vendredi 3 janvier 2014

Grand final

Une histoire de gens normaux, qui se retrouvent un matin dans le même RER. Une histoire banale… ou pas.

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Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. 
Nora ouvre un œil. Enfin elle essaie, parce ce matin, comme chaque matin d'ailleurs, elle a l'impression que ses paupières ont été lestées avec l'intégralité des réserves mondiales de plomb, au moins. À croire que le marchand de sable a nettoyé les cuves de son supertanker au-dessus de son lit.
Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. 
Saloperie de réveil.
Elle finit par s'extirper de sous la couette, gauchement, plus portée par ses nerfs que par ses muscles encore saturés de la bibine que Morphée distille et fourgue en douce à l'humanité depuis toujours. Son poing s'abat sur le réveil, sentence impitoyable, histoire d'être sûre de ne pas le rater. Celui qui a inventé l'alarme devait être un putain de sadique, pour avoir fait en sorte que le bouton off soit hors de portée de tout individu normalement constitué. Enfin, à force de frapper à côté, elle a apprit, sinon à viser juste, du moins à taper assez fort pour faire taire cet appareil de malheur. Son cerveau commence à émerger, douloureusement. Encore un matin. Un matin pour rien. Bah.

Sarah n'a pas fermé l'œil de la nuit. Son réveil n'a donc pas subi le moindre outrage quand la radio s'est allumée à 6h30 ce matin. Sarah, allongée sous ses draps à peine défaits, les bras sagement croisés sur le revers, a patiemment écouté le bulletin d'info, la météo, avant de se lever très tranquillement, d'enfiler un peignoir et de mettre le café à chauffer. La maison est calme depuis une semaine. C'est inhabituel, un peu étrange. Mais pas si désagréable tout compte fait. Mis à part ses nuits blanches, elle se dit qu'elle supporte assez bien le départ de Thomas.

Éric se réveille en sursaut. Et merde ! Le réveil n'a pas sonné ? Putain c'est bien le jour ! Voyons voir, mes lunettes, quelle heure est-il ? Argh ! Je suis déjà à la bourre ! Merdemerdemerde de merde ! Mon pantalon, ma chemise ! Tant pis pour la douche, on verra ça ce soir. Au diable le café, je ferai tourner la cafetière au bureau. Ma valise, où est ma valise ? Ah, la voilà. Bordel de merde !
Éric ramasse d'une main le contenu de son attaché-case qui vient de se vider sur le sol, attrape ses clés, sa montre, son portable, enfile ses chaussures et claque la porte de son appartement. Il est en retard, et ce n'est pas le bon jour pour ça.

Quant à lui, rien ne le presse ce matin, rien ne le tourmente. Il s'est levé tôt pourtant, comme d'habitude en fait. Il a pris une bonne douche, s'est habillé consciencieusement. Il a même pris le temps de savourer un petit déjeuner, plaisir qu'il ne s'accordait plus depuis longtemps. Le jour n'est pas encore levé, mais il va faire beau apparemment. Ça le fait sourire. Il a le cœur léger. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas ressenti ça, cette fraîcheur de l'âme, ce sentiment que tout va plus bien que mal. Il l'a attendu pendant des années, et ce jour a fini par arriver.

Nora claque des dents. Plus d'eau chaude. Elle se sèche en tremblant, ses membres fins tendus par les frissons et la chair de poule. Elle enfile un jeans déchiré, deux T-shirts trop grands, et un pull noir informe, son préféré, qui proclame en grosses lettres rouges : « Devil may cry, but God committed suicide », sur fond de ni-dieu-ni-maître. Un pull qu'elle a elle-même orné de cette sentence, patiemment forgée par un encéphale d'adolescente rebelle gavé de belles-lettres et d'autres un peu plus sauvages. Un pull dont elle est fière. À ses yeux, il a le mérite de choquer les bobos et les filles à papa, et de faire des jaloux parmi les rase-bitume comme elle. Elle complète sa panoplie avec les grosses Doc Martens de sa mère, usées, élimées jusqu'à la corde, mais indispensables. Un bref coup d'œil dans le miroir, un hochement de tête approbateur, elle attrape son sac de cours et file.

Sarah contemple son visage dans la glace de la salle de bain. C'est étonnant à quel point il ne reflète pas sa sérénité intérieure. Son teint est maladivement pâle, ses traits tirés, tendus à craquer, ses yeux éteints sont cernés de cette couleur d'hématome qui sied si peu à la gent féminine. Elle commence par brosser longuement ses cheveux châtains qui commencent à grisonner, pour les faire rentrer dans le rang. Puis, méthodiquement, elle applique le maquillage qui va transformer cette face cadavérique en working woman affairée et sérieuse.

Éric court. Comble de malchance, son bus est arrivé en retard, bondé, a été pris dans un bouchon inexplicable à cette heure de la journée et s'est en plus tapé tous les feux rouges. Donc il court, pour essayer d'attraper le RER de 8h02, afin d'avoir encore une chance d'arriver à l'heure à sa réunion. Ses chaussures lui font un mal de chien, son souffle est court, il manque de perdre ses lunettes, mais miracle, le train arrive juste quand il déboule sur le quai. Exténué, mais soulagé, il s'engouffre à l'intérieur avec la foule des matinaux.

Quant à lui, il a tranquillement rangé sa vaisselle, préparé ses affaires. L'aube pointe à peine quand il part de chez lui. Les mains enfoncées dans son grand manteau noir, il admire le ciel hivernal, marchant de son pas de promenade. Les rares oiseaux qui passent la saison froide ici font entendre leurs piaillements mélodiques. Il traverse un jardin délicatement figé dans le givre, somptueux sous la glace. Les quais sont quasiment vides lorsqu'il arrive à la gare RER. Quelques minutes plus tard, le train arrive et il monte à bord.

Nora a réussi à dégotter une place assise, enfin un strapontin, entre les allées et venues à un arrêt. Ses écouteurs diffusent un quelconque rock teenage, du genre à ne pas trop encombrer les synapses de la jeune fille. Elle observe les gens autour d'elle, elle essaie d'imaginer ce qui se passe dans leur tête. Par exemple, le type debout contre les portes, en pantalon noir et cuir marron, qui passe son temps à regarder sa montre, c'est évident qu'il est en retard. C'est moins facile avec la dame en face, bien cintrée dans son tailleur beige. On dirait une banquière avec son dos droit et son maquillage sévère. Mais elle a les yeux rouges, comme si elle avait pleuré, ou fumé, sauf qu'elle a l'air tout sauf foncedée. Bizarre. En tout cas, je sais pas ce qu'il a à sourire l'autre niais debout au milieu, mais c'est pas commun. Ça doit être le seul à trouver le monde beau un lundi matin.

Sarah soupire. La jeune punkette qui la regarde a l'air moins niaise qu'il n'y paraît, malgré son style improbable et la musique trop forte dans ses oreilles. Bah, elle est encore jeune, son attitude bougonne et nihiliste n'est que ça pour l'instant, une attitude, un genre qu'elle se donne. D'ici peu, elle se sera rendu compte que c'est bel et bien le pessimisme le plus sombre qui a seul cours ici-bas, et elle rentrera dans le rang qui est son quotidien à elle depuis si longtemps. Ces réflexions arrachent un autre soupir à Sarah, bien plus long. Bien plus triste.

Je ne vais jamais être à l'heure, je ne vais jamais être à l'heure ! Éric trépigne. Le train n'avance pas assez vite à son goût. Encore un retard ou un problème quelconque sur la ligne. Saloperie de fonctionnaires. La remarque le ferait presque rire, étant donné qu'il est lui-même employé au Trésor publique. Et s'il veut que ça continue, il a intérêt à ne pas être en retard.

Quant à lui, il est debout dans un wagon, calme, détendu. Même l'atmosphère confinée et glauque du RER n'a pas réussi à lui faire perdre sa gaieté. La petite néo-rebelle le regarde certes bizarrement, mais ce n'est rien. Les soubresauts du RER le bercent, font disparaître le soupçon de tension qui naissait au bout de ses doigts, à la base de sa nuque. Il ferme les yeux, apprécie l'instant, se laisse flotter…

Elle aurait dû le voir venir. Gros comme une maison. Le neuneu qui faisait son mariole devant elle, « sans les mains » dans le RER, c'était juste évident. Et ben ça a pas loupé. Un coup de frein un peu brusque et vlan, cinquante kilos de kéké sur la tronche à Nora. Le gosse s'est même pas excusé, il a juste filé se planquer dans les jambes de sa grosse dondon de mère qui lui a gueulé dessus à peine une demi-seconde. Ça vaut même pas la peine de s'énerver. Elle jette un coup d'œil à la ronde. Que des habitués, comme elle, rompus aux aléas du transport en train. Chacun dans sa bulle, imperturbable. La vieille dame a toujours son air triste et ses yeux rouges, le stressé se bouffe tellement les ongles qu'il va probablement bientôt attaquer les doigts. Et puis il y a l'autre qui dormait à moitié debout tout à l'heure. Il a les yeux grand ouverts maintenant, avec de petits iris gris perdus dans le blanc, qui regardent droit devant. C'est pas commun. Pour un peu, ça ferait presque peur.

Ce n'est pas à elle que ça serait arrivé. Oh non. Elle savait tenir son fils, elle, elle l'avait parfaitement éduqué. Hélas, ça n'a pas suffit. Il l'a abandonnée, lui aussi. Il a claqué la porte, dans le fracas d'une dispute hurlante d'injures et de reproches, où il a jeté aux ordures vingt-cinq années consacrées à faire de lui un honnête homme, à lui enseigner le savoir-vivre et la respectabilité. Tout ça pour les beaux yeux d'une bohémienne, une petite garce, une catin voleuse d'homme qui n'a eu qu'à remuer du popotin pour le damner, le détourner de sa mère et de son rang. Tel père tel fils, dit-on. Elle avait espéré qu'il en serait autrement, que le fils rachèterait le péché du père. Mais la chair est faible, et l'homme ne peut que fauter, elle le sait à présent.
Le regard de Sarah passe sur le wagon. Son visage impassible tressaute à peine, réfrène sans y penser le rictus qui voudrait s'y étendre. Elle les voit, elle les démasque tous, ces animaux qui se permettent de les salir de leur envie, de ces coups d'œil jetés à la dérobée, lubriques, à peine dissimulés sous un vernis de fausse indifférence. Ils la dégoûtent, lui donnent envie de vomir, et de crier, de les frapper, de les battre au sang, de les émasculer, de déchaîner les flammes divines sur ce ramassis de cloportes obscènes et libidineux. Que le Démon les emporte ! Qu'ils croupissent en enfer, noyés dans leur propre infamie, pour l'éternité ! Qu'ils crèvent ! Qu'ils crèvent ! Crèvent ! Crèvent ! Crèvent !
Elle pince les lèvres. Des années de déni et de refoulement lui ont appris à tenir sa langue, à garder contenance et à mépriser en silence. Pas un de ses traits n'a bougé, n'a trahi sa rage intérieure. Mais le goût de bile sur sa langue est tenace.

Saleté de gamin, dégage de mes pattes. Et puis tiens-toi, sinon tu vas… Et voilà. Bien fait, ça t'apprendra. Et excuse-toi, bordel ! Pfff…Enfin, la gamine a pas l'air de s'être fait mal, c'est toujours ça. Ça lui apprendra, à elle aussi, pour plus tard, à tenir ses propres gosses. Ha ! C'est bien à toi de dire ça, papa-tout-mou. C'est l'hôpital qui se fout de la charité. Ha ! Ha ! Ha ! Quel con.
Quel âge elle peut avoir, d'ailleurs ? Elle a l'air un peu plus vieille que Lucie. Disons quinze, seize ans. L'âge où on commence à faire des conneries. Elle a pas vraiment une tête de petite conne écervelée, même si elle se donne du mal. Comme nous à l'époque, sauf que c'était cuir, jeans et lunettes de soleil, pas ces espèces de frusques dix fois trop grandes. Tu me diras, je préfère encore ça à ce que me met ma fille. Plus de peinture sur la tronche que de tissu sur le reste. Qu'est-ce que ce sera encore ce weekend ? Des chaussures à cent balles qu'elle ne mettra qu'une fois ? Un short tellement court que sa culotte dépasse ? Ah pardon, pas de culotte, c'est vrai, un putain de string fluo, histoire de brader le peu de dignité qui lui reste. Je t'en foutrais des claques à ces connasses de Cosmo. Elle a treize ans, bordel ! Quel père a envie de voir sa petite fille habillée comme une pute à cet âge ?
Il martèle la porte du wagon de frustration pendant cinq minutes, avant de revenir à sa montre. La mine qu'il tire alors n'en est que plus dépitée.

Quant à lui, le cahot l'a réveillé. Il se tient très droit, sans quasiment se retenir à la barre de métal. L'atmosphère somnolente du wagon n'a plus prise sur lui. S'il avait encore des doutes, ils se sont dissipés avec les dernières brumes de somnolence. Sa décision est prise, inébranlable, irrévocable. Quoiqu'il arrive maintenant, il ira jusqu'au bout.
Son regard accroche le visage de la punkette, front collé à la vitre, qui regarde passer le paysage gelé. Elle est jolie, un petit côté chaperon rouge, version coupante. Elle lui rappelle quelqu'un.

Nora n'arrive pas à se sortir le type de la tête. Il n'a rien d'exceptionnel pourtant, rien qui sorte de l'ordinaire. Taille moyenne, carrure moyenne, châtain, un grand manteau d'hiver noir et une écharpe grise. À part ses yeux, la manière dont il fixe le vide avec une intensité dérangeante, rien ne le distingue de la masse des anonymes qui emplit le wagon. Alors qu'est-ce qui cloche ? Elle n'en sait rien, mais quelque chose cloche. Où alors c'est juste elle.

Qu'a-t-il, ce jeune homme ? Il est malade ? C'est peut-être un retardé. Il y en a de plus en plus de nos jours, de ces bouts d'homme, éternels enfants, baveux et idiots. Des bâtards de Dieu, fruits du péché de leurs parents. Et leur pénitence en ce monde.
Ou alors c'est un fou. Il a une allure vraiment étrange. Non, non, reprends-toi ma chère. Tu vas finir par voir le mal partout, et alors c'est toi qu'on enfermera, comme une vieille folle, une toquée, une hystérique. Rends-toi à l'évidence : ce jeune homme n'a pas l'air bien dangereux.

Pfff… C'est fini, j'y arriverai jamais. Et merde ! Comment je vais rattraper ça ? Encore de longues soirées d'engueulade en perspective. Ou pire, plus rien. Elle est partie de toute façon, et qu'est-ce qui pourrait la faire revenir maintenant, hein ?
Quoi ? Qu'est-ce que t'as à me regarder comme ça ? Et tu souris en plus ? Tout va bien dans le meilleur des monde, c'est ça ? Tu veux que je t'en colle une pour te ramener sur terre ?

Quant à lui, il a senti que c'était le moment. Il ferme les yeux, détourne le regard. Il sourit toujours. Ses paupières se relèvent et saluent la dame grise d'en face. Sa main glisse dans sa poche, ses doigts se posent sur le plastique et le métal. Il lance un clin d'œil à la gamine, et son sourire s'accentue. Il sort son arme. Et le chaos s'installe.

Nora fait partie de ceux dont le corps ne répond plus, qui restent bloqués là où ils sont, tétanisés par la peur. Elle pleure. Elle tremble.
Elle ne veut pas mourir.

Sarah prie, de toutes ses forces. Elle prie pour son âme, pour sa vie. Pour son fils et son mari, aussi. Elle ne veut plus les perdre. Elle les aime.

Oh putain ! Oh putain ! Il a un flingue ! Il a un flingue ! Mais couchez-vous, tous ! Couchez-vous !

Quant à lui, le canon vient doucement se poser sous sa mâchoire. Son sourire grandit, dévoile ses dents. On dirait presque qu'il qu'il va se mettre à rire.

Hein ? Mais qu'est-ce qu'il fait ? Mais… Non ! Non ! Ne fais pas ça ! Ne fais pas ça !

Qu…Quoi ? Oh mon Dieu arrêtez-le ! Mais arrêtez-le !

Qu'est-ce que…?

Quant à lui, il relâche son souffle, et son doigt appuie…

Non ! Stop ! Non ! NON !

Oh-mon-Dieu-oh-mon-Dieu-oh-mon-Dieu…!

Oh putain !

BLAM !

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