vendredi 3 janvier 2014

Métro clip

À force de prendre le métro avec de la musique dans les oreilles, on finit par écrire des trucs comme ça. Pour ceux qui ne connaissent pas, il est nécessaire d'écouter That's my people (voir ici) avant de lire cette nouvelle. Et si vous ne connaissez pas NTM, vous pouvez aussi prendre le temps d'écouter le reste de leurs chansons après.

Télécharger la nouvelle : pdf

Chopin, Préludes opus 28, N°4, samplé.
Les portes s'ouvrent. Flux et reflux du ressac humain, puis hurlement du signal, portes qui claquent. La musique monte dans mes oreilles et éteint les bruits.
I make music for my people
Une bonne femme est avachie sur sa valise.
Cause that's my people, that's my people
Un père célibataire – ou divorcé ? – gère sa marmaille à moitié endormie, dont une poussette. Chapeau bas.
I make music for my people
Deux gamins somnolent à côté de la vitre, capuches relevées, casques vissés sur les oreilles, les yeux rivés sur le rien qui s'étend de l'autre côté de la vitre.
J't'explique que ce que je kiffe…
Une bourgeoise de vingt piges, cintrée dans son trench méthylène, fuit tous les regards avec sa moue hautaine en étendard. Juste à côté, rouge au lieu de bleu, la même avec vingt ans de plus. Et les deux qui font mine de ne pas se voir, reflet l'une de l'autre à deux décennies d'intervalle.
…C'est fou mais c'est comme ça
J'me nourris d'ça
J'ai besoin d'ça…
Deux gamines se sont réfugiées dans un coin, enlacées, leurs tignasses frisées entremêlées. C'est fou comme c'est beau. Elles sont hors du temps, pour quelques minutes au moins. Hors de l'espace aussi, loin des néons et des badauds. Loin de tout.
…J'aime quand ça fait pah !
Quand ça vient d'en bas
Et puis quand c'est pas…
Un grand renoi à côté de moi, un colosse. Il tient sa demoiselle hindoue comme il tiendrait une fleur fragile, tandis qu'elle s'accroche à lui. Il la tient à l'écart, fait rempart de sa masse entre elle et la laideur du monde. Et elle s'y love avec ardeur, avec passion. Presque avec désespoir.
…Sans tricher
Sans jamais changer
Mon fusil d'épaule
Et puis garder mon rôle…
Et puis un petit papy et sa moustache vénérable, les cheveux gominés comme à quinze ans, il y a de ça un siècle au moins. Il est assis, il regarde le monde autour, serein, fatigué mais bien vivant, avec encore une étincelle de joie, de malice, au fond de ses yeux.
…Porter le maillot frappé du sceau de ceux qui dérangent
Est un honneur pour moi comme pour tous mes complices
Grondement du train qui ralentit.
Mes compères mes comparses
Crissement des freins.
Fatigués de cette farce
Les portes s'ouvrent.
On veut plus subir…
Quai inversé par rapport au reste de la ligne, le papa lutte avec sa poussette. Les gens se poussent, grognent, mais ils ont l'habitude.
…Sache que ce à quoi j'aspire
C'est que les miens respirent…
Sauf l'aigrie du métro. Il y en a toujours une.
Et vas-y que je t'insulte un mec au hasard. C'est toujours comme ça. Forcément un mec, forcément jeune. Forcément « bronzé ».
Cause that's my people, my people, my people, my people
Et lui, intelligemment, il reste calme, essaie de la remettre à sa place, de lui faire comprendre que le savoir-vivre dans les transports en commun, c'est aussi savoir fermer sa gueule parce que tout le monde est dans le même bateau. Et elle qui monte sur ses grands chevaux. Déblatère sur une fausse idée de la politesse qui ne s'applique qu'à elle, forcément. Tout le monde est consterné, mais elle ne s'en rend même pas compte.
Cause that's my people, my people, my people, my people
Connasse.
Cause that's my people
Hurlement du signal. Portes qui claquent. On est reparti. Le beat et les soubresauts de la rame sont sur le même tempo. Le grondement du train dans le tunnel n'arrive pas à couvrir le sample de piano qui revient, encore et encore, et creuse ma tête. Et la voix qui monte, qui vient donner de grands coups de taser à mes neurones.
À part fumer des spliffs
Mon premier kiff c'est de chiller…
Le wagon est plein. En même temps, c'est systématique à cette heure. On se marche sur les pieds, on s'excuse d'un sourire aussitôt rendu. La fraternité des souterrains.
…Des conneries parler
Juste pour parler…
Une claustrophobe, casquette punk plantée sur la tête, parle à moitié toute seule, à moitié à qui voudra bien l'entendre. Un mot, une blague, et ça suffit pour la soulager. Pour avoir le sourire d'un joli minois en récompense.
…On est des fous bloqués
Dans des cages d'escalier…
Un crâne rasé à moitié bourré radote dans son coin. Son pote grimace, l'empêche de hausser le ton. De faire une connerie. En même temps, l'autre est pas assez saoul pour ne pas se rendre compte que le teint moyen dans le wagon est plutôt foncé. Plutôt jeune et musclé. Et que lui n'est pas assez idéologue pour faire un bon martyr.
…Dans les yeux fatigués
Des gosses du quartier…
À l'opposé du wagon, son compatriote rose cochon fait dans l'ébriété multiculturelle. Son compagnon au teint olivâtre doit bien peser trois fois moins que lui et être trente centimètres plus petit. Un joli couple casquette & bandana.
…Mais déterminé
À ne jamais vraiment lâcher l'affaire
Qu'est-ce tu peux faire…
Miss Louis Vuitton n'en peux plus. Où alors elle est en compétition pour l'Oscar de je-souffre-dans-le-métro. Une moue grandiloquente déforme l'enduit de son fond de teint et agite sa serpillère blonde. Quel talent !
…Pas d'éclair
Remarquable !
De génie…
Bon, elle surjoue un peu, d'accord. Mais tout de même… Ça mériterait quelques applaudissements.
Cause that's my people
Une reine dans le métro. Assise dans le carré, sa noblesse foudroie la plèbe blafarde qui se presse autour. La peau sombre, les pommettes hautes, ses traits sont ceux d'un masque baoulé, d'une statue égyptienne. C'est une déesse de l'ancien temps, ni plus ni moins, la terre-mère elle-même peut-être, qui marche parmi nous. À ses côtés, roc d'ocre aux prunelles d'aigue-marine, l'éternel paladin veille sur sa dame.
Et personne ne les remarque.
Cause that's my people
Alors je vois sa fille. Aphrodite émergeant de l'écume. Elle est toute l'humanité. Noire et blanche, grande et petite, mince et ample, tignasse de cuivre crépue, iris bleus entre paupières en amande, nez fin et épaté, tâches de rousseur sur pommettes hautes, elle est toute la beauté du monde.
Dieu qu'elle est belle. Je m'en brûle les rétines.
I make music for my people
Hurlement du signal.
Portes qui claquent.
Respiration des vérins. Hoquet des portes. Encore. Et encore. Grésillement du haut-parleur.
« Veuillez ne pas gêner la fermeture des portes. »
Hurlement du signal. Portes qui claquent. On est repartis.
Et elle n'est plus là.
…C'est vrai j'me sens rassuré…
Le train s'est vidé. Enfin « vidé », c'est relatif. Disons qu'on y respire. Je secoue la tête. La fièvre est tombée, comme je retombe sur les rails du flow nerveux qui scande ses rimes dans mes oreilles.
…Je veux pouvoir les garder
Près de moi…
Un grattement syncopé se fait entendre. Une voix aigrelette monte, s'envole sur le 2/4.
« One love… One heart… »
L'esprit du grand Bob a ceci de magique que personne n'est immunisé contre.
« …and feel all right. »
Quelques sourires s'allument, mais c'est surtout la tension inhérente au métro qui a pour le moment disparu.
…J'ai pas la clé du bonheur
J'ai même jamais été à la hauteur…
« Give thanks and praise to the Lord, and I will feel all right. »
Le vieux rastaman ascétique remballe sa guitare après une dernière blague.
I make music for my people
Ils sont nombreux à donner au hère errant. La demoiselle en face de moi, dans son manteau rouge impeccable, fait même passer ma mitraille pour quantité négligeable avec le bout de papier qu'elle lui tend discrètement.
Cause that's my people
Le ver de terre sur rails s'extirpe des intestins de la Cité et sort au grand jour. La lumière inonde le wagon et achève de réchauffer les cœurs.
I make music for my people
Grondement du train qui ralentit.
Crissement des freins.
Les portes s'ouvrent.
Cause that's my people, my people, my people, my people
C'est mon arrêt.
Cause that's my people
Je descends.

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