dimanche 26 janvier 2014

Naissance

Un texte en forme d'introduction, donc pas la peine d'y chercher une histoire complète. La suite viendra sous forme d'épisodes qui auront probablement l'air déconnectés, tous dans la même catégorie des Histoires de la fin. Sinon, c'est une simple scène, hors de son contexte pour le moment. Un vieux texte, un peu lourd et un peu bancal, mais bon.

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Il arrive.
Il est tout proche. Elle Le sent en elle, au plus profond, dans son ventre distendu par la maternité. Ça ne sera plus long.
Sept cercles de bougies entourent le lit où elle est allongée. Les petites flammes éclairent sa peau nue. Une fine pellicule de sueur la vernit. Elle frissonne, mais elle n'a pas froid. Elle a peur.
Au cours des dernières heures, la tension s'est lentement répandue dans son corps, dans son ventre rond qui trône, imposant. Il se prépare, Il s’apprête pour paraître en ce monde. Il se sait attendu. Elle ressent Sa faim et son impatience. Il a flairé les présences hostiles autour de lui, qui appréhendent Sa venue. Qui ont peur de Lui. Oh oui. Il a reniflé leur peur, leur effroi, et Il s’en délecte.
Autour d’elle pourtant, les gens ont l’air sereins. Chacun finit de préparer ses rituels. On déroule ses parchemins, on ouvre ses livres, on accorde ses instruments ; certains sortent de leurs sacs des fioles, des pots, des écrins contenant qui des mixtures, qui des herbes, qui des poudres magiques plus rares et dangereuses les unes que les autres ; on s'habille, on revêt les costumes d’apparat, les peintures sacrées. Un monde s'active tout autour d'elle. Des cierges ont poussés par centaines sur les dalles de la cave, en cercles, en pentacles, en caractères de toutes tailles et de toutes couleurs, et tracent sur le sol un glyphe cabalistique qui répand ses boucles et ses lignes à perte de vue. Des amulettes, statuettes, reliquaires et autres objets sacrés en parent les traits, les coins, chaque espace libre de la salle. Des symboles mystérieux marquent les murs, à la craie ou au charbon pour les plus rudimentaires, bariolés d'innombrables pigments issus d'on ne sait quelles étranges alchimies pour d'autres. Et partout, partout, des hommes et des femmes qui se pressent pour fignoler ceci, rectifier cela, mettre en ordre chaque détail et vérifier le reste. Tout est prêt cependant, seule l'attente fait bruisser les plus jeunes, les clercs et les disciples, incapables de tenir en place. Les anciens, les maîtres, sont immobiles, en prière depuis des heures maintenant. Mais même eux commencent à succomber, un par un. Des pierres, des os, des coquillages sont lancés dans une vaine tentative de divination. Cette nuit est obscure pour tous et les oracles restent désespérément muets. Alors les gens parlent. Les murmures et les marmonnements des prières d’apaisement emplissent la salle d’un bourdon qui se veut réconfortant. Mais l’angoisse gangrène l’ambiance. Les mains sont moites, étreignent les talismans de plus en plus fort et égrainent les chapelets pour calmer leurs nerfs. Les prières de paix cèdent le pas aux credo, aux suppliques que l’on adresse aux dieux. On prie pour sa vie, pour son âme ; on prie les idoles d’accorder leur force aux humbles mortels ici présents, afin de lutter contre Celui qui vient.
La tension retombe légèrement lorsque le Pair fait son entrée et indique aux délégations que l'heure approche. Chacune se tient à l’endroit qui lui a été assigné par l’Autorité. Les âmes sont fébriles. L’événement est unique. Pour la première fois depuis la création du monde s’est réunie celle que Rome nomme l’Œcumenica Universalis, l’assemblée suprême et exhaustive. Sont présents des prêtres de toutes les religions et croyances de la Terre. Tous, d'aussi loin qu'ils viennent, ont senti l’imminence de Son arrivée, et tous ont de leur propre chef accompli le voyage jusqu'ici, pour former l'alliance contre Lui. En ce lieu pas de querelles théologiques, pas de haine fraternelle, pas de fanatisme prétentieux. Tous respectent les pouvoirs de chacun, et tous savent que chaque dieu est présent avec sa délégation. Des dieux qui eux-mêmes ont fait taire leurs rivalités ancestrales pour s’unir contre Celui qui approche. Celui dont ils ont peur.
Cette peur latente a fini par envahir le concile. Ils L’attendent. Les infirmières, amenées ici pour s’occuper de la mère, sont prêtes elles aussi. Elles n’ont aucune idée du drame qui se noue en ce lieu, cependant elles ressentent pareillement la nervosité ambiante. Les mains se tordent, les ongles se rongent, les doigts galopent tels les Cavaliers de l’Apocalypse qui étendent désormais leur ombre sur la lande. Dehors le ciel est noir. Le vent ne se contente plus de souffler, il hurle tel un démon déchaîné, fait plier les arbres, fait gémir la demeure séculaire. Les éléments eux aussi savent et trépignent d'impatience. Un éclair hérisse l'assemblée. La tension a du mal à retomber. On reprend son souffle, on calme le galop de son cœur, on fait à nouveau le vide dans son esprit. Ils ont compris qu’Il tente déjà de les déstabiliser. Il n’est pas encore parmi eux mais Son pouvoir est déjà grand.
Un cri. Les yeux se tournent vers le lit au milieu de la salle. Le travail a commencé. Les infirmières se mettent immédiatement à l’œuvre. C’est le signal. Le murmure des litanies donne le ton. Les tambours, les djembés, les percussions de toutes sortes marquent le tempo, un battement lent et régulier sur lequel elles brodent progressivement. Le son des orgues et des cuivres enfle. Les danseurs se mettent à tourner. Les prières prennent leur envol, récitées, scandées, psalmodiées en une foultitude de langues. La fumée monte des calumets et des encensoirs qu'on allume de tous les côtés. Le ventre gonflé de la mère se contracte au rythme des mélopées. Les incantations emplissent peu à peu la salle, où se mélangent des effluves d’encens, de myrrhe, de laurier, d’herbes en tout genre et de marijuana. Les sages-femmes s'activent, les rythmes s’accélèrent. Roulement de tambours, chants qui s'exaltent. Stridulations des cornemuses, des fifres, des cithares et des trompes, qui viennent ajouter leurs voix à l'harmonie. La symphonie purificatoire éclot, se répand, intègre en son sein chaque âme et chaque cœur. Elle suit la cadence de l'accouchement, accompagne chacun des geste, chacun des soubresauts de celle qui enfante. Les contractions se rapprochent, et la musique suit. Mains et baguettes caracolent, augmentent la cadence, se mettent à cavaler sur les peaux, les bois, les cloches. Les voix deviennent chœurs célestes, se fondent les unes dans les autres et finissent par emporter le reste. Envolées de musiques surnaturelles. Des flûtes, des anches, des crécelles harponnent les tympans, féeriques et endiablées, jouent sur les nerfs comme les ongles sur les cordes des guitares, des harpes, des luths. Les basses, les gongs, les cornes de brumes et les didgeridoos font trembler les pieds, vibrer les côtes, court-circuitent les têtes. Dissonances, contretemps, odeurs fortes et enivrantes, formules répétées et encore répétées, de plus en plus vite, jusqu'à la nausée. Clameurs profondes, vacarmes des percussions, séismes en infrasons et incendies en suraigus. Hurlements d'aliénés, martèlements assourdissants, tonnerres et gémissements. Cacophonie fantasmatique. Un à un, les shamans, prêtres, moines en tous genres voient leurs yeux se révulser et se mettent à psalmodier dans les langues ancestrales ; les chrétiens invoquent en latin, les fils de l'islam récitent leurs sourates, chinois et gaélique s'enroulent autour du norois et du quechua. Remontent alors du phénicien et du sanskrit, de l'araméen et de l'égyptien, et tous les anciens parlers de tous les continents. Les voix se mêlent, s'unissent en une polyphonie occulte. On sacrifie sur tous les autels : agneaux, béliers, gazelles, renards, aigles, vautours, chats, chiens, souris, serpents inondent de leurs sang et de leurs entrailles les pieds des saints hommes. L’atmosphère est oppressante, pleine d’effluves musquées et douceâtres, de poussières et de cendres. Les flammes des bougies deviennent éblouissantes, crèvent les yeux et enflamment les cervelles. La mère a les yeux fermés, crispés par la douleur qui irradie son corps. Elle inspire. Expire. Inspire. Expire. Rythmes saccadés. La transe devient frénétique, c’est la folie de tous les côtés. En une multitude de langues, de sons, de tempos, on demande aux déités de s’incarner. La décharge de puissance divine électrifie la salle. Des gongs retentissent. Une relative accalmie s’est installée. Les rythmes ne sont plus dissonants, une nouvelle harmonie a été atteinte. Les yeux des prêtres sont luminescents, ils lévitent, leurs voix font trembler la terre. Les tempos accélèrent de plus belle, tous ensemble, et les prières reprennent, proférées de plus en plus rapidement. Cette fois, c’est la mère qui est saisie par la transe. Elle s'élève dans l'air surchauffé de la salle, ses yeux écarquillés ne laissant plus voir que le blanc. Elle crie, et sa voix se bloque sur une note terrifiante, assourdissante, qui perce les tympans et les cœurs, qui glace les sangs et tétanise les corps. Le cri dure, dure, encore et encore, mais les prêtres sont portés par les forces qu’ils ont appelées en ce lieu et ne détournent pas la tête. Le hurlement cesse brusquement. Elle se tord une dernière fois, arque son dos à en briser sa colonne vertébrale. Alors l’Enfant paraît, expulsé du ventre maternel par cette ultime convulsion. Il flotte dans les airs juste au-dessus du corps inerte de celle qui L'a porté, retombée évanouie sur l'autel. Dans les gorges des dieux incarnés monte alors un seul et même mot, un seul et même ordre hurlé par tous dans une terrible déflagration de puissance céleste. L’Enfant ne bouge pas. Le pouvoir afflue, irréel, fantastique, et déferle sur le Nouveau-né en un raz-de-marée annihilateur, sans qu'il n'esquisse la moindre réaction.
Sa bouche s’ouvre.
Il pousse Son cri, le cri de Sa naissance. Il ouvre sur le monde Son regard de jais empli d’étoiles. Dans Ses prunelles luisent les flammes de la rage la plus pure. L’assaut est immédiatement stoppé, soufflé comme une simple chandelle, évanoui comme s’il n’avait jamais existé. Les flammes grandissent dans Ses yeux. Les bouches sont closes, les membres raidis, les corps tétanisés par la terreur. L’un après l’autre, l’Enfant pose Ses yeux sur les prêtres et ceux-ci s’embrasent. Leurs vêtements, leurs cheveux, leur peau sont la proie du feu. L’un après l’autre ils se transforment en torches humaines, l’un après l’autre leur corps noircit et est réduit en cendres. Le feu les dévore tous, jusqu’au dernier. Il ne laisse rien, nettoie et purifie tout. En quelques secondes, il ne reste de la légendaire communauté que quelques cendres sur le sol de la salle, et le silence. L’Enfant se retourne alors et dépose un baiser sur les lèvres de Sa mère endormie, puis disparaît dans un souffle brûlant.

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