mardi 2 septembre 2014

Parrain

Résultat d'un petit défi entre amis
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Cette histoire est un œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. Promis, juré.

Oh putain il a fait mal celui-là. La vache. J'ai les neurones qui carillonnent. Ça résonne sous mon crâne, une vraie symphonie. Je secoue la tête, ce qui n'arrange rien. Putain j'ai mal. Ceux d'avant, mine de rien, ç'a été, surtout après les cinq premières minutes, mais celui-là je l'ai bien senti passer. Je mets un peu de temps à reprendre mes esprits et à me rendre compte que j'ai du sang plein la bouche et – oui, c'est bien ça – une dent pétée. Je vois flou, mais en même temps, vu les beignes que je me prends depuis une demi-heure, ça n'est pas très étonnant. J'ai un peu de mal à relever la tête. Un peu pas très envie, aussi. Hélas, le type qui est en train de prendre son pied à me refaire le portrait n'est pas vraiment patient. Il m'attrape par les cheveux pour me remettre droit, face à lui. Sa trogne de paysan serbe n'est pas le truc sur lequel j'ai le plus envie de m'attarder pour le moment, alors je détourne les yeux, vers l'homme qui se tient derrière lui. Ses traits sont brouillés par le semi‑K.O. que l'autre brute m'a infligé, mais je sais qu'il s'agit de son chef. Qui se trouve être mon chef aussi, du moins jusqu'à il n'y a pas si longtemps. Je ne peux pas très bien le voir parce que je n'ai pas mes lunettes et du sang dans les yeux, mais je reconnais bien sa silhouette. Un petit bonhomme frêle, avec un crâne dégarni entouré d'une couronne de cheveux longs. Même si je le vois flou, je sais qu'il a un bouc autour des lèvres, et des lunettes. Et je sais que ses mains tremblent.
Je m'en reprends une en travers de la tronche, et la vision s'efface. J'ai craché le sang qui m'encombrait la bouche, qui s'en est allé tapisser le sol. Le béton ressemble de plus en plus à un chef d'œuvre tachiste, et sans mentir, je suis assez fier du résultat. J'aimerais dire que ça suffit comme ça, mais mon collègue ne l'entend pas de cette oreille et préfère en rajouter une couche. Et puis une autre. J'ai comme l'impression que je suis bien parti pour tomber dans les pommes. Ça me ferait le plus grand bien, je dois dire. Encore quelques droites bien placées et ciao la compagnie, direction le pays des merveilles.
Je n'y ai même pas droit, au final. Mon camarade a apparemment décidé de faire une pause. J'ouvre un œil circonspect. Le visage d'A. est penché sur le mien. C'est fou ce qu'il a l'air sain d'esprit vu d'aussi près. Il m'a posé une question je crois, mais je ne suis pas sûr, j'ai les oreilles qui sifflent. Il me regarde avec insistance. Je crois savoir de quoi il s'agit. Désolé A., mais la réponse est toujours non. Je lui fais un grand sourire, le plus beau dont je suis capable avec ma gueule en sang et ma dent en moins. Il opine, il a bien compris mon point de vue. Il me sourit en retour. Il n'a plus rien à faire ici, alors il se lève, et je le regarde s'en aller. Je garde mon sourire jusqu'à ce que Vladimir ou peu importe son nom me bloque la vue et se remette à triturer ma face avec ses jointures. Il y va franchement, cette fois. Je ne leur sers plus à rien, il est temps de tirer le rideau. Je me marre sous les coups que je ne sens plus vraiment. Je vais crever dans ce hangar, pour sûr, mais vous savez quoi, quand je repense à l'enchaînement d'événements qui m'a mené à cet endroit, à cet instant, et bien je ne peux pas m'empêcher de rire tellement c'est absurde. Et puis mourir en se fendant la gueule, au sens propre comme au figuré, si c'est pas le comble du comique…

Il y a un an, j'étais thésard. Étonnant, non ? Je vous fais grâce des détails de mon boulot, vous vous en foutez autant que du cours de math de Mme Trucmuche qui vous a traumatisé au collège et dont vous ne vous souvenez plus. Par contre, vous vous demandez sûrement comment je suis passé en à peine douze mois de jeune chercheur prometteur à morceau de viande tabassé par un péon analphabète. Voilà une excellente question. Pour tout vous dire, c'est la faute de mon chef.
Mon chef est un grand scientifique. Pas un prix Nobel non plus, mais quelqu'un dont le nom est connu dans le monde entier, du moins parmi les gens de son domaine de recherche, et aussi un peu au-delà. À la fin de mes études, j'ai postulé chez lui, un peu par hasard car le sujet de la thèse était un poil en dehors de mon domaine d'expertise. Mais j'ai été pris. Mon profil avait dû lui plaire, et même s'il se montrait parfois distant, c'était probablement plus dû à sa nature réservée qu'à une inimitié entre nous. Il m'aimait bien, je crois. En tout cas mon travail le satisfaisait pleinement.
Mon travail consistait, pour la partie terrain, à me trimbaler aux quatre coins de la France afin de fournir du matériel aux équipes avec lesquelles notre labo collaborait. Rien de très sophistiqué, juste des câbles, des antennes, et des badges à accrocher aux gens pour pouvoir les suivre durant leur journée. Je ne sais pas combien j'en ai distribué à moi tout seul de ces badges, durant mes six premiers mois de taf, mais maintenant que je sais ce que j'étais vraiment en train de faire sans le savoir, ça me donne le vertige.
Le matériel qu'on fournissait n'était pas parfait, loin de là. Il y avait toujours des trucs qui ne fonctionnaient pas ou mal, qu'on devait ramener au labo. D'ordinaire, je m'en acquittais le soir-même, avant de rentrer chez moi. En fait, je m'en acquittais toujours le soir-même, de peur d'égarer le matos. Pas que ça coûtait très cher, mais par principe.
Et puis, un soir, j'ai eu la flemme. Il était tard, la journée avait été longue, je n'avais qu'une seule envie : me taper une paire de croque-monsieur devant le dernier épisode de Banshee avant d'aller me coucher. Les badges défaillants du jour sont donc restés dans mon sac et m'ont suivi chez moi. Ça n'était ni important, ni grave. Je les aurais rapportés le lendemain.
J'avais à peine balancé mes pompes et enfilé mes tongs qu'on frappait à ma porte. J'habite au dernier étage d'un immeuble avec un digicode merdique, mais un digicode quand même. Du coup, quand j'ai ouvert la porte et que je me suis rendu compte que ce n'était pas ma voisine qui venait m'emprunter du sucre, j'ai eu comme un moment d'hésitation. Le fait que l'un des trois types en noir que j'avais devant moi me colle un badge sur la tronche ne m'a pas beaucoup aidé à comprendre ce qui se passait. J'ai juste eu le temps de comprendre les mots Police Judiciaire avant de devoir m'écarter pour laisser entrer ces sans-gênes. Les deux premiers sont passés devant moi sans me jeter le moindre regard. Le troisième s'est arrêté et m'a tendu un papier qui, apparemment, autorisait ces messieurs à fouiller chez moi. Je ne pigeais rien à ce qui m'arrivait. Je n'ai même pas regardé le document. Je n'avais qu'une seule question en tête : qu'est-ce que les condés venaient faire chez moi ?
Ils savaient manifestement ce qu'ils cherchaient, puisqu'ils se sont dirigés directement sur mon sac. Ils n'ont même pas fait semblant de chercher, ils en ont tout de suite tiré la pochette de papier bulle que j'aurais due ramener au labo. Le monsieur qui avait l'air de superviser les opérations m'a gentiment invité à m'asseoir sur mon canapé. Les deux autres ont déroulée la pochette devant moi, sur la table basse. J'étais perplexe. J'avais sous les yeux cinq badges, des puces RFID montées sur des petites cartes en plastiques d'à peine deux centimètres de côté. Du matériel totalement inoffensif. Les flics me regardaient avec insistance, s'attendant manifestement à ce que je passe aux aveux ou je ne sais quoi. Je ne savais pas s'il fallait que je me mette à rire ou à m'inquiéter pour leur santé mentale. L'un d'entre eux a fini par me demander si j'avais quelque chose à déclarer. J'ai répondu que non. Il m'a demandé de décrire ce que je voyais, et je me suis exécuté : cinq badges RFID défectueux que j'aurais dus rapporter au labo mais que j'avais oubliés dans mon sac. Ils ont ricané. L'autre flic a pris un des badges et a commencé à le désosser. J'ai protesté : le matos était peut-être HS, mais ça restait la propriété du labo. Il n'en avait rien à foutre. Il a extrait la pile, qu'il a ouverte en deux en se servant de son canif, et il me l'a collée sous le nez.
« Et ça, c'est quoi ? »
Je n'en avais pas la moindre idée, et c'est exactement ce que je lui ai répondu. Ça les a énervé. Ça m'embêtait de taper sur les nerfs de policiers qui s'étaient incrustés chez moi comme ça, mais c'était la vérité. Qu'est-ce qu'ils voulaient que je réponde d'autre ?
Ils m'ont reposé la question une bonne douzaine de fois, d'une bonne douzaine de manières différentes. À chaque fois j'ai répondu que non, je ne savais pas ce que c'était, ni ce qu'ils cherchaient, ni pourquoi j'étais assis là, chez moi, avec trois inspecteurs de la brigade des stupéfiants pour me tenir compagnie. J'étais sincère, et de plus en plus paumé, et ça a dû finir par rentrer dans leurs têtes parce que le troisième bonhomme, le sympa, qui était resté de marbre pendant l'interrogatoire, a commencé à faire la gueule. Il a tapé sur l'épaule de son collègue, et les trois se sont écartés pour discuter à voix basse.
J'ai examiné la pile. Je n'avais jamais vu l'intérieur d'une pile bouton avant, mais je doutais que ça ressemblait à ce que je voyais. On aurait dit un cachet de paracétamol rose, avec le chiffre deux imprimé dessus. Je n'étais pas débile : si les Stups étaient chez moi, ce machin rose était probablement de la drogue. Comment elle s'était retrouvée là, je n'en savais foutre rien. Je n'avais rien à voir avec ça, je ne pouvais pas aider ces braves agents de police, et puis c'était tout. Ceci dit, je sentais bien que ça n'allait pas être suffisant pour qu'ils me lâchent la grappe.
Les flics sont revenus vers moi. Cette fois, c'est le troisième qui a fait la conversation.
« Tu n'as vraiment aucune idée de ce que c'est, ni de pourquoi on est chez toi, n'est-ce pas ?
– Non, absolument pas, et si vous pouviez m'expliquer ça m'arrangerait.
– Est-ce que tu as déjà entendu parler du 25I ?
– Euh, non.
– Bom25, N-bomb ? Smiley paper ? Tout ça ne te dit rien ?
– Non, aucune idée. Mais j'imagine que vous parlez de ce truc », j'ai répondu en désignant la pile de la tête.
Il a soupiré, jeté un coup d'œil à ses collègues, avant de continuer.
« Pour faire court, ce truc comme tu dis c'est du 25I-NBOMe. Du LSD puissance dix, si tu veux, il a ajouté en notant mon regard perplexe. Deux grammes. Avec les cinq piles, t'en as dix grammes sur toi. Tu es un scientifique, n'est-ce pas ? Dix grammes, à cinq euros la dose de cinq cents microgrammes, ça fait combien à ton avis ? »
Pas le calcul le plus dur à faire. Mais le résultat m'a laissé bouche bée.
« Et oui, il a continué. Cent mille euros, c'est ce que tu trimbalais dans ton sac sans le savoir. En temps normal, c'est largement suffisant pour te mettre en détention.
– Vous êtes sérieux ? Je ne savais même pas que ça existait avant que vous m'en parliez !
– Du calme, j'ai dit en temps normal. On a bien compris que tu n'y étais pour rien, un dommage collatéral. On pourrait faire chier et t'embarquer quand même, tu passerais un jour ou deux en cellule et tu finirais par ressortir. Au bout du compte, nous on se retrouverait au point de départ et toi avec une ligne dans ton casier. Ça ne nous intéresse pas, et tu préfères éviter, non ? »
J'ai hoché la tête.
« Bref. Ce qui nous intéresse, ce sont les personnes qui savent que tu transportes du 25I dans ces trucs. Ce sont elles que l'on veut choper. Alors, si tu veux bien, tu vas nous aider. »
L'idée ne me plaisait pas vraiment, mais n'ayant jamais eu affaire à la police, j'étais incapable de savoir s'il bluffait ou pas, ni même si ce qu'il me proposait était normal, légal, ou même tout simplement possible. J'étais tombé en pleine série policière, et je dois avouer que j'étais complètement perdu. Néanmoins, la perspective de passer deux jours en garde à vue – qui plus est pour rien – ne m'attirait pas, mais alors pas du tout. Et puis j'étais un bon citoyen après tout. La police me demandait mon aide  – en poussant un peu, certes – alors je me devais de répondre présent, non ? Qu'est-ce que vous vouliez que je fasse d'autre ?
Le flic s'est présenté, ma donné sa carte, et m'a expliqué ce qu'on attendait de moi. En un mot, on m'a demandé de fouiner. Il fallait que je trouve des infos, n'importe quoi qui pourrait servir à sa sainteté la Justice. Chaque élément sur lequel je mettrais la main devait lui être transmis directement, et uniquement à lui. Pour cela, il me fit parvenir un téléphone portable soit-disant intraçable, avec lequel seul son numéro était accessible. Et puis il m'a lâché dans le grand bain. Je me suis très sagement mis au travail, poussé par la peur au début, par l'excitation ensuite. Et mine de rien ç'a été étonnamment facile.
Même si je n'étais pas censé être au courant, je faisais partie du système qu'ils cherchaient à démanteler. Je ne connaissais strictement rien aux techniques d'infiltration, alors j'ai juste laissé traîner mes oreilles. J'ai posé les bonnes questions – parfaitement innocentes, les questions – aux bonnes personnes, et petit à petit j'ai remonté la chaîne de fabrication la plus plausible. La drogue empruntait tout simplement le circuit normal des fournisseurs du labo. Le produit venait probablement de Chine, était pré-conditionné à Hong Kong (là où les piles étaient fabriquées), puis passait par l'Allemagne via des chargements de vraies piles d'où, sous l'étiquette de matériel scientifique, les piles fourrées à la came accompagnaient les puces jusque chez nous. Ingénieux, non ? Au-delà de l'aspect illégal de l'affaire, j'étais impressionné par la simplicité et l'intelligence avec laquelle le système avait été mis en place. L'affaire tournait comme sur des roulettes, d'un bout à l'autre du monde. Et le pire, c'était que la plupart des gens impliqués n'avait probablement pas la moindre idée de ce qu'ils étaient en train de faire.
C'est précisément ce qui fit tiquer mon agent de liaison. Tout cela était certes passionnant, mais cela ne nous disait pas, parmi tous les gens entre les mains desquels la drogue passait, qui était au courant et qui faisait simplement son travail sans se douter de rien. Il n'y avait rien non plus sur celui qui était à l'origine de cette machinerie, et qui était très probablement celui qui en tenait les commandes.
Une chose était sûre, on se servait de nous, du labo, pour expédier la marchandise aux quatre coins de la planète. C'était une idée de génie. La recherche est un milieu mondialisé, depuis toujours. Il est parfaitement normal pour un laboratoire de multiplier les collaborations internationales, dans notre cas en partageant notre savoir-faire et notre matériel. Ce qu'on faisait beaucoup, et ce qui expliquait pourquoi ceux qui étaient derrière tout ça devaient grandement apprécier nos services involontaires. Mais qui étaient-ils ? Qui pouvait bien avoir eu cette idée saugrenue – quoique très efficace – de faire transiter de la drogue par le milieu scientifique ? Et qui la récupérait à l'arrivée ?
Je n'avais pas accès à ces informations. Je ne faisais partie que de la section Transport du problème, et même ça je n'étais pas censé le savoir. C'est ce que j'ai expliqué à mon chaperon, mais il ne voulait rien savoir. C'était comme parler à un mur. La rengaine était toujours la même : creuser, creuser, creuser. À ce moment-là, ses menaces de départ étaient depuis longtemps oubliées. Ça faisait trois mois que j'étais dedans jusqu'au cou. Je ne faisais plus ça par peur de la prison : j'avais avalé l'hameçon, et j'étais solidement accroché. L'affaire m'intéressait, excitait mon intellect et ma curiosité. Mon chaperon n'avait pas besoin d'insister, moi aussi j'avais envie de creuser. Alors j'ai creusé.
Parce que l'information était là, à disposition, et parce que je ne voyais pas quoi faire d'autre, je me suis intéressé à toutes les relations de notre labo. Après tout, c'était par là que transitait la totalité de la drogue avant de partir aux quatre coins du monde. Il devait bien y avoir des choses intéressantes à dénicher là-dedans.
Nous étions au cœur d'un réseau mondial, ce qui n'avait rien d'inhabituel pour un établissement de notre niveau. Je me suis usé les neurones à étudier les noms, les lieux et les dates, les liens qui reliaient tout ce fatras à notre pomme, et qui les reliaient entre eux. J'ai fini par tout connaître par cœur. Ce n'était pas si dur. En fait, c'était presque marrant. Si on oubliait un instant qu'on avait affaire à de la science, ça ressemblait presque déjà à un réseau criminel : l'Italie, la Chine et l'Asie du sud-est, le Japon, les États-Unis, tous reliés entre eux par des intérêts communs, avec notre labo au milieu. L'analogie était presque immédiate : mafia, triades, yakuzas, gangs et milieu marseillais, ça aurait fait un excellent Guy Ritchie. C'était caricatural, mais ça fonctionnait. Ça fonctionnait même très bien.
C'est là que je me suis dit : « Oh merde. »
Je l'ai même dit à voix haute, je crois. J'ai repris mes fiches, dans l'ordre. Les coïncidences, on connaît bien en recherche. On sait parfaitement que corrélation n'implique pas causalité, et ce que non significatif veut dire. Cependant, on sait aussi repérer un schéma dans ce qui n'est au premier abord qu'un amas de faits sans structure. C'est le principe même de notre métier. Un schéma, c'est ce que j'ai commencé à voir en relisant toutes mes notes. Un schéma fou, complètement délirant si on y réfléchissait un peu trop, mais que je n'arrivais pas à me sortir de la tête.
Notre équipe était basée à Marseille, haut lieu du banditisme à la française. Elle était fondamentalement liée avec celle de C. C. à Turin, ainsi qu'aux Italiens de Paris emmenés par V. C.. Je ne connaissais pas bien ces deux personnes, ni s'il était possible ou au contraire complètement hors de propos de leur imaginer des liens avec Cosa Nostra. En tout cas, si on mettait côte-à-côte les clichés « italiens = mafia » et « Marseille = truands », ça donnait un point de départ à l'histoire. De fait, notre labo comportait lui aussi son lot de transalpins pour lesquels on pouvait, avec suffisamment de mauvaise foi, extrapoler un passé louche : S. d. N., mais surtout R. M., originaire des Pouilles, pré carré de la Sacra Corona Unita. Ce n'était pas tout : B. C. et J. F. étaient des locaux, de vrais Marseillais sur on ne savait combien de générations. Il n'était pas très difficile de leur imaginer des connections avec le Milieu. Cerise sur le gâteau, le conjoint de J. F., T. C., était basque. Si vous voyez ce que je veux dire.
Toujours dans l'équipe, on trouvait M. G., qui avait passé les trois dernières années entre la Seine-Saint-Denis, Aubervilliers et Saint-Ouen, triangle d'or de la criminalité du Nord parisien. C. V. gardait de son côté de nombreux liens avec sa cité natale de Copenhague, chef-lieu des Hells Angels scandinaves mais aussi refuge de la commune libre – et hautement stupéfiante – de Christiana. B. G., originaire du Portugal, faisait lui fréquemment l'aller-retour entre Marseille et la côte californienne, qui n'était pas célèbre que pour ses surfeurs.  Toujours dans les coïncidences suspectes, notre labo avait bien entendu une antenne en Corse, à la tête de laquelle on trouvait une énième italienne, A. F.. Enfin, A. M., allemande de son état, profitait de son congé sabbatique pour visiter l'Asie du Sud-Est, dont la Thaïlande, pays dans lequel le labo avait récemment mis en place une collaboration au sein d'une caserne. Le fait que la Thaïlande était un haut lieu de production d'héroïne, de surcroît sous la coupe d'une junte militaire, teintait cette information a priori anodine d'une toute autre lumière.
Ça ne s'arrêtait pas là : H. A. au Royaume-Uni, E. M. et Y. M. à Madrid, et J. S. en Finlande formaient le reste du réseau européen. A. P. ainsi que E. G., l'épouse de C. V., faisaient le lien avec le Brésil, tandis que E. K. servait de correspondant à Boston, mais également, via sa femme, avec les milieux québécois. Enfin, évidemment, on trouvait des liens avec la Suisse, en l'occurrence S. B. à Zurich.
Il m'avait fallu toute la soirée pour mettre tout ça bout à bout. C'était fou, complètement fou, ça faisait scénario de mauvais film, et encore seulement en plissant les yeux et avec la fatigue qui embrumait mon cerveau. Peu importais : au fond de moi, j'y croyais. Ça tenait la route. Quand j'ai relevé la tête de mes papiers, il était minuit passé. Même si j'avais l'impression d'avoir mis le doigt sur quelque chose, il était trop tard pour laisser un message à mon chaperon. Et puis j'étais fatigué, je voulais laisser le tout décanter pendant la nuit avant de décider quoi que ce soit. Avec un peu de chance, tout ça allait avoir une autre tête le lendemain matin. J'ai jeté un dernier coup à mes notes. Au milieu de tous ces noms, de tous ces liens, trônait une personne que je n'aurais jamais imaginée dans ce rôle tellement ça ne collait pas au personnage. Et pourtant tout convergeait vers lui. Ça ne pouvait pas être ça, j'avais dû me tromper quelque part. Après une bonne nuit de sommeil, j'y verrais de nouveau clair, je me suis dit. Tu parles.
Le lendemain matin, ce foutoir ressemblait toujours autant à un script de série B. Du moins c'est ce dont j'ai essayé de me convaincre pendant cinq bonnes minutes. Et puis j'ai laissé tomber. Ça collait, ça collait trop bien même, en tout cas suffisamment pour me mettre mal à l'aise et me forcer à contacter mon chaperon. Il n'était pas disponible, alors j'ai tout balancé sur son répondeur, en vrac, toute l'étendue de mes réflexions, et peu importait à quel point je pouvais avoir l'air d'un illuminé en récitant cette enfilade d'énormités. Je me suis senti mieux après, débarrassé. C'était déjà ça. J'avais refilé le bébé à une personne compétente, qui saurait quoi faire. Ce n'était plus de mon ressort.
Je ne vous raconte pas la tête que j'ai faite quand j'ai reçu sa réponse :
« Intéressant. À creuser. »
C'était tout. Trois mots pour me dire… pour me dire quoi, au juste ? Que c'était complètement nul et que je devrais regarder moins de séries ? Ou que ce que j'ai déniché était tellement sensible qu'il ne pouvait se permettre de me lâcher la moindre confirmation ? Je ne savais plus quoi penser. Pourtant ce que j'avais était intéressant ! Du moins c'était l'impression que j'en avais. Mais qu'est-ce que j'en savais ? J'avais besoin que quelqu'un jette un regard critique sur mon tas de déductions, et le seul à qui je pouvais me permettre d'en parler refusait la discussion.
J'étais seul, face à un problème qui me dépassait. Au final, ces trois mots sur le répondeur signifiaient juste ça, « démerde-toi ». Et puis je me suis souvenu qu'on n'était pas dans un film, où trois idées et une déduction à la con font un coupable qui va direct en taule. Mon chaperon avait raison, il en fallait plus. Tout ce que j'avais, c'était un faisceau de présomptions comme on dit. Il voulait des preuves, des éléments solides, indiscutables, qui serviraient devant un tribunal. En résumé, il voulait que je fasse un travail d'enquêteur. Ben voyons. Ma petite personne, même pas un flic, à peine un intermittent de la police, contre un empire de la drogue. Tintin au pays de la dope.
J'ai failli laisser tomber, et envoyer mon agent de liaison se faire foutre avec le reste de l'histoire. Mais l'attrait du mystère, couplé au fantasme du héros qui me titillait depuis six mois, a fini par prendre le dessus. My name is Bond, James Bond, et j'allais mettre hors d'état de nuire un cartel entier à moi tout seul.
J'ai quand même pris quelques précautions. Maintenant que j'avais une idée de ce que je cherchais, ce n'était pas le moment de foncer tête baissée dans le nid de guêpes. Mais c'était comme si les portes m'étaient déjà grandes ouvertes. Patiemment, pièce par pièce, j'ai reconstruit le réseau. Il m'a fallu six mois, mais je les ai tous rencontrés, tous les rouages de cette machine infernale. J'ai tout vérifié de mes propres yeux, incognito, et j'ai tout noté, tout pris en photo, tout documenté. Les intermédiaires, les « facilitateurs », les clients et les chimistes, j'avais tous les noms, je connaissais tous les visages. Plus que ça, pris dans la frénésie de la collecte d'information, j'ai exhumé la vie de chacun d'entre eux, leur forces et leurs faiblesses, les raisons pour lesquelles ils s'étaient retrouvés à jouer un rôle dans cet opéra de la contrebande. Et plus j'en savais, plus je trouvais des leviers, des moyens de pressions, pour en savoir encore plus.
Je ne me suis pas arrêté aux personnes, j'ai disséqué toute la machinerie du réseau. Depuis la chimie exacte des composés qui étaient fabriqués – car l'offre ne se limitait pas à la poudre rose qui s'était retrouvée dans mon sac – jusqu'aux détails des transactions, par quelles banques elles passaient et de quelle manière. J'ai tout mis à jour : les sources d’approvisionnement en matière première et en matériel, les lieux de fabrication, de stockage, les ateliers de conditionnement, les moyens de transports, la sécurité de l'ensemble, et puis tout le montage financier qui permettait de laver plus blanc que blanc l'argent qui rentrait dans les caisses, ainsi que les différentes destinations de ces montagnes de thunes, où il était mis à l'abri des regards inquisiteurs.
J'ai tout vu, tout écrit noir sur blanc, et tout relu tellement de fois que j'ai fini par tout connaître par cœur. J'avais le temps : pas une seule fois dans mes recherches mes chers amis de la police n'ont semblé intéressés par ce que je faisais. Ce n'était pas normal, j'en étais bien conscient, mais l'euphorie de l'enquête m'empêchait de m'en inquiéter. Je n'y pensais pas, sauf lors des rares pauses que je m'accordais, où je prenais le temps de prendre du recul sur ce que j'étais en train de faire. Ces fois-là, je contactais mon chaperon, mais la réponse était invariablement la même : « intéressant, à creuser. » Et je continuais.
Le plus perturbant, c'est que parallèlement je continuais tranquillement mon travail au labo, sans laisser rien paraître de mes « activités extra-scolaires ». Et pourtant, j'avais les preuves, toutes les preuves possibles et imaginables, que mes collègues étaient des trafiquants de drogue de la pire espèce. Des trafiquants intelligents, totalement invisibles, qui se faisaient des millions d'euros par jour en vendant de quoi se cramer la cervelle à grands coups de chimie à tous les junkies de la Terre. Je les détestais, bien entendu. Ils étaient « le Mal ». Mais malgré moi, je ne pouvais m'empêcher d'être impressionné – par leur calme, leur efficacité, leur professionnalisme dans le crime, qui tranchait avec l'image habituelle du délinquant qui se fait choper après avoir posté une photo sur Facebook, ou acheté l'équivalent du PIB d'un pays africain en voitures de luxe. Pire, je les enviais. Ils étaient heureux, ils étaient riches, et apparemment personne à part moi ne s'intéressait à leurs activités criminelles.
Ce qui m'empêchait de perdre la tête à contempler ces idoles de lumière, c'était le personnage qui trônait au centre. La tête pensante du cartel. Mon chef, donc, même si j'avais de plus en plus de mal à le considérer comme tel, voire comme un être humain tout court. Il m'apparaissait comme un espèce de démon, un demi-dieu, effroyable de génie et de cruauté. Je ne comprenais pas comment on pouvait être à la tête d'un tel réseau, d'une telle abomination, et garder au jour le jour cet aspect tellement normal, humain et même aimable. Le principe même de ce commerce était immoral, les moyens de le maintenir étaient immoraux – il y avait eu des morts, je le savais, j'avais exhumé les histoires à défaut des cadavres – mais pire que tout le simple fait de souiller la Science en utilisant ses outils pour perpétrer de tels fortaits me retournait l'estomac. Cet homme me faisait peur, vraiment peur. C'est peut-être pour ça que je n'ai jamais poussé mon enquête sur lui. J'avais peur de ce que je pourrais trouver. Je ne voulais pas savoir.
Et puis est arrivé un moment où j'en ai eu ma claque de tout ça. Tout était là, il n'y avait plus qu'à jeter un filet et ramener tout ce beau monde dans la nasse, un aller direct pour la prison, ne passez pas par la case départ, ne touchez pas 20 000 francs. C'était la seule chose qui me restait à faire.
Mon chaperon refusait encore et toujours de répondre à mes appels. Je n'en pouvais plus de ce répondeur, alors j'ai décidé de tout balancer, d'en référer directement à la police, la vraie, pas ce connard qui me laissait patauger dans ce merdier depuis un an. J'ai photocopié toutes mes notes, toutes les preuves que j'avais rassemblées, les moindres détails de la description du système que j'avais découvert, et j'ai fait un beau paquet que j'ai déposé à la Poste, direction le Quai des orfèvres. On était vendredi soir, il était 22h, et je peux vous dire qu'en rentrant chez moi je me suis senti soulagé, fier du travail et du devoir accomplis. Je me suis couché aussitôt, et pour la première fois depuis le début de cette folie, j'ai bien dormi.
Enfin presque. En fait de nuit de sommeil, j'ai eu droit à un kidnapping express. Quelque part entre minuit et six heures du matin, on a défoncé ma porte d'entrée, on m'a jeté un sac sur la tête et menotté les poignets – non sans m'avoir au préalable collé une paire de beignes pour que je me tienne tranquille – et on m'a balancé à l'arrière d'un fourgon. Quand j'ai pu de nouveau apprécier la lumière du jour – ou plutôt celle d'un spot de cinq cents watts droit dans ma tronche – j'étais ligoté sur une chaise dans un entrepôt abandonné. On ne m'a pas posé de question, on m'a laissé là, à attendre. Et puis Vladimir est arrivé, et il a commencé à utiliser mon visage pour s'échauffer les poings. Le reste vous le connaissez. À un moment, A. est arrivé, m'a posé une ou deux questions sur ce que je savais, et qui d'autre le savait. J'étais déjà à moitié K.O., et trop anesthésié par la douleur pour pouvoir réfléchir clairement, mais une chose était sûre : ce connard pouvait aller se faire foutre. Je crois que c'est exactement ce que je lui ai répondu. A. m'a souri, et puis il s'en est allé, laissant Vladimir parfaire sa technique à poings nus. J'ai décidé que cette histoire à la con avait eu ma peau, et je me suis préparé à mourir sous les coups de l'autre benêt.
Et puis le sort m'a fait une fleur. Du moins j'ai cru que c'était le sort.

C'est l'absence de coups qui me réveille, et j'ouvre les yeux sur une scène que je mets un moment à comprendre. Il y a A., seul, en train de sourire à un grand type qui braque un flingue sur sa tempe dégarnie. Il y a une douzaine d'autres types, lourdement armés, qui tiennent également A. en joue. Et puis il y a Vladimir qui geint au sol, une rotule explosée.
J'écoute ce que raconte le grand type. Il se moque d'A., dit qu'il a été imprudent de venir dans un endroit pareil avec pour seul escorte un crétin de Bosniaque illettré (ah tiens, Vladimir n'est donc pas Serbe mais Bosniaque, je n'étais pas tombé très loin). A. sourit toujours, les mains dans les poches pour contenir leur tremblement, et ça finit par énerver le grand type. Il crie qu'il va le buter, qu'il faut le prendre au sérieux, que ce n'est pas n'importe qui, qu'il a déjà tué des tas de gens et que ce n'est pas parce qu'A. est un parrain que ça va le gêner, même que son père est au courant et que lui et ses oncles soutiennent son plan. Mais A. sourit toujours.
Effectivement, une demi-seconde plus tard, des coups de feu éclatent, et la douzaine de porte-flingue se retrouvent par terre, la cervelle éparpillée sur le béton. Le grand type est indemne, son flingue toujours sur la tempe de A., mais je vois bien qu'il a du mal à comprendre ce qu'il vient de se passer. Il voit ses hommes par terre, et il se met à flipper, à flipper grave. Il est à deux doigts de faire dans son froc, ça crève les yeux. Je cligne des yeux quand je vois qui s'avance, son FAMAS fumant sur l'épaule. Mon chaperon, en chair et en os, venu pour me sauver. Sauf que quand il passe à côté du grand type sans le voir, ce n'est pas pour venir me détacher de ma chaise, c'est pour aller serrer la main tremblante de A. et lui murmurer  deux phrases à l'oreille. A. hoche la tête, puis s'adresse au grand type.
« Comme tu peux le voir, je ne suis pas seul et sans escorte. Mon ami ici présent est bien plus efficace et discret que tous les gardes du corps auxquels tu as pu avoir à faire. Tes hommes sont morts, et si tu es encore en vie c'est parce que j'en ai décidé ainsi.
« Tu es venu pour me tuer, et réjouis-toi, parce qu'aujourd'hui tu vas effectivement me tuer. Tu vas mourir la seconde d'après, mais ça n'est pas très important. L'important, c'est que tu vas me tuer, que ta famille va porter la responsabilité de mon assassinat, ce qui donnera toute la latitude à mon successeur pour s'emparer de leur territoire. Ne t'en fais pas, ton déshonneur ne durera pas très longtemps puisqu'ils mourront tous peu de temps après toi.
« Maintenant si tu veux bien, je dois m'entretenir avec mon successeur. »
A. s'écarte du grand type, que mon chaperon tient en joue, puis s'approche de moi. Il défait mes liens, essuie le sang sur mon visage, et s'adresse à moi de sa voix toujours aussi douce et posée :
« Je suis désolé pour ce traitement indigne, mais il était nécessaire. C'était l'ultime test que je devais t'imposer, et tu l'as brillamment réussi. Je suis fier de toi.
« Si j'ai fait tout ça, c'est parce que je suis en train de mourir. Pas à cause de cet imbécile, bien sûr : je suis malade. Tu as vu mes mains, comment elles tremblent. Ce n'est que le premier symptôme de la dégénérescence qui s'attaque à mon système nerveux. Il n'y a pas d'espoir pour moi, les médecins ont été clairs sur ce point. Alors plutôt que de me laisser mourir, j'ai décidé d'utilisé ma mort pour permettre l'émergence de mon successeur
« Ce sera toi. J'ai su, dès le moment où tu t'es montré à mon bureau, que ce serait toi. Je t'ai testé, bien sûr, et comme prévu tu t'es montré très largement à la hauteur. Au cours de ces derniers mois, je t'ai laissé te faufiler dans les moindres recoins de mon empire, et tu as tout vu, tout compris, et tout retenu. Tu connais tout du système que j'ai construit, et je sais que tu le vois pour ce qu'il est, une machine formidable que tout un chacun rêverait d'avoir entre les mains. Tu es brillant, tu sauras t'en servir, améliorer ce qui doit l'être, l'adapter au futur et la faire grandir. Tu ne maîtrises pas encore tout, mais Patrick t'enseignera le reste. J'ai foi en toi. Tu feras un excellent parrain.
« À présent, je dois te dire adieu. Je vais faire en sorte que ma mort soit le tremplin pour ta gloire. Sois-en digne. »
A. se relève tandis que je pleure toutes les larmes de mon corps. Je ne sais pas si c'est la fatigue due à la douleur, mais je me sens soulagé. Soulagé de savoir que je ne vais pas mourir, soulagé que cette histoire à la con soit terminée, mais surtout soulagé de m'être trompé sur A.. Il n'a rien du monstre sanguinaire régnant par la terreur sur un empire du mal. Il n'est qu'un homme, tout simplement, quelqu'un qui a bâti quelque chose de grand et veut en assurer la pérennité au-delà de son décès. Un homme que je ne connaissais pas il y a encore un an, mais qui m'a choisi, moi, pour être son héritier, et qui a même décidé d'aller jusqu'à se sacrifier pour moi et pour assurer la survie de ce qu'il a passé sa vie à construire. Je suis incapable de l'admettre, mais je suis profondément ému. C'est aussi pour cela que je pleure.
Bien sûr, je ne suis pas dupe. Ce plan machiavélique, ce jeu de piste qui m'a obsédé pendant tout ce temps n'était qu'un conditionnement, une épreuve psychologique dont le passage à tabac et la scène actuelle sont le grand final, destinés à ancrer ce qu'il veut faire de moi dans ma tête, à fixer le personnage qu'il a décidé que je devais devenir. Je le sais bien, je le vois bien, je suis suffisamment intelligent pour le voir, et A. sait que c'est le cas. Je le vois dans ses yeux plissés par un demi-sourire. Mais lui non plus n'est pas dupe. Il sait que malgré tout, mon admiration pour lui n'est pas feinte, que son discours d'adieu m'a touché, a fait résonner en moi une corde sensible. Le conditionnement n'est que pour le show, pour la beauté du spectacle, pour la légende que ses fidèles se transmettront entre eux. Le discours m'était destiné, celui que j'ai compris entre les lignes. Il sait que je l'ai entendu, il n'a pas besoin de confirmation. Il peut marcher tranquillement vers la mort : la relève est assurée.
A. revient se placer devant le grand type, qui tremble de peur sous la visée de Patrick. Il lui saisit la main, et replace le canon du pistolet contre sa tempe. Puis il lui ordonne de tirer. Le grand type ne veut pas, c'est évident, mais son cerveau dépassé par les événements n'arrive pas à trouver d'issue. S'il ne tire pas, il meurt ; s'il tire, il meurt. On voit presque sa cervelle tourner en rond comme un rat pris au piège. Finalement, la pression est trop forte. Il tire. Et aussitôt Patrick lui cale une balle entre les deux yeux.
Patrick range son arme et revient vers moi. Il m'aide à me relever, et passe son bras autour de mes épaules pour m'aider à marcher, tout en me taquinant sur ma naïveté.
« Tu croyais vraiment que j'étais un flic ? Ah mec tu as vraiment beaucoup à apprendre. Jamais un condé ne se serait comporté comme je l'ai fait ! C'était facile à vérifier en plus, mais ça t'est complètement passé au-dessus. Ça fait partie du b.a.-ba pourtant : comment gérer la police. L'autre chose que tu as oubliée, c'est qui sont les ennemis. »
Il avait raison. Je m'étais cru dans un film, et j'avais oublié les contraintes de la réalité.
« Ne t'inquiète pas pour ça, tu auras le temps d'apprendre, et je suis un bon professeur. »
On ne s'attarde pas, on ne jette même pas un regard au corps d'A. qui se vide tranquillement de son sang. En partant, on passe à côté de Vladimir, qui geint toujours dans son coin. Patrick tire un flingue de son holster, et me le fourre dans les mains.
« Ta première décision en tant que parrain. Qu'est-ce que tu vas faire de ce type qui t'a tabassé et en plus connaît ton visage ? »
Je regarde le flingue, puis Vladimir. La réponse est évidente.