samedi 11 janvier 2014

Duel

Parfois, on a des idées tordues. Mais parfois, ces idées font une bonne nouvelle. Ce qui suit est la définition même d'un conte urbain. Comme un conte, ça finit bien. Reste à savoir pour qui…

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Il est presque huit heure. Les voyageurs somnolent dans le wagon du métro. La plupart vont au boulot. D'autres, comme cette petite fille, vont à l'école. Elle est jolie, cette gamine. Une de ces chères têtes blondes dignes d'Épinal, coiffée de couettes, avec le cartable rouge sur le dos, la jupe longue, les collants verts et les souliers marine. Un vrai petit ange, le nez collé à la vitre, qui enchante les passagers par sa simple présence.
Elle va à l'école toute seule, comme une grande, même si elle n'est pas si grande que ça. Elle a quoi, sept, huit ans ? Guère plus. Elle se débrouille bien, remarquez. On voit qu'elle a l'habitude de faire le trajet. Elle ne note même pas les stations qui passent, et fredonne une comptine en balançant ses jambes. Elle est si mignonne. À croquer.
On est en mai, le soleil est déjà levé à cette heure. À chaque fois que le métro s'extirpe de sous terre, il éclaire joliment le wagon en général et la frimousse de la petiote en particulier. Ça sent l'été, les grandes vacances qui approchent, la fin de l'école. C'est peut-être ça qui explique son entrain, sa joie de vivre. Ou peut-être est-elle simplement d'un naturel joyeux. Toujours est-il que sa gaieté rayonne dans le wagon au moins autant que le soleil printanier, et fait éclore sourires et bonne humeur parmi les passagers.

Un jeune homme est assis sur la banquette un peu plus loin. Il sourit. Oh pas beaucoup, pas assez pour qu'on le remarque, mais simplement un tout petit peu trop pour que ce soit honnête. C'est un jeune homme élégant et bien mis, nonchalamment affalé sur la banquette, mais sans que ça entame en rien sa prestance, tant celle-ci est naturelle. Loden anthracite et costume sur-mesure, cravate sanguine, boutons de manchette en nacre et chaussures italiennes, il arbore la panoplie complète du jeune financier aux dents longues, gracieusement lancé à la conquête du monde par la courte-échelle paternelle. D'où la chevalière à l'auriculaire. Il est beau, cela va sans dire. Il est hautain, condescendant, imbu de lui-même aussi, mais cela fait partie du personnage. C'est familial, c'est dans ses gènes. Il a toujours été ainsi. C'est pour cette raison qu'il trouve et trouvera toujours grâce aux yeux de ceux – et celles – si désireux de se trouver un maître devant lequel courber l'échine. Et ils sont si nombreux.

À l'autre bout du wagon, un vieux monsieur regarde le charmant spectacle au travers de ses pupilles larmoyantes. Sa vue n'est plus ce qu'elle était, et même avec ses lunettes il a du mal à distinguer les traits des gens, mais la fraîcheur de la fillette est suffisamment évidente pour que même des yeux aussi fatigués que les siens n'aient aucun mal à en apprécier la beauté. C'est un grand-père jovial, presque cliché, avec ses demi-lunettes, son bob, son gilet de laine et sa canne. Oui, un vrai papy gâteau. Gâteux, aussi. Ses doigts tremblent sur sa canne. La main de l'âge le tient fermement depuis un moment déjà, et il sait que la médecine n'a que peu de recours à lui proposer. Il ne dort plus, le sommeil fuit son corps que le temps érode. Son corps qui lui fait mal, insidieusement, constamment, et ça l'exaspère. Il enrage de sentir sa chair se délabrer, tandis que son esprit reste vif, affûté, comme au temps de ses vingts ans. Il sert ses doigts sur le pommeau du bâton qui l'aide à marcher, dans une vaine tentative pour en retrouver le contrôle. Et pendant ce temps, la fillette chante, sautille, et vit.

Le visage avenant du jeune homme est impassible. L'ombre de sourire qu'il a pu arborer a disparu. On ne peut rien lire sur ses traits, et pourtant un mælstrom de pensées tempête sous son crâne au front haut. Des sentiments violents bouillonnent en lui, des sentiments qu'il a depuis longtemps l'habitude de dissimuler aux regards de la plèbe. L'émoi le submerge, ce qu'il a devant les yeux l'inspire. Sa muse est de nouveau éveillée, et lui enjoint de faire parler son art. S'il s'écoutait, s'il pouvait laisser son élan l'emporter corps et âme ici et maintenant, il la prendrait, au vu et au su de tous, tracerait dans sa chair et dans son âme à grands coups de son pinceau, jouirait de créer, de modeler à pleines mains cette argile inviolée. Il se retient avec peine, tant les images qui défilent dans sa tête sont éloquentes. Il est patient. Il sait qu'avec la frustration grandit le désir, mais aussi la finesse, la pertinence, et la profondeur de ses œuvres. Il est prudent aussi, pointilleux. C'est indispensable pour quelqu'un comme lui. Son art est inintelligible au commun des mortels. Ils seraient bien capable de mettre sa tête sur une pique s'ils savaient. Alors il attend. Il se prépare. La chasse fait aussi partie du jeu.

C'est le printemps, la sève monte et les corps sortent de l'atonie hivernale. Même le vieil homme, malgré son grand âge, le sent, ce réveil du monde. Il le sent, mais il ne le suit plus. La vie se détache de sa vieille carcasse, petit à petit, au fil des ans. Son sang est trop vieux, trop fade pour continuer à le porter. Bientôt il n'aura plus assez de force en lui pour vivre, et il s'éteindra. C'est le cours normal des choses, la déliquescence programmée du vivant, qui doit laisser sa place à la génération suivante. Malgré la science, malgré la médecine, cette règle est immuable. Et toutes les magies du monde n'y peuvent rien.
Sa main tremble. Son opinel le démange. Il a faim. Elle est revenue, cette soif maudite, cette voix qui s'élève contre l'injustice qui lui est faite. Il ne laissera pas la Faucheuse lui voler sa vie, comme ça, au goutte à goutte, jusqu'à le laisser vide, tari. Il veut vivre, de toutes ses forces déclinantes, de toutes ses tripes malades. Le temps est un vampire qui lui suce sa vie, jour après jour, heure après heure, sans lui laisser de répit. Il lui draine ses forces. Il lui vole son sang. Pourquoi devrait-il mourir, quand tant d'autres vauriens ont le droit de vivre ? Sa vie ne vaut pas celle des autres. Il ne fait pas partie de ces faiblards qui acceptent de se sacrifier, de s'effacer, en silence. Il n'accepte pas la date de péremption que lui impose Mère Nature. Elle veut son sang ? Qu'à cela ne tienne, il prendra celui des autres. De tous les autres. De ceux qui ont toute leur vie devant eux.

Le métro s'est arrêté, et la gamine est descendue. Le jeune homme aussi est descendu, à un wagon d'intervalle. Il se fond dans la foule du matin, petit poisson parmi les autres, incognito. Un jeu d'enfant. Personne ne prête attention à personne à cette heure de la journée. Les forçats du métro-boulot-dodo ont tous passé les œillères, garantes de leur santé mentale dans ce monde de fous. Il se rapproche, pas à pas. La petite sautille plus qu'elle ne marche, toujours en fredonnant sa comptine. C'est adorable.
Le vieil homme a suivi le flot descendant du métro, s'est laissé porter par lui pour atterrir sans encombre sur le quai. Le tic-tac de sa canne bat la mesure de son entrain, tandis qu'au fond de sa poche sa main étreint le manche en bois de son vieux couteau. Son attention est toute focalisée sur sa proie. Il est loin d'elle pour le moment, mais la route est longue jusqu'à la sortie. Beaucoup de couloirs à cet endroit. Il a largement le temps de la rattraper.
C'est presque par hasard qu'il se rend compte qu'il n'est pas seul. Le passage du jeune homme provoque un hiatus dans le flot des gens, léger, mais qui finit par se voir à force de suivre le même courant. Il faut quelques minutes au vieil homme pour comprendre que le blanc-bec suit une trajectoire parallèle à la sienne. Quelques autres encore pour décider que ce n'est pas après lui qu'il en a. Quelques seconde enfin pour décrypter son masque, suivre son regard, voir ses yeux vissés sur la même cible que lui. Sa cible.
Oh non, petit con. Tu ne me la voleras pas. Oh ça non.

 Le jeune homme n'est plus très loin derrière elle désormais. La jupe de la fillette frôle ses chevilles, ses doigts hésitent à caresser les boucles d'or qui volètent si près de ses mains. Il retient sa respiration. Bientôt, bientôt. Il y est presque. Encore quelques mètres. L'embranchement prévu se profile à l'horizon. Ses mains se tendent déjà, toutes griffes dehors, et fendent l'air.
Il bute sur le dos du vieil homme, qui lui barre soudain la route. Et échappe de peu au méchant coup de surin qui vise son foie. Il n'en revient pas : ce vieux croulant a failli le planter ! Il se retourne, prêt à faire face à son agresseur.
Il y a quelque chose de bizarre. Personne ne lui fait face, personne ne hurle. Qu'est-ce qu'il se passe ? Il cherche la gamine du regard. Elle est un peu plus loin. Sur ses pas, le vieux croûton qui la suit de près, tel une sangsue, une ombre affamée. Le jeune homme écarquille les yeux. Il ne peut retenir le sourire qui vient lui taillader le visage.
Ah tu veux jouer, salopard ? On va jouer.

Les mains du vieil homme tremblent comme jamais. Il ne savait pas qu'il en était encore capable, de défendre son bien comme ça, avec une telle force, une telle... jeunesse ! C'est bien la preuve que son idée fonctionne. C'est bien la preuve qu'il a besoin de ce sang jeune et vif qui gigote devant lui. La faim lui fait jeter un coup d'œil à sa lame. Pas de sang. Il ne l'a donc pas touché. Mais il a dû lui flanquer la frousse, pour sûr. Il rit.
Mais pas très longtemps. La haute silhouette du jeune homme point soudain au coin de son œil. Son vieux cœur a quelques ratés. Il ne comprend pas, ne comprend pas le sourire dément en travers du visage du jeune fou qui le bouscule violemment, et l'envoie bouler contre un panneau publicitaire. Il n'arrive pas à comprendre ce qu'il se passe, et heurte le sol en se posant toujours la question.
Peu importe. Le petit con a fait ça vite, et bien. Tout le monde a cru qu'il avait simplement trébuché, un vieux papy sénile perdu dans le métro. La fillette s'éloigne, et avec elle son élixir de jouvence. Le jeune homme est sur sa trace. La rage monte. Il se relève comme l'adrénaline l'embrase. Ses jambes retrouvent la célérité de sa jeunesse. L'opinel ressort de la poche, se laisse dissimuler dans la manche. Et la fureur enfle, celle qui répète « Moi ! Moi ! Moi ! » en boucle dans son cerveau ravagé, qui ne laisse plus passer aucune autre pensée. L'autre est plus jeune, plus fort, plus rapide. Il n'a aucune chance, il le sait. Mais il n'a pas le choix, il en a besoin. Et s'il ne peut pas l'avoir, personne ne l'aura.
Le jeune homme ne voit pas le vieux fou arriver sur lui, accaparé qu'il est par sa suffisance et par la petite silhouette qui trottine devant lui. Heureusement pour lui, l'homme est malhabile. Sa lame se plante dans son rein, loin de toute artère, loin de tout point vital. La douleur est insoutenable, mais ce n'est pas ça qui va le tuer. Il balance son poing au hasard, touche la tempe du vieux et l'envoie rebondir contre le mur. La fillette est sur le point de sortir des souterrains. Il ne peut pas la laisser s'échapper. Une main sur sa plaie, il enjambe les trois mètres qui le séparent d'elle, l'attrape sous les bras en lui plaquant les phalanges sur la bouche, et l'entraîne dans le tunnel qui s'ouvre à gauche. Elle a beau essayer de hurler, lui manger les doigts de ses petites dents blanches, lui continue à sourire. Enfin. Enfin.
La lame du vieux s'abat dans son dos, sans le rater cette fois. Ce n'est pas un rein qu'il a touché, c'est un poumon. La plaie siffle comme il grogne pour se dégager. Ses bras emprisonnent la gamine, il ne faut pas qu'elle s'échappe, il faut qu'il la garde pour lui. Ses doigts ne répondent plus, alors ses dents cherchent l'enfant. Jusqu'à la fin, tenter le tout pour le tout et imprimer sa marque. Créer, créer sur cette peau, peu importe l'outil. Le vieil homme grince et grogne et abat de nouveau son couteau, trouve cette fois son foie, mais le jeune homme ne lâche toujours pas. Pour rien au monde il ne lâcherai les quelques kilos de toile blanche qui s'agitent et hurlent dans son étreinte. Autour d'eux les gens crient, courent, appellent à l'aide. Quelques-uns tentent de les séparer, mais le vieux s'accroche de toute ses serres, levant et abattant sa lame sans réussir à porter le coup fatal, et lui enserre la gamine, s'accroche à elle de toutes ses forces, claquant des dents, ne distinguant plus rien, glissant dans l'inconscience. Bientôt il ne peut plus, elle lui glisse entre les doigts sans qu'il puisse la retenir, s'enfuit, miraculeusement épargnée, si ce n'est son sang à lui qui macule son petit corps. Il sourit en la voyant. Il a finalement atteint son but, il a peint cette toile vivante, il l'a marquée de son sceau. Le vieux est en train de laper ce sang qui lui a servi d'encre, de le boire à pleine gorgée directement à ses plaies, tandis que la gamine saute se réfugier dans les bras d'une passante. Les agents de sécurité arrivent bientôt et ceinturent le vieil homme qui gargouille des borborygmes au goût d'hémoglobine. Lui se vide de son sang sur le bitume du souterrain, ne pensant plus à rien, se contentant d'expirer, un vague sourire aux lèvres.

La fillette se remet doucement dans les bras de la passante. Ses sanglots s'espacent, diminuent d'intensité, ses larmes se tarissent. La dame lui chuchote des mots doux, la rassure, et elle finit par s'endormir dans ses bras, la tête contre son épaule, bercée par son pas régulier et son ton maternel. La femme s'éloigne tranquillement de la bouche de métro, son cardigan autour des épaules de la jeune fille. Les gens ne les remarquent pas. Et pourquoi le feraient-ils ? Une mère et son enfant, voilà ce qu'ils voient, maintenant que le sang qui tache la gamine est dissimulé sous la toile bleue du manteau. L'estomac de la femme gargouille. Elle a faim.
Ces deux crétins ont bien failli tout faire rater.
Ses mains papillonnent, s'attardent sur les mollets et les cuisses potelées de la fillette, ses bras, ses joues. Elle sourit, dévoile ses dents et une langue rose, salivante. Elle commençait à être à court, mais tout est bien qui finit bien.

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