- Pas que je sache.
- Tout le monde est planqué, impossible de mettre la main sur aucun des crews. J'ai pas une seule news des artivists depuis la semaine dernière.
- Je vais vérifier, mais de ce qu'on m'a dit c'est super calme en ce moment. Tout est chill chez les condés.
- Je pige pas. Il y a personne. Nessuno. Les squats sont vides. C'est pas normal.
- Tous les squats ? L'Atelier, la Cave, le Zinc ? Tous ?
Tutti. Et pas seulement vides : nettoyés. Il reste niente.
- Ça peut pas être juste une descente, ça aurait fait du bruit, on en aurait entendu parler, d'une manière ou d'une autre.
- Ça m'inquiète. Je vais refaire un tour. Ciao.
- Hey, Teresa, chottomatte ! Je viens avec toi. »

Le Gouffre, c'est ce qui arrive quand trois personnes n'arrivent pas à se mettre d'accord : le nœud du problème reste en l'état, pour une durée proportionnelle au nombre d'avocats mis en jeu. Dans le cas présent, le conflit juridique oppose BCorp™, Ichi™ et Rea™, et porte sur le tracé exact des frontières à l'endroit en question. Non pas que le cadastre soit manquant, bien au contraire : il est à la fois pléthorique et contradictoire. Un dédale de vieux papiers dans lequel bien des gens se sont perdus. En attendant que soit un jour levées les incertitudes sur qui est propriétaire de quoi, la jonction entre les trois Zones d'Intérêt Économique reste inachevée. Et ça fait près de cent-cinquante ans que ça dure.

« Tout le monde est là ?
- Domenico s'excuse. Il a la polícia sur le dos, il est planqué aux Machines.
- Noté. Tu parles pour lui, Tiago ?
- J'ai la délégation des Textiles, sim.
- Aujourd'hui c'est le dernier meeting, yes ? La dernière ligne droite. Tout le monde est au point ? Good. Ok. Chacun sait ce qu'il a à faire. Questions, comments ?
- On va vraiment faire ça, Sulma ?
- On va vraiment le faire, Malek. Et ça va être spectacular. »

Dans le Gouffre, il y a d'abord le Haut. Là, il y a du vent, il y a des oiseaux. On voit vraiment le ciel, comme à la Surface. Le Haut, ce sont les niveaux supérieurs, géographiquement et culturellement. Des personnes riches, en majorité. En tout cas loin d'être pauvres. Des décideurs, des entrepreneurs, des financiers, des intellectuels, des artistes, des scientifiques, on y trouve tout un tas de gens. Des gens pas toujours conscients de leur chance. Des héritiers, tous, attirés par le vide du Gouffre, par le vertige d'être en haut et le frisson d'imaginer se qui se trouve en bas. Ils ne le voient pas, ce qu'il y a en bas. Ils ne peuvent pas voir le Fond. Tout ce qu'ils peuvent voir en se penchant ce sont les postes frontières, au milieu du Gouffre.

« Tu me passes un cylindre de 500 ? Ci-mer.
- Putain on n'aura jamais fini à temps !
- Tu dramatises, Nono, tu dramatises. On est large. Déto ?
- Lequel ?
- Un 12. Dispersion max. Il faut de quoi repeindre la façade.
- T'as vu la map pour la face B ? Truc de ouf !
- J'ai vu.
- Qui est-ce qui s'y colle ?
- JJ et ses gars.
- Bien ouèj, les mecs assurent. Ils vont te tapisser ça à la mine, au poil de cul près.
- Prise de tête, moi je dis. Une bonne grosse tache en travers du mur, y a rien de mieux.
- Oyez mes frères, la bonne parole du camarade tachiste !
- Ha ! Ha ! T'es con. Passe-moi plutôt un autre cylindre. »

Dans le Fond, il fait sombre. Les postes frontières bloquent le soleil, les niveaux du dessous sont constamment dans leur ombre. Parfois, le soleil brille suffisamment pour que la lumière fasse des taches sur les façades. Quand il pleut, l'eau ruisselle jusqu'en bas par contre. Le vent s'y engouffre, parfois, rafraîchit l'air surchauffé, disperse la fumée qui stagne au fond. Il y a plein d'oiseaux, qui nichent dans tous les coins, à l'abri. Ils passent leur temps à piailler. Le Fond, c'est le domaine du bruit. Ça résonne des gens qui passent, qui parlent, qui bossent, qui vivent leur vie là, au Fond. Ça gronde aussi. Sous les pieds. Les sons qui montent de tout en bas, du fond du Fond. Là où les Machines commencent.

« Loïc, attends deux secondes, les minots suivent pas.
- Alors les petits, on traîne ?
- Putain Lolo, tu fais chier ! On n'est pas grimpeurs, nous !
- C'est vrai, merde ! Trimballe-toi le matos, on en reparlera !
- Elles ont raison, Loïc, elles ont pas l'habitude.
- Passez-moi un spot au lieu de râler. Tu fais le branchement Sonia ?
- Anja, c'est quoi le secteur dans le coin ?
- Branche sur le 37, normalement.
- Patty, c'est quoi l'orientation pour celui-là ?
- 15 droite, 25 haut.
- Attends Anja, ça va pas le faire si tu passes par le R16. Repique sur les monos.
- T'es sûre ?
- À moins que tu veuilles faire sauter les plombs de la section.
- C'est qui ici ?
- CABank.
- Et bah tu vois, limite ça me tente. »

Dans le Gouffre, les niveaux se voient. Les gens peuvent presque se parler, à certains endroits. Des lignes de communications ont été mises en place, des voies de transport aussi, toutes illégales. Certains en profitent pour monter, sans papiers. Dans le Fond, c'est possible. Tant qu'on échappe aux flics, on peut passer d'un niveau à l'autre assez facilement. Mais pas entre le Fond et le Haut. Les postes frontières font plus que bloquer la lumière, ou s'empêcher les uns les autres d'empiéter sur leur ZIE respective. Ils sont le plancher du Haut. Le plafond du Fond.

« On en est où, Malek ?
- Qu'est-ce que tu dis ? Putain on s'entend plus causer ! De quoi ? Ah, on a presque fini !
- Impec ! Pas de condés dans le coin ?
- Bwahaha ! Tu rigoles ! Avec le boucan que font les alternateurs, aucun risque qu'on se fasse choper ! La maintenance repasse pas avant une semaine, pas de souci de ce côté non plus !
- Les chiffres ?
- T'inquiète pas pour ça, Tony, tout le monde sera servi ! Toutes les baterias sont là, on manque pas de main-d'œuvre ! La presse tourne à plein !
- Et les instruments ?
- Qu'est-ce que tu crois ? Ils sonnent ! Écoute !
- Arrête ! Arrête ! C'est bon, j'ai compris ! »

Alors bien sûr, parfois, les gens en ont marre. Ils savent bien ce qu'il y a en Haut. Ils savent bien que c'est du Haut que ça vient, quand la cadence augmente à l'usine et que les salaires ne suivent pas, quand les impôts augmentent et la bouffe, le loyer et les médicaments aussi, quand la police débarque pour remettre les grévistes au boulot, renvoyer les jeunes au centre d'éducation, traquer celles qui sont tombées enceintes hors planning. Ça finit par dégénérer. Il n'y a qu'ici que ça peut dégénérer, parce qu'ailleurs il suffit de barrer les ascenseurs, clôturer les aérations et fermer les canalisations pour casser la révolte. Ici, les règles sont systématiquement contournées, la moitié des branchements sont sauvages, l'air vient du Haut. On voit le ciel. Et tout les jours on a envie d'aller voir à quoi ça ressemble, là-haut.
Ça dégénère de temps en temps, oui, et ça finit toujours dans le sang.

« C'est bon Sulma, on a eu confirmation. Tout est prêt du côté des graffeurs.
- Idem ici, tous les paquets ont été complétés et distribués.
- Pareil pour les lumières, on est bon. Sound check impec.
- Décos armées, c'est quand tu veux.
- Bon, et bah c'est parti. »

La sirène. La sirène qui sonne. C'est ça qui réveille Hasan. Il se lève, vite, se rend compte que quelque chose cloche avec l'heure. Pourquoi est-ce qu'il y a tant de lumière dehors ?
Ses deux filles se sont réveillées aussi. Elles lui demandent ce qui se passe. Il ne sait pas.
Il y a un paquet devant la porte. Un sac plastique, comme quand on distribue les nouveaux uniformes, tous les mois. Ce n'est pas la date, pourtant. Il le prend, l'ouvre. Il y a des vêtements, des sortes de tuniques blanches. Pour lui et pour les filles. Il passe la sienne, laisse les petites mettre les leurs. La force de l'habitude. On ne conteste pas les ordres. Sous les tuniques, il y a d'autres objets, blancs aussi. Incongrus. Un tambourin. Une crécelle. Une vuvuzela. Sous les instruments, il y a un papier, avec un mot dessus, écrit dans toutes les langues de la Cité.
Les petites se sont emparées des percussions. Elles ont entendus des gens dehors qui faisaient du bruit. Hasan lève la tête. Les gens ont commencé à chanter. Ses filles sont tout excitées, elles veulent aller chanter aussi. Hasan sourit. Il hoche la tête, et attrape la vuvuzela.
Dehors, c'est magnifique.

Érica ne comprend pas ce qui se passe. Il y a vingt-deux minutes, à minuit trente-et-une, l'alarme a sonné dans son baraquement. Elle a mis exactement six minutes et trente-trois secondes à s'habiller et à enfiler sa tenue anti-émeute. Là, elle court dans les escaliers de secours qui vont du niveau -27 au -28, et elle ne sait toujours pas pourquoi. Tout le monde est fou autour d'elle, les opérateurs hurlent dans son casque, elle ne comprend rien à ce qu'ils racontent. On lui a dit, incident majeur. On ne lui a rien dit d'autre – ni la section, ni le niveau, rien. Ni le type de menace. Elle n'a pas vu le Gouffre, elle ne sait rien de ce qui s'y passe, de ce qui a déclenché un tel chambard. Et personne dans sa compagnie, les gens qui courent avec elle, n'en sait plus. Tout ce qu'elle sait, c'est que toutes les compagnies ont été activées. Toutes. Et qu'on leur a dit de se magner le train. Elle flippe. Elle flippe grave. Elle imagine le pire. C'est pour ça que quand enfin ils arrivent dehors, elle en reste comme deux ronds de flan.
Il y a de la lumière partout. Les murs sales du Fond ont été repeints en blanc, à la mine de peinture, à grands coups de taches. Il y a un flocon de neige géant sur la façade côté Bcorp™, blanc lui aussi, éclatant. Des spots, partout, qui éclairent le Gouffre, dont la lumière se reflète sur la peinture fraîche, sur les  confettis blancs qui tombent d'en haut, de sous les postes frontières. On dirait de la neige.
Il faut quelques minutes à l'agent Trenten pour se rendre compte du vacarme qui règne dans le Gouffre. Tout les gens sont dehors, tous habillés en blanc, ils frappent sur des tambours, soufflent dans des trompettes, font sonner des cymbales, dans un grand et joyeux n'importe quoi.
Et puis… et puis ils chantent.
Un chœur de plus d'un million de personnes, qui a entonné une chanson que tout le monde connaît. La neige. Une comptine apprise à l'école, dans toutes les écoles. Ils la chantent, à pleins poumons. Une chanson d'enfant. Érica se sent conne avec son fusil d'assaut, et elle n'est pas la seule. Autour d'elle, ses compagnons ont baissé leur arme, voire l'ont posée par terre. Malgré les ordres qui tonnent dans les casques, pas une seule compagnie n'a osé attaquer. Comment vous voulez lancer l'assaut sur des gens en train de chanter une comptine ? Oui, ils violent le couvre-feu, au moins quinze paragraphes des règlements de sécurité, plus les consignes anti-émeutes. Oui. Certes. Mais ils chantent une comptine, putain ! Elle en a marre d'entendre hurler dans son oreille. Elle défait son casque, le laisse tomber. La comptine s'est terminée, mais le chœur repart, la reprend une seconde fois. Érica sent ses lèvres remuer, entend des collègues chantonner. Après tout, pourquoi pas ? Elle la connaît aussi.

samedi 10 octobre 2015

Histoire de France

À partir de ce jour, pour prévenir qu'on naissait, qu'on se mariait, ou qu'on mourrait, on ne recommenda plus son âme au prêtre, mais au maire.

Le Corse, se prenant pour Neptune, lança ses vagues sur l'Europe, et on aurait été bien en peine de deviner où celles-ci s'arrêteraient.

Les bras germains étant occupés, on importa – de force – ceux de France et d'ailleurs.

Il était loin, ce pays, mais, sans trop savoir pourquoi, on se battit quand même pour le garder.

Le pays pleurait : le grand homme avait finalement chu.

Et puis, un soir, le pays se prit à rêver : il était désormais gaucher.

Le corps électoral hoqueta, puis vomit, plongeant le pays dans la nausée.

5'34''

Clic
Je me réveille. Déconnecté, les sens éteints, je tourne en rond dans mon cerveau.
Je sens mon corps qui vibre. La ligne de basse de la machinerie. Elle s'évertue à me réveiller, fait trembler mes os. Je réalise soudain que mes tympans la captent aussi.
Mes doigts se contractent et se relâchent, en cadence, sous les impulsions de l'ordinateur. Remise en route de la circulation sanguine. Les uns après les autres, mes muscles, mes nerfs et leur recâblage de carbone, mes organes passent entre les pattes de l'appareil. Mon cœur aussi.
C'est peu dire que l'ordinateur ne prend pas de gants. De une pulsation/minute, crescendo du pouls jusqu'à 400, parce que c'est ce que stipule la notice de ma puce. Une minute de tachycardie. Pas de problème. Diminuando jusqu'à l'arrêt. Infarctus de 180 secondes. Tranquille. Retour à un tempo binaire, pour souffler. Modulation ternaire – une petite valse ! – et quelques mesures impaires, histoire de rigoler. Un petit roulement jazz pour finir, tout en syncopes, quintolets et arythmies, pour me mettre dans le rouge, vérifier que mes systèmes sont capables de me maintenir en vie quoiqu'il arrive. Et ça s'arrête, encore. Infarctus technique, mesure de la réponse au stress. J'ai mal, mais je le prends en patience. Enfin je retrouve le tic-tac de mon palpitant, stable, normal. Tout va bien.
La cuve se vide dans un grand glouglou de chasse d'eau qui m'envoie dans le tube de vidange. Mes poumons se vident du même coup, spasme contrôlé/déclenché de mon diaphragme. Je fais attention de ne pas laisser le réflexe respiratoire mal calibré m'envoyer de l'eau dans les bronches. J'ai l'habitude. Je fais tout bien remonter avant de m'autoriser à avaler mon premier bol d'air. Dieu que ça pue. L'eau ferrugineuse et les relents de ma chair, qui a infusé dedans pendant trop longtemps. À l'odeur, je dirais que ça fait bien quatre mois. Ça ou le filtre est encore tombé en panne.
Suspendu par le harnais tel un torchon sur sa corde à linge, je m'égoutte. Je sens la décharge – désagréable – dans mon épiphyse, sensée accélérer mon réveil, et me retrouve en train de bander comme un âne. La machine est toujours aussi peu précise. Ou alors ça l'amuse de me voir me balancer sur une tringle avec un braquemart de poney.
On me pose, et je sens le neuroproc se mettre en marche pour me maintenir sur mes jambes. Léger avantage sur les civils, qui m'évite de m'étaler de tout mon long en sortie de cuve. Enfin mes yeux s'ouvrent, ce qui réactive automatiquement le reste de mon système. Enfin, ce qui aurait dû. Ça sonne de partout sous mon crâne, des alertes en rafale qui bloquent tous les programmes non autorisés. Je suis sous coercition logicielle. Les routines de base sont déverrouillées, mais ce sont bien les seules. Toutes les fonctions haut niveau sont scellées. Je le sais bien, mais je ne peux pas y faire grand chose. Fonctionnalité machine, non modifiable.
On me passe dans une nouvelle salle. Les câbles de support vital qui m'ont suivi depuis la cuve tombent, remplacés par ceux des sondes de préparation physique.
C'est parti pour la samba.
Clic
Mon neuroproc passe sous la tutelle du logiciel de test. Je ne contrôle plus rien de mon corps. Je suis une marionnette entre les mains électroniques de l'ordinateur.
Ça commence fort. Test du câblage nerveux, avec accélération chimique. Mise en tension maximale des fibres neotech implantées dans mes muscles. Vérification point à point du treillis de soutien osseux. En d'autres termes, tout mon corps se tend d'un seul coup, à la limite des capacités de mes augmentations. Et quand je dis à la limite, ça veut dire que j'ai effectivement l'impression que je vais me fracturer tous les os à la seule force des muscles. Puis ça relâche. Tous mes services sont actifs, gonflés à bloc. C'est de loin la manière la plus efficace de remettre mon corps en activité. C'est aussi la plus douloureuse.
Le programme d'entraînement est assez basique. Des katas à haute vélocité. Un peu de cassage. De la course ultra-rapide, de la cardio en gravité augmentée et du chaos running. Quelques tests de réflexes, juste pour vérifier que mes systèmes sont au point, qu'il n'y a pas eu de casse pendant la stase. Rien que de très normal.
Ça dure à peine quinze minutes. Tout va plus vite quand on a été câblé. Ça arrange aussi les promoteurs. On coûte cher quand on est réveillé, il faut rentabiliser au maximum le temps qu'on passe hors cuve. La caméra me suit depuis que j'en suis sorti, tout ce que je fais est retransmis et diffusé en temps réel. Les afficionados de la Ligue sont suffisamment nombreux – et les fans suffisamment accros – pour qu'il y ait de l'argent à se faire sur chaque minute que je passe dehors.
Dans le même ordre d'idée, le combat a lieu dès la validation de mon état par le médecin référent. Une simple formalité. Mes données vitales sont suivies à la seconde près, enregistrées et disponibles à qui les demande – beaucoup trop de monde si vous voulez mon avis. Le doc jette un œil à mes statistiques, appose son e-tampon et hop, roulez jeunesse. Je ne vois rien de tout ça, bien sûr. Je suis dans mon corridor, toujours sous coercition. J'attends juste que la porte devant moi s'ouvre.
Elle s'ouvre. Elle s'ouvre toujours.
Clic
Le joug électronique tombe. L'arceau de plastique qui encombrait ma nuque s'est détaché, et avec lui toutes les barrières qui retenaient mes systèmes embarqués. Je respire. Je redresse la tête et fait craquer mes cervicales, mon dos, mes épaules. Peu importe que mon diagnostique interne me dise que je suis en pleine forme, il me faut ça pour me sentir complètement réveillé. Ça, et un peu de musique.
C'est le seul moment où je peux écouter ma musique. À cause de l'estampille militaire de mon neuroproc, mon circuit audio fait partie des systèmes automatiquement bloqués par le logiciel de coercition. Je suis condamné à passer l'essentiel de ma vie dans le silence. Sauf à ces moments. Ces rares moments où je suis libre. Ces moments où je me bats.
Un combat dure en moyenne quatre minutes. J'ai donc en moyenne le temps d'écouter un morceau, un seul morceau, entre deux périodes de stase. C'est peu. C'est horriblement peu pour un mélomane comme moi. Qu'est-ce que vous feriez à ma place ? Comment vous choisiriez cet unique morceau, cet unique instant de plaisir ?
J'ai résolu le problème en refusant de choisir. Je jette une pièce, je lance un dé, ou pour être tout à fait honnête j'appuie – mentalement – sur le bouton random. Et je laisse le hasard décider de ce que je vais écouter pendant ces quelques minutes où je joue ma vie. Qu'est-ce que ce sera aujourd'hui ? Faites vos jeux, rien ne va plus.

Rodrigo y Gabriela - Diablo rojo (Live in Japan).

Le diable rouge. C'est parfait. C'est absolument parfait. J'ai le sourire aux lèvres lorsque je monte sur le ring.
Mon adversaire du jour est une brute. Au sens propre du terme. Un de ces types du désert, trafiqué aux extensions maison, aux hormones de synthèse et aux tératogènes ciblés. Dans le cas présent, le résultat est une sorte de géant affublé de cornes en chrome et de bras en élastomères actifs sur une armature de carbone/titane. Une brute épaisse, donc. En insistant un peu, je me rends compte que ses yeux sont des Yamaha de type pilote, et que la bosse sur sa nuque cache certainement un neuroproc externe, un truc chinois sur lequel un petit malin a probablement bidouillé un système maison. Bref, de deux choses l'une : ou ça va être facile, ou je vais me faire démonter.
Lui aussi me scanne. Il détecte le neuroproc interne, la conception légionnaire de mon câblage. Il voit aussi les piles à chem, les renforts structurels en carbone et les augmentations in situ. Il voit surtout que contrairement à son montage de bric et de broc, mon système a été pensé et conçu comme un tout. Et il se dit que même si c'est du matériel militaire, ça reste un produit « de série ». Je le vois sourire. Et je me marre intérieurement. Mon bonhomme, si tu savais…
Un gong résonne dans les hauts-parleurs. On présente les combattants, c'est-à-dire moi et mon vis-à-vis dont le nom de scène est Gabriel. Comme l'archange, il précise. Le type n'a pourtant pas une gueule de chérubin. Quand il se tourne, je comprends d'où vient le nom. Une immense paire d'ailes tatouée à l'encre fluo lui prend tout le dos. Et quand le compte à rebours se met à résonner, une grande croix bleue s'allume sous la peau de son torse. Putain de fanatique. Puis le gong sonne à nouveau. C'est parti.
0'00". A one, two, three, four! Le son monte dans ma tête. Une petite seconde dont mon adversaire profite pour se jeter sur moi tête baissée. J'esquive. Les doigts tambourinent sur la caisse de la guitare et dans mon cerveau, quinze secondes pendant lesquelles la pression monte, à mesure que j'évite les grands gestes de Gabriel. Le thème commence, des notes piquées sur les cordes andalouses qui viennent me chatouiller le cortex auditif. Je me mets à caler quelques jabs, histoire de bien lui montrer que je ne suis pas là pour faire de la figuration. Bon, clairement, ça lui en touche une sans faire bouger l'autre. Le con s'est probablement saturé l'encéphale aux anesthésiques. Ça n'est pas très grave. Ce n'est pas parce qu'il n'a pas mal que je ne vais pas quand même le démolir.
0'28". J'assaisonne mes coups d'accélération chem, en rythme avec la deuxième guitare, et sens avec plaisir sa structure osseuse se fendre. Je passe la seconde alors que la lead guitar fait quelques envolées sur le deuxième thème. Gabriel va passer un sale quart d'heure.
0'54". Solo. Je me suis un poil emballé je crois. Gabriel m'a choppé par la peau du cou, m'a balancé contre la cage. Il m'a pété une côte, ou deux. Ah l'enfoiré !
0'57''. Deuxième erreur. Au lieu de me plaindre, j'aurais mieux fait de m'intéresser à ce qui se passait. Je me mange sa grosse paluche en pleine tronche – paluche en titane, je vous rappelle. Je me traite de tous les noms. La qualité de ma prestation me fait plus mal que la mandale que je viens de me prendre. Du nerf, crétin !
1'08". Retour du thème. Il ne m'en fallait pas plus. La guitare est énervée, et moi aussi. Adieu les jabs élégants. Au menu, coups de boule et coups de pute. Il est grand, trop grand pour ce petit ring. Un croche-pied, voilà qui va remettre les choses en ordre. Gaffe à tes doigts, connard ! Tiens, deux en moins ! Et puis ces cornes à la con ! Je m'en sers comme prise pour le maintenir au sol. La guitare roule en percussions, et à chaque « hey ! » du public je lui fracasse sa face d'ahuri d'un coup de talon. Huit fois au total, je crois. Il n'a plus de nez en tout cas.
1'48". Deuxième solo, je passe mes nerfs sur sa cage thoracique. Douze seconde de coups à très haute vélocité, je crois que j'ai fini par lui péter le sternum. La croix bleue qui brille sous sa peau me sort par les trous de nez, et alors que les deux guitares se mettent à gronder de concert, j'arrache une à une les diodes qui la compose. Une bonne chose de faite.
2'13". Comme la guitare passe en 2/4, je fais la connerie de ma vie. Je lâche Gabriel, et me mets à danser sur le ring. La foule me hue, mais je m'en branle. Je saute partout sur la musique qui m'embrase la tête.
2'26". Alors que la percussion entame son solo, je me fait méchamment tacler par Gabriel. Il n'est pas content, et il me le fait bien comprendre en me tabassant le visage à grands coups de phalanges. Je n'arrive pas à me dégager. Il n'est pas aussi rapide que moi, mais il tape plus fort. Ça va mal. Je crois que je perds trois dents avant que mon système ne déclare forfait et commence à débrancher. Et merde. Je deviens tout mou dans ses mains. Il s'en tape. Il me balance contre les grilles, me rattrape, recommence. Et pendant ce temps les guitares continuent de faire sautiller ma cervelle. Solos, accords, arpèges, une minute entière que je passe comme une poupée entre les paluches de ce connard. Je ne peux rien faire, mon système est HS, déconnecté. Je retombe alors que la foule dehors et celle dans ma tête applaudissent de concert. Gabriel lève les bras, et m'oublie.
Dix secondes. Dix secondes de calme.
C'est tout ce dont j'avais besoin.
Le backup se met en route. L'as dans ma manche. Un truc secret, interdit, jamais commercialisé car pas sensé avoir été inventé. Ce que ça fait ? Ça réveille un mort, essentiellement.
3'55". Le morceau n'est pas terminé. Le tempo reprend. Mon cœur se cale dessus. Les nanobots et les hormochems retendent mon cadavre, colmatent les brèches et se paient même le privilège d'ajouter une surcouche de boost. Je vais le payer. Dans moins de deux minutes je vais très certainement faire un arrêt cardiaque et/ou un AVC. Je m'en balance. Je n'ai pas besoin de deux minutes.
4'08". La guitare surchauffée repart, et moi avec. Je lui laisse juste le temps de voir, de comprendre ce qui lui arrive. Pas plus.
4'11''. Mes mains visent ses yeux, les deux Yamaha que j'arrache proprement de leurs sockets. Il hurle. Mauvaise idée. J'attrape ses cornes, et m'en sers d'appui pour lui empaler mon genou dans ce qui lui reste de nez. J'emporte une bonne partie de ses dents avec. Il tombe, K.O. ou presque. Mes yeux se posent sur le neuroproc externe. C'est presque trop beau. Je l'arrache aussi. Ça va très certainement le tuer. Pas mon problème. Je fais mon job. Et alors que la deuxième guitare revient accompagner la première, je m'emploie à extraire une à une les vertèbres en céramique de feu mon adversaire. C'est long, et c'est compliqué : je n'ai que mes mains à disposition. La foule dehors est muette, celle dans ma tête jubile. Je crois que j'ai été un peu trop loin. Peut-être. C'est pas ça qui fera baisser ma cote de toute façon. Au contraire. Trente-sept secondes plus tard, alors que le second final déroule ses notes dans ma tête, les robots de contrôle me tasent. Je m'écroule. Les arbitres assistants me traînent hors du ring. La foule, si silencieuse quelques secondes auparavant, se réveille et m'honore d'une standing ovation qui se confond avec celle que j'entends dans ma tête. Qu'est-ce que je vous disais.
Dès que j'ai un pied hors du ring, le bandeau de coercition revient se coller à ma nuque.
Clic
Je suis de nouveau un agneau, docile sous le joug électronique. La musique s'est éteinte. Je ne vois pas passer le contrôle médical, qui doit juger que tout va bien. De toute façon les réparations se feront en cuve.
Cinq minutes après la fin du combat, je suis de retour dans le tube de verre. Les câbles de stase sont en place, la cuve se remplit. Mes sens s'éteignent un à un – clic, clic, clic. Je suis de nouveau dans le noir, seul avec mes pensées. Je me dis que peut-être
Clic

samedi 4 avril 2015

Petites annonces

Ancien maire, après vacances à l'ombre, achète bonne conduite pour revenir sur le devant de la scène.

Vend âme, état neuf, très peu servi. Idéal pour personnes peu scrupuleuses.

Ménage cherche femme pour polir vieux tromblon, faire reluire pots antiques, battre draps raidis et passer à la casserole.

Perdu, amour-propre. Vu pour la dernière fois entre les mains d'une charmeuse pas si charmante.

Trouvé : trouvère en mal de trouvailles. À retrouver dans un trou vers Trouville.

À la manière de Bukowski

Télé, radio, journaux,
C'est ce qu'il y a de pire.
Grenouilles de bénitiers et fonds baptismaux,
C'est ce qu'il y a de pire.
Injonctions d'hygiénisme,
C'est ce qu'il y a de pire.
D'ailleurs les trucs en -isme,
C'est ce qu'il y a de pire.
Tu devrais, tu devrais pas,
C'est ce qu'il y a de pire.
Cinq fruits & légumes par repas,
C'est ce qu'il y a de pire.
Les autres,
C'est ce qu'il y a de pire.
Les apôtres,
C'est ce qu'il y a de pire.
La masse,
C'est ce qu'il y a de pire.
La nasse,
C'est ce qu'il y a de pire.

Parce que

Se prendre des beignes,
C'est ce qu'il y a de meilleur.
Les fins de règne,
C'est ce qu'il y a de meilleur.
Parler de ce qui fâche,
C'est ce qu'il y a de meilleur.
Y aller à la hache,
C'est ce qu'il y a de meilleur.
Faire demi-tour,
C'est ce qu'il y a de meilleur.
Être de retour,
C'est ce qu'il y a de meilleur.
Partir pour ne pas revenir,
C'est ce qu'il y a de meilleur.
Voir venir l'avenir,
C'est ce qu'il y a de meilleur.
Lui coller une balle dans le crâne,
C'est ce qu'il y a de meilleur.
Et s'en servir de coupe à champagne,
C'est ce qu'il y a de meilleur.

C'est l'adagio des rochers
Et le monde qui s'enflamme,
C'est ce qu'il y a de meilleur
Pour moi.

Salle d'attente

Fais attention.
Je sais, c'est tentant,
Tant de temps,
Tant d'attente,
Et la tension qui te tend,
Lente…
Tendre les bras,
Attendre la tendresse,
Longtemps, elle pourtant patente.
Tant pis pour le restant,
Autant tout tenter
Et risquer la mésentente.
Latente,
Elle entend bien t'attendrir,
Étendre sa tentation ;
Insultante, ôtant toute tentative,
Et toi pestant,
Tantale résistant
Sortant de ta tente,
Exultant,
Tendu d'être tant tenté,
Prétendant attentif à l'entente,
À la battante qui t'attend,
Étend ses tentacules
Et t'entortille instantanément,
Te laisse boitant, étendu,
Édenté d'avoir trop attendu.

Le jardinier de Monsieur

« J'étais son jardinier. Enfin, entre autres. Son majordome aussi. Son homme à tout faire, si vous voulez.
Mais c'est par le jardin que je l'ai rencontré. Une histoire improbable. J'aime les plantes, vous voyez. Or, à chaque fois que je passais à côté de chez lui, l'état de son jardin me mettait hors de moi. Un vrai désastre, c'était. Des arbustes qui n'en finissait pas de crever et des herbes qui poussaient partout et n'importe comment. Aussi, une fois où je passais devant ses grilles au moment même où il rentrait chez lui, je n'ai pu m'empêcher de le tancer pour un tel laisser-aller.
À ma grande surprise, il a ri. Enfin, ri, c'est un bien grand mot. Il a souri. Et puis, comme ça, de but en blanc, il m'a proposé de m'en occuper. De m'occuper de ce jardin laissé à l'abandon. Contre salaire. J'étais sans emploi à l'époque, j'ai bien évidemment dit oui. Même si le bonhomme avait l'air un peu bizarre, c'était une occasion que je ne pouvais pas laisser passer.
Elle ne s'est jamais dissipée d'ailleurs, cette impression. Avec les années, j'ai fini par bien connaître ses habitudes, ses petites manies, mais sans jamais bien comprendre d'où elles venaient. Nos relations étaient strictement professionnelles, même si, Monsieur ne sortant guère, j'étais probablement la seule personne à laquelle il parlait.
Des exemples ? Et bien, par exemple, il refusait de porter une montre, ou d'avoir la moindre horloge chez lui. Sans que je sache pourquoi, cette interdiction ne s'appliquait pas à moi, pire ! je me devais porter une montre afin que dès qu'il avait besoin de l'heure il puisse me la demander.
Il marquait les choses, aussi, avec une craie jaune qu'il avait toujours au fond de la poche. Tout et n'importe quoi, mais le plus souvent des arbres, et des murs.
La loupe ? Oh oui, chaque endroit qu'il marquait était toujours scrupuleusement scruté auparavant. D'où la loupe.
Il n'aimait pas sortir, cela dit. Le monde extérieur le terrifiait je crois. Trop de vie, trop de bruit, de mouvement. C'était un misanthrope, assurément. Mais pas seulement. Rien ne le faisait fuir plus vite que les animaux ou les enfants. Tout ce qui bougeait trop ou faisait trop de bruit, en fait. Son monde se réduisait au minéral et au végétal.
Lui-même avait une apparence peu commune. À rester cloîtré, sa peau était devenue diaphane. Il fuyait la lumière, ne sortant que la nuit ou quand le ciel était gris et bas.
Non, ce comportement ne m'a jamais vraiment inquiété. Chacun ses manies, n'est-ce pas ? Et puis c'était un aristocrate, un type de personne plus fréquemment sujet à ce genre de petites… facéties. Elles n'avaient rien de préoccupant par ailleurs.
Peut-être aurais-je dû être plus méfiant, vous avez raison. Mais comment aurais-je pu deviner ? Je ne pensais pas que son esprit était si sensible. Tout est arrivé si vite ! Je savais que les gens parlaient, surtout avec ce qui se passe en ce moment, mais je ne pensais pas qu'il prêterait attention aux rumeurs.
C'est terrible, terrible. Malgré ses travers, c'était un homme charmant, qui n'aurait jamais fait de mal à une mouche. Bien sûr qu'il n'était pour rien dans ces disparitions, je n'en ai jamais douté. Vous l'avez bien vu, tout est en ordre dans la maison. Les mauvaises langues ont beau jeu maintenant de jouer les effarouchées, je les tiens pour responsables de cette tragédie !
Je sais, je sais, on ne peut rien y faire. Mais c'est tout de même très triste qu'on puisse pousser quelqu'un à de telles extrémités sans que les responsables soient jamais jugés. Ah ! J'en pleure ! Excusez-moi, excusez-moi…
Comment ? Le jardin ? Oui, il est magnifique, c'est ma fierté. Il a bien changé depuis l'époque où je suis arrivé. J'y travaille sans relâche.
Vous jardinez vous aussi ? Oh, ne dites pas ça ! C'est vrai que la terre est pauvre par chez nous, il est difficile de faire pousser quoi que ce soit.
Comment je fais ? Pour tout vous dire, je ne sais pas. J'ai la main verte, probablement. Ha ! Ha ! Non, plus sérieusement, c'est juste du travail, beaucoup de travail.
Les tilleuls ? Oh ils ne sont pas bien grands, mais c'est vrai qu'ils ont déjà fière allure. Quand est-ce que je les ai plantés ? Oh il y a trois semaines, je crois. Pourquoi ? »

samedi 28 février 2015

Dédale

Je souffre. Depuis que je suis né je souffre. Tout mon corps me fait mal. Il craque et il se tord, il crisse et se lamente. J'ai mal, et

J'ai faim. Depuis que je suis né j'ai faim. On ne m'a jamais nourri. On m'a jeté, moi et mon corps tors, dans ces ténèbres où je suis devenu aveugle, à la seconde même où j'ai vu la lumière. Ce fut la première et la dernière fois, et puis

Ma tête s'est courbée. Elle l'est depuis que ces cornes ont poussé, qui m'accablent de leur poids. Malgré les années, et l'habitude, ma tête est courbée tant que je ne fais pas l'effort de la relever. Mais gare si je la relève parce que

J'ai soif de vengeance. Depuis que je suis né cette soif me brûle. Je brûle de me venger. Je me venge sur tous ceux qui croisent mon chemin, tous ceux dont le corps lisse et beau me rend le mien insupportable. Tous périssent sous mes coups, et leur chair nourrit la mienne. Et toi, toi le jeune freluquet qui me fait face, toi comme les autres mes cornes perceront et tordront ton corps jusqu'à te rendre semblable à moi. Toi aussi tu seras ma proie.
---
Tu as peur. Pour lui, bien sûr, mais pas seulement. Tu lui as donné la clé du Labyrinthe, tu as fait ce que tu pouvais. Tu as bien vu qu'il était différent des autres, plus beau oui, plus sûr de lui aussi, plus royal. C'est un prince, un vrai, comme tu en as toujours rêvé, comme aimeraient être tous ceux que tu as croisés avant lui. Un héros.

Non, si tu as peur, c'est justement parce que c'est un héros. Tu n'es pas naïve, tu sais qu'il ne faut jamais faire confiance, surtout pas comme ça, au premier regard. Et pourtant tu en as envie. Tu veux croire qu'il est celui qui t'emmènera, qui te rendra heureuse. Tu le crois si fort, c'est que ça doit être vrai, non ?

Tu as peur, mais tu tiens le fil, le fil de sa vie. Il est entre tes mains. Tu pourrais le lâcher, ce fil, le condamner, l'enfermer dans le Labyrinthe, à jamais. Le perdre dans les ténèbres, l'oublier, le chasser de tes pensées. Ce serait si facile. Laisser là toutes ces questions qui te font douter. Tu doutes, n'est-ce pas ? Ta main tremble, pourtant elle tient bon. Tu doutes peut-être, mais pas assez fort. Alors tiens-le, jeune fille, accroche-toi à ce fil comme à tes rêves, et prie pour que la Fortune te sourie. Prie fort.
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Il hésite. C'était peut-être héroïque comme idée, mais ce n'est pas pour ça que c'était forcément une bonne idée. Il ne peut s'empêcher de penser que ce n'est pas lui qui a pris la décision de venir ici, pas vraiment. Le Labyrinthe plie et déplie ses couloirs, le perd un peu plus dans ses entrailles à chaque pas qu'il fait. C'est peut-être à ça que ressemble le Tartare, il pense soudain.

Il hésite, mais il avance quand même. Il n'a pas le choix. C'est ainsi que ça doit se passer. Son destin est héroïque, et on ne badine pas avec son destin. Les Atrides peuvent en témoigner. Il n'empêche : seul dans le noir, avec en tout et pour tout une torche et quelques gouttes de sang divin dans les veines – soit-disant – il n'est plus si sûr de son courage. Ni de sa légitimité à venir défier la Bête.

Il hésite, mais pas assez. La Bête ne l'a pas pris par surprise, pas suffisamment. Son réflexe est bon, il est maintenant accroché au dos du monstre, les bras autour de ses cornes. C'est le moment où jamais. Il bande ses muscles, prie Zeus de lui accorder un peu de sa force. Il tire. La corne craque, et le monstre hurle. Il rugit, il rue et se cabre, envoie le jeune homme rouler dans la terre battue. Il a juste le temps de se relever comme la Bête fonce sur lui.

Il n'hésite pas. C'est ce qui lui sauve la vie, et perd celle de l'Autre. Un instant, c'est tout ce qui sépare vie et mort. Il se relève du bon côté, et il ne le doit qu'à lui. Sa corne fichée dans sa propre poitrine, la Bête agonise. Elle lui parle comme elle meurt. Il écoute, et pleure avec elle. Il maudit les dieux. Jamais plus il ne tuera pour eux.

Cosmogonie

Le Pocher traversa notre monde, et ainsi il fut créé. Là où il posa le pied la terre émergea de l'eau. Là où il regarda le jour se fit. Là où il posa la main la vie naquit.

Taell fut la première. Issue de la terre, elle n'a de cesse de faire pousser les montagnes, de se défendre contre son frère.

Kollibo de l'eau lui répond tempête après tempête, érode la roche pour qu'elle retourne à l'eau, que le monde reprenne sa forme originelle.

À la pointe de son armée est Suru, la petite sœur des rivières qui plantent leurs griffes dans les montagnes.

En face est Garoche, dont le feu évapore l'eau et la lave mange la mer. Scopo, qui brûle le bois, est son fils.

Le lutin Sumane est enfant de l'eau et de la terre. De lui vient ce qui vit. Ses enfants sont Thrame, frère de ce qui pousse, et Escate, sœur de ce qui bouge. Ils n'ont que faire de la querelle entre la terre et l'eau. Leur royaume s'étend partout.

Lu est maîtresse de la nuit, quand le Pocher ferme les yeux, et Kalasçë, celui qui brise, est son enfant.

mercredi 18 février 2015

Verbigération

Je suis.
J'ai été,
Et je me suis fait avoir.
Maintenant je leur fais dire qui ils sont et ce qu'ils ont,
Et que nous avons le pouvoir d'être, de dire et de faire.

Tu iras.
Tu iras voir.
Je vois où tu voudras aller.
Tu voudras voir d'où elle va venir,
Où tu devras aller pour qu'elle veuille venir te voir.

Elle prit.
Elle prit ce qu'elle trouva.
Elle donna tout ce qu'elle trouvait, et on lui prit.
Elle trouva ce qu'il fallait qu'il prît parmi ce qu'elle donnait,
Mais qu'il fallût qu'elle le donnât ou qu'on lui prît sans qu'elle en parlât, la Mort finalement la trouva.

Nous y mettrions un terme ?
Nous saurions les mettre au pas ?
Nous nous passerions de leur savoir si bien mis ?
Sans regarder plus loin, nous mettrions à bas ce qu'ils surent nous passer,
Et nous regarderions mettre au pilori et passer de vie à trépas ce que nous sûmes aimer ?

Que vous le croyiez,
Que vous ne demandiez qu'à croire,
Que vous croyiez qu'il ne vous reste qu'à demander,
Qu'on vous réponde qu'à défaut de croire, demander resterait vain,
Certes ! Mais à les entendre, on se demande s'ils croyaient que vous resteriez sans répondre.

Penser.
Il leur arrive de penser,
De connaître où ils arrivent quand ils pensent,
De penser arriver à devenir ce qu'ils connaissent.
Et elles le sentent, ce moment où ils arriveront, où ils deviendront ce qu'ils pensent connaître.

(Écrit à partir de la liste des verbes les plus utilisés en français, rangés par ordre de fréquence. Pour ceux que ça intéresse, les contraintes sur ce texte sont les suivantes :
- Découper la liste en groupes de cinq, en conservant l'ordre des verbes.
- Écrire des strophes de cinq vers telles que le premier vers contient uniquement et une seule fois le premier verbe du groupe, le second uniquement et une seule fois les deux premiers, etc.
- Écrire chaque strophe avec comme personne principale un pronom, dans l'ordre usuel des pronoms : je, tu, il/elle, etc.
- Écrire chaque strophe en utilisant au maximum le même temps simple. En l'occurrence ici : indicatif présent, indicatif futur, indicatif passé simple, conditionnel présent, subjonctif présent, infinitif présent.)

mercredi 11 février 2015

Plan de bataille

Ouvrir les yeux et regarder en grand.
Tout voir, tout voir, tout vouloir voir.
Voir tout ce qui va.
Voir tout ce qui ne va pas.
Poser une question.
Poser toutes les questions.
Ne pas croire les réponses.
Ne plus croire les réponses, et les faire soi-même.
Douter, encore et encore.
Faire douter aussi.
Briser les certitudes.
Balancer les idoles au feu.
Balancer les siennes en premier.
S'asseoir un moment, puis fuir en avant.
Se perdre à force de détours.
Se prendre les murs jusqu'à ce qu'ils cèdent,
Ou se fendre le crâne à essayer.
Ne jamais s'arrêter.
Surtout, ne jamais s'arrêter.

Sept jours

Mercredi 13 avril. Le chat a disparu. Cette sale bête s'est encore fait la malle. Enfin bref, elle sera de retour demain, comme d'habitude. Madame aime son confort.

Jeudi 14 avril. La voisine du dessus s'est encore éclatée toute la nuit. Traînée, va ! Pas certaine que ce soit le même que la semaine dernière en plus. Pas vu le chat. La finaude a dû se trouver un matou.

Vendredi 15 avril. J'ai fait remarquer au concierge que le palier n'avait pas été nettoyé de la semaine. Ce faignant s'en occupera demain, qu'il a dit. Je lui ai demandé s'il avait vu mon chat. Rien non plus. Mais où est-elle donc passée ?

Samedi 16 avril. J'ai passé tout l'immeuble au peigne fin, pas de trace du chat. Ce n'est pas normal. Elle ne reste jamais dehors plus de deux jours de rang. J'ai redemandé au concierge : rien. La voisine d'en face non plus n'a rien vu. Où est mon chat ?

Dimanche 17 avril. Après la messe, j'ai refait tout l'immeuble. J'ai frappé à toutes les portes pour savoir si quelqu'un avait vu mon chat. Le petit Karim m'a assuré qu'il l'avait aperçue au 7ème pas plus tard qu'hier, mais personne au 7ème n'a rien pu me dire. J'ai même été sonner chez Mme Fanchu, c'est dire ! Elle n'a rien vu non plus, soit-disant. Mais moi par contre j'ai bien vu son sourire en coin.

Lundi 18 avril. Je n'ai pas dormi. Ça m'a occupé l'esprit toute la nuit. Je sais ce qui est arrivé à mon chat. C'est Mme Fanchu. C'est elle qui m'a pris mon chat. Elle m'en veut depuis que la sienne s'est brisé la nuque en tombant de l'escalier de secours. Soit-disant que c'est ma faute, à cause que c'est par là qu'elle venait chiper les sardines sur mon balcon. En quoi c'est ma faute ? Qu'est-ce que j'y peux si sa bestiole était débile ? Mais si elle a touché à un poil de ma Marie-Antoinette, elle va avoir affaire à moi.

Mardi 19 avril. La chatte est revenue. Elle n'était pas chez Mme Fanchu finalement. J'ai été voir hier. J'avais tort, je le reconnais. Peu importe. Pour ça ou pour autre chose, la vieille bique a bien mérité ce qui lui est arrivé. C'est pas demain la veille qu'elle m'emmerdera de nouveau.

Anamnèses

Il revint dans la salle, désormais vide. Tout le monde était là-haut, à attendre. Lui aussi attendit, un peu. Puis ceux qui avaient jugé son travail, l'avaient jugé lui, entrèrent à leur tour. Le compte-rendu fut lu, des mains serrées. On l'appela docteur.

Sept heures avaient passé. Sept heures à converser par écrans interposés. Magie du réseau mondial, la nuit cédait la place au jour pour lui, tandis que pour elle elle ne faisait que commencer. Sept heures pour conclure une discussion qu'il aurait voulu ne pas avoir à avoir.

Le ciel était bleu, et le vent violent. Sur trois quart d'horizon, l'océan. Les vagues s'écrasaient contre les rochers en contrebas, et derrière lui le rouge et le blanc du sémaphore brillaient. Devant lui, rien que de l'eau, des kilomètres et des kilomètres avant la prochaine terre. Lui souriait. C'était les vacances.

mardi 10 février 2015

Personnages

L'homme qui marchait à reculons en vivant dans le futur

Je marche. Oui, je marche, mais à reculons. Je ne regarde pas où je vais, jamais, parce que je sais. Je sais où je vais, comme si j'y étais déjà allé. J'y suis déjà allé, pour tout vous dire. Le futur est mon passé. Alors je marche à reculons, pour tenter de retrouver mon passé, pour essayer d'apercevoir, ne serait-ce qu'une fois, d'où je viens, où j'ai été, qui j'ai été. Je cherche mon passé. 

La fillette aux yeux de néant

Les grands m'ont laissée toute seule. Ils ont peur de moi, peur de ce qu'ils voient là où moi je devrais voir. Je n'ai pas d'yeux, je suis aveugle. Je ne sais pas ce que c'est que voir. Les autres voient, ils voient mes yeux et ils ont peur, peur de ce qu'il n'y a pas à la place de mes yeux, du vide qui leur montre des choses qu'ils ne veulent pas voir. Alors ils m'ont emmenée, et ils m'ont abandonnée dans le noir. Ils veulent me faire peur, mais moi, le noir, je ne sais pas ce que c'est, alors pourquoi j'aurais peur ? 

La femme qui a porté le monde

Il a mis des milliards d'années à croître dans mon ventre, et pendant tout ce temps je l'ai porté. Et puis le moment est venu, et le monde est né. 

Le chien qui avait lu les philosophes

Qu'on m'apporte un os ! Ou sur la mémoire de Socrate je vous ferai douter de vous-mêmes ! Sur la mémoire de Diogène je vous montrerai que mes congénères valent mieux que vous ! Sur celle de Nietzsche les abysses marcheront avec moi, et sur celle de Spinoza je vous montrerai les ficelles qui agitent vos mains de pantins ! Qu'on m'apporte un os !

Haikus

Un grand labyrinthe
Empli de n'importe quoi
À tête de cheval

- Camden Market, Londres, avril 2014
Départ sans retour
Sac sur le dos à attendre
Un train sous la pluie
- Massy-Palaiseau, 29 août 2013
Quarante-huit heures à veiller
Enfin arrivé
Deux fois dix heures à dormir
- Honolulu - Paris, mars 2013
Une nouvelle année
Arriver porte fermée
Weekend à squatter
- Orsay - Éragny, juillet 2009
Seul dans la voiture
En costume endimanché
Un ami à marier
- Angers - Soudan, été 2012
Partir en vacances
Deux avis à confronter
Quatre heures à parler
- Angers - Quimper, été 2010

Remerciements

Merci d'avoir dit non, merci d'avoir laissé tomber.
Merci de t'être trompé aussi souvent, et merci pour quand tu as fait exprès.
Merci pour la nausée, les bleus, les cicatrices.
Merci pour avoir été trop loin, merci pour avoir recommencé.
Merci pour les croche-pieds, les embûches et les mirages.
Merci de toujours laisser le fanal allumé.
Merci, oui, merci pour les fois où ça a failli basculer.
Merci pour la lâcheté.
Merci d'être aussi borné, merci d'être aussi con.
Merci pour la raison, polie et usée.
Merci pour les passions mal placées.
Merci pour les incompréhensions et la marginalité.
Merci pour tout, merci quand même.

mardi 13 janvier 2015

Égarements

Je ne vois que le ciment du sol, un pauvre petit carré tordu illuminé par la Lune, pas une réussite mais ce n'est pas grave : il dessine malgré tout une surface vide à remplir.
C'est beau le vide, en fait.
Le vide.
Le rien.
Le désert.
Une planète déserte où tout est à faire.
Faire, mais faire quoi ?
Danser ?
Tu veux danser ?
Tourner au son des guitares, comme les Tsiganes ?
Il y a bien des déserts en Espagne, non ?
L'Espagne affolante. Le torrero est mort et la danseuse fait claquer ses castagnettes. Clac ! Clac ! La Lune est rouge, la Lune saigne sur le ciment. Les murs sont noirs et pleurent bleu.
Plop !
Une bulle qui éclate.
Une bulle qui mendit.
Mandibule, ha ! ha ! Quelle blague !
Mandibule, bulle de savon…
Ainsi font, font, font, les marionnettes et les poissons.
J'ai un poisson dans la tête. Il tourne, il tourne. Il pétille, le con, il fait des bulles et ça tourne, ça tourne dans ma tête, des petites bulles percées en un milliard de gouttes perlées.
Il pleut sur le ciment.
Ne pas y penser. Oublier, oublier, rester dans sa tête, loin de la réalité, s'inventer une vie, un monde, l'écrire, se le graver dans les neurones, des kilomètres de faux souvenirs, ne pas souffler, ne pas se retourner, aller de l'avant, fuir, fuir, vite, vite, jamais fini…
Ma tête frappe le ciment et il pleut du sang. Mes tempes frappent le béton et s'échappe le poisson.

J'aime le chocolat, et toi ?

J'ai dit

J'ai dit « Jamais sans images » et puis j'ai dit « Encore ! Encore ! »
J'ai dit « Plus jamais ça » et puis j'ai dit « Tant pis, allons-y, qui sait ? »
J'ai dit « J'y arriverai jamais » et puis j'ai dit « Salut ! »
J'ai dit « Ce sera pour la vie » et puis j'ai dit « Tu vois ? Déjà dix ans. »
J'ai dit « Allons voir là-bas ce qu'il y a » et puis j'ai dit « On se rendait vraiment pas compte de ce qu'on faisait. »
J'ai dit, et tout le monde a dit « Ça y est, c'est bon » et puis j'ai dit « Encore raté. »
J'ai dit « J'irai jusque-là, pas plus » et puis j'ai dit « Je peux continuer, je veux continuer. »
J'ai dit « Je sais où je vais » et puis j'ai dit « Je ne sais pas où je serai demain. »