dimanche 26 janvier 2014

Naissance

Un texte en forme d'introduction, donc pas la peine d'y chercher une histoire complète. La suite viendra sous forme d'épisodes qui auront probablement l'air déconnectés, tous dans la même catégorie des Histoires de la fin. Sinon, c'est une simple scène, hors de son contexte pour le moment. Un vieux texte, un peu lourd et un peu bancal, mais bon.

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Il arrive.
Il est tout proche. Elle Le sent en elle, au plus profond, dans son ventre distendu par la maternité. Ça ne sera plus long.
Sept cercles de bougies entourent le lit où elle est allongée. Les petites flammes éclairent sa peau nue. Une fine pellicule de sueur la vernit. Elle frissonne, mais elle n'a pas froid. Elle a peur.
Au cours des dernières heures, la tension s'est lentement répandue dans son corps, dans son ventre rond qui trône, imposant. Il se prépare, Il s’apprête pour paraître en ce monde. Il se sait attendu. Elle ressent Sa faim et son impatience. Il a flairé les présences hostiles autour de lui, qui appréhendent Sa venue. Qui ont peur de Lui. Oh oui. Il a reniflé leur peur, leur effroi, et Il s’en délecte.
Autour d’elle pourtant, les gens ont l’air sereins. Chacun finit de préparer ses rituels. On déroule ses parchemins, on ouvre ses livres, on accorde ses instruments ; certains sortent de leurs sacs des fioles, des pots, des écrins contenant qui des mixtures, qui des herbes, qui des poudres magiques plus rares et dangereuses les unes que les autres ; on s'habille, on revêt les costumes d’apparat, les peintures sacrées. Un monde s'active tout autour d'elle. Des cierges ont poussés par centaines sur les dalles de la cave, en cercles, en pentacles, en caractères de toutes tailles et de toutes couleurs, et tracent sur le sol un glyphe cabalistique qui répand ses boucles et ses lignes à perte de vue. Des amulettes, statuettes, reliquaires et autres objets sacrés en parent les traits, les coins, chaque espace libre de la salle. Des symboles mystérieux marquent les murs, à la craie ou au charbon pour les plus rudimentaires, bariolés d'innombrables pigments issus d'on ne sait quelles étranges alchimies pour d'autres. Et partout, partout, des hommes et des femmes qui se pressent pour fignoler ceci, rectifier cela, mettre en ordre chaque détail et vérifier le reste. Tout est prêt cependant, seule l'attente fait bruisser les plus jeunes, les clercs et les disciples, incapables de tenir en place. Les anciens, les maîtres, sont immobiles, en prière depuis des heures maintenant. Mais même eux commencent à succomber, un par un. Des pierres, des os, des coquillages sont lancés dans une vaine tentative de divination. Cette nuit est obscure pour tous et les oracles restent désespérément muets. Alors les gens parlent. Les murmures et les marmonnements des prières d’apaisement emplissent la salle d’un bourdon qui se veut réconfortant. Mais l’angoisse gangrène l’ambiance. Les mains sont moites, étreignent les talismans de plus en plus fort et égrainent les chapelets pour calmer leurs nerfs. Les prières de paix cèdent le pas aux credo, aux suppliques que l’on adresse aux dieux. On prie pour sa vie, pour son âme ; on prie les idoles d’accorder leur force aux humbles mortels ici présents, afin de lutter contre Celui qui vient.
La tension retombe légèrement lorsque le Pair fait son entrée et indique aux délégations que l'heure approche. Chacune se tient à l’endroit qui lui a été assigné par l’Autorité. Les âmes sont fébriles. L’événement est unique. Pour la première fois depuis la création du monde s’est réunie celle que Rome nomme l’Œcumenica Universalis, l’assemblée suprême et exhaustive. Sont présents des prêtres de toutes les religions et croyances de la Terre. Tous, d'aussi loin qu'ils viennent, ont senti l’imminence de Son arrivée, et tous ont de leur propre chef accompli le voyage jusqu'ici, pour former l'alliance contre Lui. En ce lieu pas de querelles théologiques, pas de haine fraternelle, pas de fanatisme prétentieux. Tous respectent les pouvoirs de chacun, et tous savent que chaque dieu est présent avec sa délégation. Des dieux qui eux-mêmes ont fait taire leurs rivalités ancestrales pour s’unir contre Celui qui approche. Celui dont ils ont peur.
Cette peur latente a fini par envahir le concile. Ils L’attendent. Les infirmières, amenées ici pour s’occuper de la mère, sont prêtes elles aussi. Elles n’ont aucune idée du drame qui se noue en ce lieu, cependant elles ressentent pareillement la nervosité ambiante. Les mains se tordent, les ongles se rongent, les doigts galopent tels les Cavaliers de l’Apocalypse qui étendent désormais leur ombre sur la lande. Dehors le ciel est noir. Le vent ne se contente plus de souffler, il hurle tel un démon déchaîné, fait plier les arbres, fait gémir la demeure séculaire. Les éléments eux aussi savent et trépignent d'impatience. Un éclair hérisse l'assemblée. La tension a du mal à retomber. On reprend son souffle, on calme le galop de son cœur, on fait à nouveau le vide dans son esprit. Ils ont compris qu’Il tente déjà de les déstabiliser. Il n’est pas encore parmi eux mais Son pouvoir est déjà grand.
Un cri. Les yeux se tournent vers le lit au milieu de la salle. Le travail a commencé. Les infirmières se mettent immédiatement à l’œuvre. C’est le signal. Le murmure des litanies donne le ton. Les tambours, les djembés, les percussions de toutes sortes marquent le tempo, un battement lent et régulier sur lequel elles brodent progressivement. Le son des orgues et des cuivres enfle. Les danseurs se mettent à tourner. Les prières prennent leur envol, récitées, scandées, psalmodiées en une foultitude de langues. La fumée monte des calumets et des encensoirs qu'on allume de tous les côtés. Le ventre gonflé de la mère se contracte au rythme des mélopées. Les incantations emplissent peu à peu la salle, où se mélangent des effluves d’encens, de myrrhe, de laurier, d’herbes en tout genre et de marijuana. Les sages-femmes s'activent, les rythmes s’accélèrent. Roulement de tambours, chants qui s'exaltent. Stridulations des cornemuses, des fifres, des cithares et des trompes, qui viennent ajouter leurs voix à l'harmonie. La symphonie purificatoire éclot, se répand, intègre en son sein chaque âme et chaque cœur. Elle suit la cadence de l'accouchement, accompagne chacun des geste, chacun des soubresauts de celle qui enfante. Les contractions se rapprochent, et la musique suit. Mains et baguettes caracolent, augmentent la cadence, se mettent à cavaler sur les peaux, les bois, les cloches. Les voix deviennent chœurs célestes, se fondent les unes dans les autres et finissent par emporter le reste. Envolées de musiques surnaturelles. Des flûtes, des anches, des crécelles harponnent les tympans, féeriques et endiablées, jouent sur les nerfs comme les ongles sur les cordes des guitares, des harpes, des luths. Les basses, les gongs, les cornes de brumes et les didgeridoos font trembler les pieds, vibrer les côtes, court-circuitent les têtes. Dissonances, contretemps, odeurs fortes et enivrantes, formules répétées et encore répétées, de plus en plus vite, jusqu'à la nausée. Clameurs profondes, vacarmes des percussions, séismes en infrasons et incendies en suraigus. Hurlements d'aliénés, martèlements assourdissants, tonnerres et gémissements. Cacophonie fantasmatique. Un à un, les shamans, prêtres, moines en tous genres voient leurs yeux se révulser et se mettent à psalmodier dans les langues ancestrales ; les chrétiens invoquent en latin, les fils de l'islam récitent leurs sourates, chinois et gaélique s'enroulent autour du norois et du quechua. Remontent alors du phénicien et du sanskrit, de l'araméen et de l'égyptien, et tous les anciens parlers de tous les continents. Les voix se mêlent, s'unissent en une polyphonie occulte. On sacrifie sur tous les autels : agneaux, béliers, gazelles, renards, aigles, vautours, chats, chiens, souris, serpents inondent de leurs sang et de leurs entrailles les pieds des saints hommes. L’atmosphère est oppressante, pleine d’effluves musquées et douceâtres, de poussières et de cendres. Les flammes des bougies deviennent éblouissantes, crèvent les yeux et enflamment les cervelles. La mère a les yeux fermés, crispés par la douleur qui irradie son corps. Elle inspire. Expire. Inspire. Expire. Rythmes saccadés. La transe devient frénétique, c’est la folie de tous les côtés. En une multitude de langues, de sons, de tempos, on demande aux déités de s’incarner. La décharge de puissance divine électrifie la salle. Des gongs retentissent. Une relative accalmie s’est installée. Les rythmes ne sont plus dissonants, une nouvelle harmonie a été atteinte. Les yeux des prêtres sont luminescents, ils lévitent, leurs voix font trembler la terre. Les tempos accélèrent de plus belle, tous ensemble, et les prières reprennent, proférées de plus en plus rapidement. Cette fois, c’est la mère qui est saisie par la transe. Elle s'élève dans l'air surchauffé de la salle, ses yeux écarquillés ne laissant plus voir que le blanc. Elle crie, et sa voix se bloque sur une note terrifiante, assourdissante, qui perce les tympans et les cœurs, qui glace les sangs et tétanise les corps. Le cri dure, dure, encore et encore, mais les prêtres sont portés par les forces qu’ils ont appelées en ce lieu et ne détournent pas la tête. Le hurlement cesse brusquement. Elle se tord une dernière fois, arque son dos à en briser sa colonne vertébrale. Alors l’Enfant paraît, expulsé du ventre maternel par cette ultime convulsion. Il flotte dans les airs juste au-dessus du corps inerte de celle qui L'a porté, retombée évanouie sur l'autel. Dans les gorges des dieux incarnés monte alors un seul et même mot, un seul et même ordre hurlé par tous dans une terrible déflagration de puissance céleste. L’Enfant ne bouge pas. Le pouvoir afflue, irréel, fantastique, et déferle sur le Nouveau-né en un raz-de-marée annihilateur, sans qu'il n'esquisse la moindre réaction.
Sa bouche s’ouvre.
Il pousse Son cri, le cri de Sa naissance. Il ouvre sur le monde Son regard de jais empli d’étoiles. Dans Ses prunelles luisent les flammes de la rage la plus pure. L’assaut est immédiatement stoppé, soufflé comme une simple chandelle, évanoui comme s’il n’avait jamais existé. Les flammes grandissent dans Ses yeux. Les bouches sont closes, les membres raidis, les corps tétanisés par la terreur. L’un après l’autre, l’Enfant pose Ses yeux sur les prêtres et ceux-ci s’embrasent. Leurs vêtements, leurs cheveux, leur peau sont la proie du feu. L’un après l’autre ils se transforment en torches humaines, l’un après l’autre leur corps noircit et est réduit en cendres. Le feu les dévore tous, jusqu’au dernier. Il ne laisse rien, nettoie et purifie tout. En quelques secondes, il ne reste de la légendaire communauté que quelques cendres sur le sol de la salle, et le silence. L’Enfant se retourne alors et dépose un baiser sur les lèvres de Sa mère endormie, puis disparaît dans un souffle brûlant.

dimanche 19 janvier 2014

Stairway to Heaven

Ok, ce n'est ni la première, ni la dernière fois que cette histoire est racontée, mais j'avais envie de faire une version à moi. Question bonus : est-ce que vous arrivez à reconnaître tous les personnages ?

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Elle se réveille sur la plage, au son du ressac. Sa tête est dans le sable. Les allers et retours de l'océan baignent ses jambes. Le soleil cogne un peu.
Elle ouvre les yeux. Sa crinière noire, dénouée, est éparpillée autour d'elle, immense. Elle gémit un peu en relevant sa carcasse de pantin, toute en os depuis qu'elle est devenue abonnée aux paradis artificiels. C'est étrange d'ailleurs, l'appel de la brume s'est tu. Elle chasse les grains de sable, de son visage et de sa peau, et remonte la plage. La jungle ne lui fait aucunement envie, alors elle décide de longer la côte. Il fait beau, il fait même rudement beau. Les cocotiers, le sable blanc, l'océan, elle ne sait pas où elle est, mais l'endroit lui plaît. Le calme surtout. Elle est loin de tout ici. Suffisamment loin.
Au détour d'un tas de rochers, elle tombe sur un congénère. L'homme est seulement vêtu d'un short de lin usé, apparemment tout ce qui reste du pantalon d'origine. Pieds nus dans le sable, il jongle avec un vieux ballon de foot. Sa peau foncée luit de sueur. Son corps est mince, sec. Ses dreadlocks épaisses sautillent au rythme de ses cabrioles. Il la salue d'un geste et d'un immense sourire, sans cesser de faire virevolter son ballon. Alors qu'elle passe devant lui, son oreille attrape le gospel syncopé qu'il fredonne doucement, et ses narines le lourd parfum qui émane de la roulée posée sur le rocher. Jamaica spirit. Senteur en forme de madeleine qui fait remonter nombre de souvenirs, bons comme mauvais, mais débarrassés des chaînes qui les accompagnaient d'habitude. Elle ferme un instant les yeux. Puis rend à l'homme son sourire et poursuit son chemin.
Celui-ci finit par croiser une route qui s'enfonce dans  les terres. La jungle a laissé la place a des prairies sèches, de l'or sous l'azur du ciel. Ses pieds nus refusent le bitume brûlant et se déportent sur le bas-côté, parmi les herbes folles. Nonchalamment, elle refait son énorme chignon, qu'elle noue de rémiges ramassées par terre. Ses cheveux relevées, les estampes à l'aiguille qui ornent ses bras se révèlent dans toute leur candeur.
Devant elle la route est une ligne droite sous le ciel uni. Elle marche, sans éprouver la moindre fatigue, la moindre langueur. Elle pourrait marcher pour l'éternité si elle le souhaitait.
Quelques kilomètres plus loin une silhouette apparaît à l'horizon. Elle la rattrape bientôt. C'est un vieux bonhomme qui se promène, une guitare entre les mains. Son pantalon de toile est trop grand, sa chemise largement ouverte sur un maillot de corps immaculé. Un vieux borsalino gris et des lunettes de soleil surmontent son sourire plein de dents. Le blanc de leur ivoire tranche sur le cuir sombre de son visage. Entre elles est coincée une sèche un poil tordue, qui fleure le tabac acre. Ses doigts gratouillent les cordes de son instrument, en tirent des virevoltes à deux voix qui lui font hocher la tête en cadence. Elles sont suffisamment entraînantes pour qu'après quelque temps elle ose poser sa propre voix dessus. Pas de mots, juste un scat léger pour accompagner la mélodie, au grand plaisir du musicien qui en sourit de plus belle.
Ils marchent ainsi, de concert, jusqu'en ville. Tandis que le vieil homme continue sa route, elle s'arrête à l'entrée, juste à côté du panneau trop vieux pour qu'on puisse y lire quoi que ce soit. La petite bourgade est blanche sous le soleil. Le temps qu'elle parcoure le paysage du regard, son compagnon musicien a disparu. Devant elle, la grand-route s'élargit en une petite place, un jardin ombragé d'arbres, avec des boutiques et des maisons autour. Elle n'a ni faim ni soif, mais elle se dirige tout de même vers le café.
C'est un authentique diner à l'ancienne : zinc, banquettes bleu ciel et juke-box clignotant. Un couple de serveurs se taquinent. L'une est un petit bout de femme, une hippie aux bracelets et breloques innombrables, l'autre un noir longiligne, coiffé d'une afro, aux mains pleines de doigts immenses.
« Want a piece, my heart? lui lance la serveuse de sa voix éraillée, en désignant ce qui ressemble fort à une pecan pie.
– T'is a wild thing. » assure son collègue, ce que le cuisto – un blanc-bec aux cheveux longs – confirme d'un tambourinement sur le passe-plats, tout en contretemps.
Elle n'a pas faim, mais elle accepte. La pie est délicieuse. Le patron entre comme elle se lève pour ressortir. Il la salue d'un « Hi, tender » traînant, avant de recadrer ses employés d'un bref aboiement.
De retour sur la place, elle se dirige vers le parc. Entre les chênes, des gens jouent aux échecs, sur plusieurs tables. Intriguée, elle s'approche de l'une d'entre elles. Le premier joueur est un très bel homme, très élégant, dont la lèvre s'orne d'une moustache superbe. Au moment où elle arrive à sa hauteur, il saisit sa reine et la pose dans le camp de son adversaire. Celui-ci, un jeune homme tout en os, à la tignasse noire toute hérissée, réfléchit un instant, avant de bloquer la pièce maîtresse avec son fou. « God save your queen now! » lance-t-il en rigolant.
Un peu plus loin, une autre partie. Deux hommes toujours, noirs cette fois. L'un est si immense qu'il s'étend sur tout le banc. L'autre est svelte et élancé, des tatouages sur les deux bras. Ils ont l'air de bien s'entendre. Ils rient beaucoup, ce qui contraste avec la guerre qui fait rage sur leur plateau. Les deux joueurs s'y rendent coup pour coup, avec fougue, rage presque. C'en est presque étonnant de voir à quel point la violence du jeu ne s'étend pas à leur discussion. Ils se lancent certes vanne sur vanne à la tête, mais elles les font plus marrer qu'autre chose. La jeune femme sourit, parce qu'elle les a reconnu. Elle est contente pour eux.
En se retournant, elle manque de se cogner contre un jeune homme qui déboule de nulle part. Elle se fige en le découvrant. Il est incroyablement beau. Ses yeux ont quelque chose d'infini, et quand sa voix monte pour lui demander si elle a du feu, elle fond sur place. Le petit sourire en coin qu'il arbore montre qu'il n'ignore rien de l'effet qu'il a sur elle, sur les femmes en général. Elle est sous le charme, un instant magique qui se brise lorsqu'un autre jeune homme s'avance et force le bellâtre à détourner le regard. Le nouveau venu est beau lui aussi, dans un tout autre style. Blond, yeux bleus, jean troué et chemise à carreaux, il émane de lui comme une quintessence d'éternelle adolescence. D'un hochement de tête, il s'excuse et s'éloigne avec le beau brun.
Elle quitte le parc, flâne dans les rues. Elle croise deux gitans, un violon et une guitare, qui font la manche. Ils n'ont pas l'air miséreux, bien au contraire. Ils sont heureux, tellement qu'ils illuminent la rue de leur musique. Elle déniche quelques pièces dans ses poches, qu'elle dépose dans l'étui du virtuose. Lequel la remercie d'un trille.
Elle marche en ville, passe devant un grand bâtiment en brique. C'est la bibliothèque. Un jeune homme est assis sur le banc devant la porte. Ses lunettes rondes levées vers le ciel, il fredonne. Il rêve.
Il n'y a personne dans la bibliothèque, à part le bibliothécaire. L'homme s'avance pour la saluer. Il est d'une grâce peu commune, il bouge comme s'il était en apesanteur, comme s'il marchait sur la Lune et non sur Terre. Il se penche et lui baise la main, l'air ému. Puis il retourne à ses livres. La jeune femme est bouleversée. Elle ne s'attendait pas à faire une telle rencontre, à le voir, lui. Elle finit par tourner les talons, au bout d'un moment, et sort, non sans jeter un dernier regard à la silhouette voûtée de celui qui fut – de celui qui restera à jamais – le Roi.
De retour dehors, elle voit un clochard en fauteuil roulant passer devant elle. L'homme a une vieille guitare posée sur les cuisses et un vieux bonnet posé de travers sur la tête. Son chariot avance doucement, ses mains sont presque paralysées. Il la dépasse sans la voir, puis s'arrête quelques mètres plus loin. Il se retourne, la regarde et lui sourit. Puis il repart en sifflotant, le grincement de ses roues en contrepoint. Son fauteuil dépasse l'église, qui jouxte la bibliothèque, et disparaît au coin de la rue.
C'est vers le lieu saint que se dirigent alors les pas de la jeune femme. Sur le parvis, deux prêtres discutent, le premier en aube, le second en civil, seulement désigné par son col romain. Le premier, noir de peau et brushing impeccable, tempête de tous ses membres en clamant : « Wake up! Or you'll be lost when your time comes! », ce à quoi l'autre, un jeune homme au teint pâle et à la mine fragile, répond : « My faith is strong, I don't need proof. » Un peu perplexe quant au sujet de leur conversation, elle veut s'approcher, mais un homme à la mine sévère, un cowboy en chemise et jean noirs, l'attrape par l'épaule et lui fait signe de venir avec elle. La main de fer sur son bras doit bien faire seize tonnes. Une étoile de shérif brille sur le tissu de sa chemise. Elle n'a d'autre choix que de le suivre jusqu'à la mairie, où il la laisse en compagnie du vieil aveugle qui tient l'accueil.
« Done messin' around, darling? » lui lance le vieux bonhomme, avant d'éclater de rire devant son visage contrit. Un second vieillard apparaît, et lui fait signe de ne pas prêter attention à son collègue un peu fantasque, qui continue de s'esclaffer. Il est au moins aussi vieux que l'autre, et porte un panama au-dessus de son visage taquin. Il l'accompagne par les couloirs du vieux bâtiment jusque devant une grande porte. Une petite plaque sur le bois rouge indique qu'il s'agit du bureau du maire. La voyant hésiter, le vieil homme la rassure d'un geste. Puis la pousse gentiment en ajoutant :
« Gotta walk that walk, baby. »
Elle inspire, et franchit la porte.
Une vieille dame très digne trône derrière un grand bureau d'acajou. La jeune femme se sent gauche, elle ne sait pas pas où se mettre tant elle est intimidée. La vieille dame sourit.
« Hi honey. Feelin' good? »
Son angoisse retombe avec ce sourire. Tout va bien se passer, on ne va pas la renvoyer. Elle répond à la question d'un hochement de tête. L'adjoint, un grand monsieur très droit dans son costume, ajoute de sa voix de baryton, profonde et rocailleuse :
« You'll see. It's a wonderful place. »
Elle ne peut être que d'accord. On se sent bien ici. On s'y sent mieux qu'en bas en tout cas. C'est un super endroit. Peut-être le meilleur endroit pour passer l'éternité.

samedi 11 janvier 2014

Duel

Parfois, on a des idées tordues. Mais parfois, ces idées font une bonne nouvelle. Ce qui suit est la définition même d'un conte urbain. Comme un conte, ça finit bien. Reste à savoir pour qui…

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Il est presque huit heure. Les voyageurs somnolent dans le wagon du métro. La plupart vont au boulot. D'autres, comme cette petite fille, vont à l'école. Elle est jolie, cette gamine. Une de ces chères têtes blondes dignes d'Épinal, coiffée de couettes, avec le cartable rouge sur le dos, la jupe longue, les collants verts et les souliers marine. Un vrai petit ange, le nez collé à la vitre, qui enchante les passagers par sa simple présence.
Elle va à l'école toute seule, comme une grande, même si elle n'est pas si grande que ça. Elle a quoi, sept, huit ans ? Guère plus. Elle se débrouille bien, remarquez. On voit qu'elle a l'habitude de faire le trajet. Elle ne note même pas les stations qui passent, et fredonne une comptine en balançant ses jambes. Elle est si mignonne. À croquer.
On est en mai, le soleil est déjà levé à cette heure. À chaque fois que le métro s'extirpe de sous terre, il éclaire joliment le wagon en général et la frimousse de la petiote en particulier. Ça sent l'été, les grandes vacances qui approchent, la fin de l'école. C'est peut-être ça qui explique son entrain, sa joie de vivre. Ou peut-être est-elle simplement d'un naturel joyeux. Toujours est-il que sa gaieté rayonne dans le wagon au moins autant que le soleil printanier, et fait éclore sourires et bonne humeur parmi les passagers.

Un jeune homme est assis sur la banquette un peu plus loin. Il sourit. Oh pas beaucoup, pas assez pour qu'on le remarque, mais simplement un tout petit peu trop pour que ce soit honnête. C'est un jeune homme élégant et bien mis, nonchalamment affalé sur la banquette, mais sans que ça entame en rien sa prestance, tant celle-ci est naturelle. Loden anthracite et costume sur-mesure, cravate sanguine, boutons de manchette en nacre et chaussures italiennes, il arbore la panoplie complète du jeune financier aux dents longues, gracieusement lancé à la conquête du monde par la courte-échelle paternelle. D'où la chevalière à l'auriculaire. Il est beau, cela va sans dire. Il est hautain, condescendant, imbu de lui-même aussi, mais cela fait partie du personnage. C'est familial, c'est dans ses gènes. Il a toujours été ainsi. C'est pour cette raison qu'il trouve et trouvera toujours grâce aux yeux de ceux – et celles – si désireux de se trouver un maître devant lequel courber l'échine. Et ils sont si nombreux.

À l'autre bout du wagon, un vieux monsieur regarde le charmant spectacle au travers de ses pupilles larmoyantes. Sa vue n'est plus ce qu'elle était, et même avec ses lunettes il a du mal à distinguer les traits des gens, mais la fraîcheur de la fillette est suffisamment évidente pour que même des yeux aussi fatigués que les siens n'aient aucun mal à en apprécier la beauté. C'est un grand-père jovial, presque cliché, avec ses demi-lunettes, son bob, son gilet de laine et sa canne. Oui, un vrai papy gâteau. Gâteux, aussi. Ses doigts tremblent sur sa canne. La main de l'âge le tient fermement depuis un moment déjà, et il sait que la médecine n'a que peu de recours à lui proposer. Il ne dort plus, le sommeil fuit son corps que le temps érode. Son corps qui lui fait mal, insidieusement, constamment, et ça l'exaspère. Il enrage de sentir sa chair se délabrer, tandis que son esprit reste vif, affûté, comme au temps de ses vingts ans. Il sert ses doigts sur le pommeau du bâton qui l'aide à marcher, dans une vaine tentative pour en retrouver le contrôle. Et pendant ce temps, la fillette chante, sautille, et vit.

Le visage avenant du jeune homme est impassible. L'ombre de sourire qu'il a pu arborer a disparu. On ne peut rien lire sur ses traits, et pourtant un mælstrom de pensées tempête sous son crâne au front haut. Des sentiments violents bouillonnent en lui, des sentiments qu'il a depuis longtemps l'habitude de dissimuler aux regards de la plèbe. L'émoi le submerge, ce qu'il a devant les yeux l'inspire. Sa muse est de nouveau éveillée, et lui enjoint de faire parler son art. S'il s'écoutait, s'il pouvait laisser son élan l'emporter corps et âme ici et maintenant, il la prendrait, au vu et au su de tous, tracerait dans sa chair et dans son âme à grands coups de son pinceau, jouirait de créer, de modeler à pleines mains cette argile inviolée. Il se retient avec peine, tant les images qui défilent dans sa tête sont éloquentes. Il est patient. Il sait qu'avec la frustration grandit le désir, mais aussi la finesse, la pertinence, et la profondeur de ses œuvres. Il est prudent aussi, pointilleux. C'est indispensable pour quelqu'un comme lui. Son art est inintelligible au commun des mortels. Ils seraient bien capable de mettre sa tête sur une pique s'ils savaient. Alors il attend. Il se prépare. La chasse fait aussi partie du jeu.

C'est le printemps, la sève monte et les corps sortent de l'atonie hivernale. Même le vieil homme, malgré son grand âge, le sent, ce réveil du monde. Il le sent, mais il ne le suit plus. La vie se détache de sa vieille carcasse, petit à petit, au fil des ans. Son sang est trop vieux, trop fade pour continuer à le porter. Bientôt il n'aura plus assez de force en lui pour vivre, et il s'éteindra. C'est le cours normal des choses, la déliquescence programmée du vivant, qui doit laisser sa place à la génération suivante. Malgré la science, malgré la médecine, cette règle est immuable. Et toutes les magies du monde n'y peuvent rien.
Sa main tremble. Son opinel le démange. Il a faim. Elle est revenue, cette soif maudite, cette voix qui s'élève contre l'injustice qui lui est faite. Il ne laissera pas la Faucheuse lui voler sa vie, comme ça, au goutte à goutte, jusqu'à le laisser vide, tari. Il veut vivre, de toutes ses forces déclinantes, de toutes ses tripes malades. Le temps est un vampire qui lui suce sa vie, jour après jour, heure après heure, sans lui laisser de répit. Il lui draine ses forces. Il lui vole son sang. Pourquoi devrait-il mourir, quand tant d'autres vauriens ont le droit de vivre ? Sa vie ne vaut pas celle des autres. Il ne fait pas partie de ces faiblards qui acceptent de se sacrifier, de s'effacer, en silence. Il n'accepte pas la date de péremption que lui impose Mère Nature. Elle veut son sang ? Qu'à cela ne tienne, il prendra celui des autres. De tous les autres. De ceux qui ont toute leur vie devant eux.

Le métro s'est arrêté, et la gamine est descendue. Le jeune homme aussi est descendu, à un wagon d'intervalle. Il se fond dans la foule du matin, petit poisson parmi les autres, incognito. Un jeu d'enfant. Personne ne prête attention à personne à cette heure de la journée. Les forçats du métro-boulot-dodo ont tous passé les œillères, garantes de leur santé mentale dans ce monde de fous. Il se rapproche, pas à pas. La petite sautille plus qu'elle ne marche, toujours en fredonnant sa comptine. C'est adorable.
Le vieil homme a suivi le flot descendant du métro, s'est laissé porter par lui pour atterrir sans encombre sur le quai. Le tic-tac de sa canne bat la mesure de son entrain, tandis qu'au fond de sa poche sa main étreint le manche en bois de son vieux couteau. Son attention est toute focalisée sur sa proie. Il est loin d'elle pour le moment, mais la route est longue jusqu'à la sortie. Beaucoup de couloirs à cet endroit. Il a largement le temps de la rattraper.
C'est presque par hasard qu'il se rend compte qu'il n'est pas seul. Le passage du jeune homme provoque un hiatus dans le flot des gens, léger, mais qui finit par se voir à force de suivre le même courant. Il faut quelques minutes au vieil homme pour comprendre que le blanc-bec suit une trajectoire parallèle à la sienne. Quelques autres encore pour décider que ce n'est pas après lui qu'il en a. Quelques seconde enfin pour décrypter son masque, suivre son regard, voir ses yeux vissés sur la même cible que lui. Sa cible.
Oh non, petit con. Tu ne me la voleras pas. Oh ça non.

 Le jeune homme n'est plus très loin derrière elle désormais. La jupe de la fillette frôle ses chevilles, ses doigts hésitent à caresser les boucles d'or qui volètent si près de ses mains. Il retient sa respiration. Bientôt, bientôt. Il y est presque. Encore quelques mètres. L'embranchement prévu se profile à l'horizon. Ses mains se tendent déjà, toutes griffes dehors, et fendent l'air.
Il bute sur le dos du vieil homme, qui lui barre soudain la route. Et échappe de peu au méchant coup de surin qui vise son foie. Il n'en revient pas : ce vieux croulant a failli le planter ! Il se retourne, prêt à faire face à son agresseur.
Il y a quelque chose de bizarre. Personne ne lui fait face, personne ne hurle. Qu'est-ce qu'il se passe ? Il cherche la gamine du regard. Elle est un peu plus loin. Sur ses pas, le vieux croûton qui la suit de près, tel une sangsue, une ombre affamée. Le jeune homme écarquille les yeux. Il ne peut retenir le sourire qui vient lui taillader le visage.
Ah tu veux jouer, salopard ? On va jouer.

Les mains du vieil homme tremblent comme jamais. Il ne savait pas qu'il en était encore capable, de défendre son bien comme ça, avec une telle force, une telle... jeunesse ! C'est bien la preuve que son idée fonctionne. C'est bien la preuve qu'il a besoin de ce sang jeune et vif qui gigote devant lui. La faim lui fait jeter un coup d'œil à sa lame. Pas de sang. Il ne l'a donc pas touché. Mais il a dû lui flanquer la frousse, pour sûr. Il rit.
Mais pas très longtemps. La haute silhouette du jeune homme point soudain au coin de son œil. Son vieux cœur a quelques ratés. Il ne comprend pas, ne comprend pas le sourire dément en travers du visage du jeune fou qui le bouscule violemment, et l'envoie bouler contre un panneau publicitaire. Il n'arrive pas à comprendre ce qu'il se passe, et heurte le sol en se posant toujours la question.
Peu importe. Le petit con a fait ça vite, et bien. Tout le monde a cru qu'il avait simplement trébuché, un vieux papy sénile perdu dans le métro. La fillette s'éloigne, et avec elle son élixir de jouvence. Le jeune homme est sur sa trace. La rage monte. Il se relève comme l'adrénaline l'embrase. Ses jambes retrouvent la célérité de sa jeunesse. L'opinel ressort de la poche, se laisse dissimuler dans la manche. Et la fureur enfle, celle qui répète « Moi ! Moi ! Moi ! » en boucle dans son cerveau ravagé, qui ne laisse plus passer aucune autre pensée. L'autre est plus jeune, plus fort, plus rapide. Il n'a aucune chance, il le sait. Mais il n'a pas le choix, il en a besoin. Et s'il ne peut pas l'avoir, personne ne l'aura.
Le jeune homme ne voit pas le vieux fou arriver sur lui, accaparé qu'il est par sa suffisance et par la petite silhouette qui trottine devant lui. Heureusement pour lui, l'homme est malhabile. Sa lame se plante dans son rein, loin de toute artère, loin de tout point vital. La douleur est insoutenable, mais ce n'est pas ça qui va le tuer. Il balance son poing au hasard, touche la tempe du vieux et l'envoie rebondir contre le mur. La fillette est sur le point de sortir des souterrains. Il ne peut pas la laisser s'échapper. Une main sur sa plaie, il enjambe les trois mètres qui le séparent d'elle, l'attrape sous les bras en lui plaquant les phalanges sur la bouche, et l'entraîne dans le tunnel qui s'ouvre à gauche. Elle a beau essayer de hurler, lui manger les doigts de ses petites dents blanches, lui continue à sourire. Enfin. Enfin.
La lame du vieux s'abat dans son dos, sans le rater cette fois. Ce n'est pas un rein qu'il a touché, c'est un poumon. La plaie siffle comme il grogne pour se dégager. Ses bras emprisonnent la gamine, il ne faut pas qu'elle s'échappe, il faut qu'il la garde pour lui. Ses doigts ne répondent plus, alors ses dents cherchent l'enfant. Jusqu'à la fin, tenter le tout pour le tout et imprimer sa marque. Créer, créer sur cette peau, peu importe l'outil. Le vieil homme grince et grogne et abat de nouveau son couteau, trouve cette fois son foie, mais le jeune homme ne lâche toujours pas. Pour rien au monde il ne lâcherai les quelques kilos de toile blanche qui s'agitent et hurlent dans son étreinte. Autour d'eux les gens crient, courent, appellent à l'aide. Quelques-uns tentent de les séparer, mais le vieux s'accroche de toute ses serres, levant et abattant sa lame sans réussir à porter le coup fatal, et lui enserre la gamine, s'accroche à elle de toutes ses forces, claquant des dents, ne distinguant plus rien, glissant dans l'inconscience. Bientôt il ne peut plus, elle lui glisse entre les doigts sans qu'il puisse la retenir, s'enfuit, miraculeusement épargnée, si ce n'est son sang à lui qui macule son petit corps. Il sourit en la voyant. Il a finalement atteint son but, il a peint cette toile vivante, il l'a marquée de son sceau. Le vieux est en train de laper ce sang qui lui a servi d'encre, de le boire à pleine gorgée directement à ses plaies, tandis que la gamine saute se réfugier dans les bras d'une passante. Les agents de sécurité arrivent bientôt et ceinturent le vieil homme qui gargouille des borborygmes au goût d'hémoglobine. Lui se vide de son sang sur le bitume du souterrain, ne pensant plus à rien, se contentant d'expirer, un vague sourire aux lèvres.

La fillette se remet doucement dans les bras de la passante. Ses sanglots s'espacent, diminuent d'intensité, ses larmes se tarissent. La dame lui chuchote des mots doux, la rassure, et elle finit par s'endormir dans ses bras, la tête contre son épaule, bercée par son pas régulier et son ton maternel. La femme s'éloigne tranquillement de la bouche de métro, son cardigan autour des épaules de la jeune fille. Les gens ne les remarquent pas. Et pourquoi le feraient-ils ? Une mère et son enfant, voilà ce qu'ils voient, maintenant que le sang qui tache la gamine est dissimulé sous la toile bleue du manteau. L'estomac de la femme gargouille. Elle a faim.
Ces deux crétins ont bien failli tout faire rater.
Ses mains papillonnent, s'attardent sur les mollets et les cuisses potelées de la fillette, ses bras, ses joues. Elle sourit, dévoile ses dents et une langue rose, salivante. Elle commençait à être à court, mais tout est bien qui finit bien.

lundi 6 janvier 2014

Tank

Quand on déniche par hasard une vieille bande dessinée punk britannique, qu'on tombe amoureux de l'héroïne, qu'en plus on regarde le film, et pour peu qu'on ait le cerveau qui turbine un peu trop sur lui-même, et bah ça donne ça :

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Elle s'est pointée un matin, toute seule. On avait monté le camp en plein milieu du désert, sous un tas de roches un peu moins moche que les autres. Il était à peine l'aube quand elle nous a réveillé à grands coups de louche sur la vieille casserole tordue que Soupe utilisait pour concocter sa bouillie. Ça nous a fait un choc. Et puis un deuxième quand on s'est rendu compte qu'on avait tous le pied verrouillé à une grosse chaîne, fixée au sol par autant de pitons que de pélos empaffés. Comment elle s'était démerdée pour passer un truc pareil entre nous, je sais pas. C'est Gros qui était censé monter la garde, mais comme d'habitude il s'était endormi. Le vieux a poussé une putain de gueulante quand il nous a vu alignés le long des anneaux de fonte. Gros a pris cher. Si le vieux avait pas été comme nous tenu en laisse, il en aurait probablement fait de la charpie. À raison.
Elle s'est foutu de notre gueule jusqu'à ce que le vieux se calme, ce qui a pris un certain temps. Elle a fini par nous libérer, après nous avoir fait promettre de la prendre avec nous. Première fois qu'on voyait quelqu'un réussir à forcer la main du vieux. Mais on la fait pas au vieux, c'est pas pour rien qu'on l'appelle comme ça. Elle lui a lancé les clés, et le premier truc qu'il a fait après s'être débarrassé de ses fers c'est essayer de la choper. Essayer, parce que pas moyen de mettre la main sur cette nana. Une vraie anguille, comme on dit, même si j'ai jamais vu d'anguille de ma vie. Au bout d'un quart d'heure à lui courir après en rond, alors qu'on commençait tous à se bidonner en scred, le vieux a laissé tomber. Ça le faisait bien chier, y a pas à dire. La gonzesse le narguait toujours, lui tirait la langue comme une gamine de six ans. Il a décrété la levée du camp en nous foutant des coups de pied au cul, histoire de nous apprendre à nous foutre de sa gueule, et puis il a gueulé à la nana qu'elle pouvait bien nous suivre si ça lui chantait, tant qu'elle ne se foutait pas en travers de nos pattes.
Et elle nous a suivi. Diable elle nous a même précédés la plupart du temps. C'était pas n'importe qui cette gamine, en tout cas certainement pas une traîne-poussière comme on en croisait le plus souvent, infoutus de faire autre chose que de survivre un jour après l'autre, toujours à deux doigts de clamser et passant leur temps à geindre. Ça non. Tank – c'est comme ça qu'on a commencé à la surnommer, après qu'elle a assommé à coups de boule un rôdeur qui avait pas eu assez de jugeote pour comprendre qu'il avait pas affaire à de la chair à viol – connaissait bien le désert. Petit à petit, elle s'est mise à nous indiquer des points d'eau, des abris improbables, qu'elle retrouvait parfois en pleine nuit, sans autre lumière que les étoiles. Même le vieux a fini par lui demander conseil de temps en temps. Mais surtout, elle a embelli notre quotidien. Notre pack de vingt-trois lascars a très vite adopté la crasseuse, une pipelette toute en nerfs, délurée, et surtout infatigable, en contraste total avec nos tronches d'ours, mal léchés et mal dégrossis. Elle est devenue notre mascotte, notre petite sœur, et gare à celui qui lui cherchait des noises. Pas qu'elle ait besoin de nous, elle savait se défendre. Plus d'un pékin croisé autour des puits a passé un sale quart d'heure à trop jouer au casanova de bas étage. Plus d'une casanovette aussi, puisque Tank était plus orientée gazon que piquet. Non que ça nous pose problème : on était tous trop vieux pour la voir autrement que comme une enfant, fille ou sœur.
Comme une gamine, elle parlait tout le temps. Elle connaissait tout le monde, aussi, et tout le monde la connaissait. Elle était née dans le désert, ça faisait pas un pli, tandis que nous étions des nouveaux, avec à notre actif seulement une petite demi-décennie passée à arpenter le sable et la roche. D'où elle venait, elle nous a pas dit. Ça nous intéressait pas de toute façon. Peut-être qu'on aurait dû se poser un peu plus la question. Quoi qu'il en soit, on a fini par savoir.
Ce jour-là, on est tombé au pire endroit, au pire moment. « La chance nous sourit de toutes ses dents les gars, gaffe à la morsure ! » a rigolé Tito. Ce guignol, y a que lui pour réussir à se marrer dans un moment pareil. Sûr qu'on a morflé. Perdus en pleine plaine, sans un bosquet ou rocher à l'horizon, on a essuyé une saloperie de simoun, une putain de tempête de sable biblique. On l'a vue venir de loin. Un mur de poussière, haut comme le ciel. Le vent était tombé autour de nous, mais ça turbulait sévère en face. On s'est arrêtés. On a tous fermé notre clapet devant le spectacle. Même le vieux a arrêté de ronchonner. Tous sauf Tank. Elle s'est mise à rire, un petit ricanement d'abord, puis de plus en plus fort, un fou rire qui est devenu dément, un rire à s'arracher les cordes vocales et à concasser sa cervelle. Un rire qui nous a foutu la trouille. Elle s'est tournée vers nous, et le sourire qui découpait sa tronche nous a terrifiés. Il disait deux choses : un, qu'on était morts, et deux, que c'est elle qui nous emmenait en enfer. Et puis elle a foncé. Droit sur la tempête. Et nous, on a suivi.
Je peux pas vous dire ce qui s'est passé. Tout ce dont je me souviens, c'est le sable qui me ponçait la tronche, la poussière qui me brûlait les yeux, et le bruit qui me broyait les tympans. Et Tank, toujours devant, toujours à mener la charge, à nous tirer de l'avant, droit vers la mort. Et nous qui continuions, pourquoi je sais pas, mais qui la suivions, comme un chien suit son maître. Je sais pas combien de temps ça a duré, combien de temps on a tenu. Ce qui est sûr, c'est qu'on a tenu. Et puis à un moment, pour qui pour quoi, on a su que c'était bon, qu'on allait s'en tirer. Tank nous avait traînés jusqu'où elle voulait sans réussir à nous buter ni nous larguer, têtus qu'on était, et maintenant elle nous promettait un abri, une issue dans cet enfer. Même pas besoin de le dire à haute voix, on le savait. On avait passé un test. De quelle sorte je sais pas, mais on l'avait passé, on avait tenu, et elle nous offrait sa miséricorde en récompense.
On a fini par arriver à un village. Perdu dans un creux, abrité de la tempête par un gros caillou posé de travers sur la roche du reg. Introuvable. C'était le milieu de la nuit, quoiqu'avec le sable qui saturait l'air on faisait plus vraiment la différence avec le jour. On n'y voyait rien, mais Tank a avancé, tout droit, jusqu'à tomber comme par miracle sur la pauvre lampe tempête qui battait dans le vent. Personne a rien dit en la voyant, on avait à peine assez de force pour mettre un pied devant l'autre. On était debout, c'est tout ce qui comptait, c'est tout ce qu'on pouvait encore faire. On a pris le chemin qui passait sous le rocher, les yeux et la bouche fermés à la poussière qui y tourbillonnait. Et puis on a passé un coude, et le vent et le sable sont tombés. On a tous expiré un grand coup, et on s'est écroulé.
Quand on a rouvert les yeux, une sale troupe nous tenait en joue. Rien à voir avec les bouseux tremblottants qu'on croisait dans les patelins du désert. Ces gens-là nous attendaient de pied ferme. Nos tronches de clodos, qui foutaient les jetons aux gratte-poussière, avaient pas l'air d'avoir beaucoup d'effets sur les têtes de tueurs qui nous zyeutaient. Autant de gonzes que de gonzesses parmi eux, et je sais pas lesquels me foutaient le plus la trouille. Puis nos cervelles ont commencé à se rallumer, et des détails à nous sauter aux yeux. Leurs tatouages. Leur équipement, hétéroclite mais bien entretenu. Et surtout l'esprit de corps, de meute, qui émanait d'eux. C'était un pack de maraudeurs, probablement pas un gros parce qu'on reconnaissait pas leur emblème, mais une bande d'enfoirés d'égorgeurs quand même. Tank nous avait traînés droit sur une saloperie de nid de vipères, et ça avait pas l'air de la perturber plus que ça.
Les brutes se sont écartées pour laisser passer un petit bout de femme. Une nana haute comme trois pommes, mais affûtée. Tranchante même. Tellement que ç'avait bien l'air d'être elle la patronne, malgré la marmaille qui s'accrochait à ses basques. Vu comment les golgoths locaux, qui faisaient bien deux fois sa taille et quatre fois son poids, mouftaient pas une cacahouète devant elle, c'était assez clair qu'il fallait pas l'emmerder. Elle nous a examinés de haut en bas, et on n'a pas fait les malins. Et puis Tank s'est levée, a enlevé son écharpe et ses lunettes de protection, et lui a fait un grand sourire. La nana a haussé un sourcil en la voyant, avant d'autoriser ses lèvres à se tordre un peu en coin. Alors Tank s'est jetée à son cou en gueulant « Salut grande sœur ! », et nous on s'est tous dit : oh putain dans quoi on s'est encore fourrés. Si on avait su…
Ladite grande sœur a esquissé une accolade avant de soupirer :
« Ça t'amuse de te pointer chez moi comme ça ?
– J'étais dans le coin, je me suis dit que j'allais passer te dire bonjour, c'est tout. Mais si t'as un bout de truc à grignoter, je dis pas non. »
La grande sœur de Tank lui a jeté un coup d'œil torve, qu'elle a ensuite braqué sur nous. On s'est fait tout petits.
« Toujours aucun respect pour les règles à ce que je vois. Allez, viens avec moi. »
Elle a fait signe à ses chiens de garde, qui nous ont laisser passer, après nous avoir foutus à poils. Littéralement. Des gens prudents.
Mais on a eu droit à bouffer, de la vraie graille comme on n'en avait pas vu depuis des mois. On s'est fait péter la panse à grands coups de pain dur comme du bois et de bique raide comme de la semelle, le tout arrosé de bibine pisseuse. Le paradis sur cette terre foutue. La sœur de Tank, Sara, avait l'air contente de revoir sa frangine. Nous aussi on a fini par se laisser aller à papoter à droite à gauche avec les gens de la Crevasse, comme s'appelait le patelin. C'étaient pas des maraudeurs, finalement, ou alors une sorte qu'on connaissait pas. Rien à piller dans le coin, du sable et du caillou à cent bornes à la ronde, et pas de char ou de caravelle pour organiser de grands raids. Ils avaient l'air d'être installés ici, dans la Crevasse, à cultiver du sorgho et à élever des chèvres autour de la source qui y coulait. Et pourtant, ils ne ressemblaient pas aux damnés de la terre qu'on croisait d'habitude. C'étaient des guerriers, hommes et femmes, en même temps que c'étaient des fermiers et des parents. C'était ça le plus étonnant, la quantité de marmots qui courraient partout dans le village. Une gonzesse sur deux avait l'air enceinte, et tous les barbus avaient en permanence au moins un chiard dans les bras et deux dans les pattes. Malgré ça, le village était au trois quarts vide. C'était étrange, mais on arrivait pas à comprendre en quoi.
C'est Gros qui a capté le premier. C'était peut-être pas la meilleure sentinelle du monde, mais sa cervelle tournait plus vite que la moyenne. Depuis un moment il griffonnait dans le sable l'emblème de la Crevasse, quand soudain il s'est tourné vers nous. Il a recommencé à le dessiner, mais en traçant les traits dans un ordre bien précis, et là on a vu ce qu'il avait vu. Et on a compris à quel point on était dans la merde.
Bien sûr, c'est à ce moment-là que les choses se sont un poil précipitées. Un gamin est arrivé en courant pour parler à Sara. Qui n'a eu que le temps de se lever. Un gonze crasseux a écarté la toile de la tente où on finissait de siroter le caoua local, une espèce d'infusion de racines à faire se lever un mort. Le type était tout maigre, mais grand, bougrement grand, avec une longue barbe filasse sensément noire mais grise de poussière et de terre, comme le reste du bonhomme. Un grand chapeau de desperado lui cachait le visage, c'est pour ça que nous autres il nous a fallu quelques secondes de plus que nos hôtes pour le reconnaître. Mais quand il a levé ses yeux absinthe sur nous, on n'a plus eu de doute. Il a commencé à avancer, tranquillement. Il mâchonnait un bout de réglisse, et même s'il était pas discret le bruit aurait pas dû s'entendre autant dans une si grande pièce. Il nous a passé en revue un par un, nous les vingt-trois types qui étions pas sensés être là, chez lui, dans la maison de ses parents. Un par un, dix autres types comme lui sont rentrés dans la tente, de tous les côtés, et nous ont détaillés comme lui des pieds à la tête. Le premier, l''aîné, a fini par arriver devant Sara. Il a tapé ses bottes sur le sol pour en faire tomber la poussière, frotté ses gants sur son manteau, avant de se débarrasser des premiers comme du second. Et là, il a sorti un truc qui nous a laissé comme autant de paires de ronds de flan :
« Salut, petite sœur. »
Il a embrassé Sara sur le front – Sara qui n'avait plus l'air de pouvoir vous trancher la gorge à coups de dents si vous l'énerviez un poil trop. Sara qui avait le regard d'une petite fille pour son grand frère qui revient de loin, les yeux brillants et le rose aux joues. Et puis le grand bonhomme a vu Tank, et il s'est figé. Il a souri. Et puis il s'est mis à rire. Ses dix frangins se sont mis à rire avec lui. Les onze fous furieux dont les noms faisaient trembler tout ce qui survit dans le désert, qui régnaient de fait sur cette terre foutue, ces onze monstres responsables de tant de massacres et de morts aux quatre coins de la zone qu'ils en étaient devenus des légendes, ces onzes bonhommes étaient là, devant nous, et ils riaient, ils riaient de voir leur famille réunie, de découvrir leur petite sœur, la benjamine, de retour au bercail alors qu'elle était perdue depuis si longtemps. Ils riaient, de bon cœur, de joie, comme des gens normaux, ils riaient comme rient des hommes à qui on a trop promis et qui n'y croient plus, quand ce qu'ils n'espéraient plus arrive enfin. Ils riaient, et Sara, et Tank, et la Crevasse toute entière s'est mise à rire avec eux. Leur rire célébrait leur famille, celle dont le nom lui-même n'était plus prononcé, et je suis bien sûr que toute la zone les entendait, entendait l'annonce qui leur était faite, qui promettait des lendemains encore pires que les précédents, le chaos, l'apocalypse pour les colons, les pirates, les réfugiés de la guerre et les soldats qui la faisaient, tous ceux qui vivaient dans le désert sans en être les enfants. Les Onzains avaient été terrible, mais la meute au complet serait bien pire.
L'aîné, le chef, riait encore quand son regard s'est de nouveau posé sur nous, mais il ne se demandait plus à quelle sauce il allait nous manger. Nous étions ceux qui avaient ramené sa petite sœur à la maison. Nous étions le pack qu'elle s'était choisi, nous étions de la famille. La Crevasse était notre foyer, et les Onzains nos frères, et le désert notre territoire. La marque, la douzième lettre, allait bientôt orner nos peaux, et le monde allait apprendre le retour du dernier clan, le douzième, le clan de la sœur. Le clan de Tank. Notre clan.

vendredi 3 janvier 2014

Métro clip

À force de prendre le métro avec de la musique dans les oreilles, on finit par écrire des trucs comme ça. Pour ceux qui ne connaissent pas, il est nécessaire d'écouter That's my people (voir ici) avant de lire cette nouvelle. Et si vous ne connaissez pas NTM, vous pouvez aussi prendre le temps d'écouter le reste de leurs chansons après.

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Chopin, Préludes opus 28, N°4, samplé.
Les portes s'ouvrent. Flux et reflux du ressac humain, puis hurlement du signal, portes qui claquent. La musique monte dans mes oreilles et éteint les bruits.
I make music for my people
Une bonne femme est avachie sur sa valise.
Cause that's my people, that's my people
Un père célibataire – ou divorcé ? – gère sa marmaille à moitié endormie, dont une poussette. Chapeau bas.
I make music for my people
Deux gamins somnolent à côté de la vitre, capuches relevées, casques vissés sur les oreilles, les yeux rivés sur le rien qui s'étend de l'autre côté de la vitre.
J't'explique que ce que je kiffe…
Une bourgeoise de vingt piges, cintrée dans son trench méthylène, fuit tous les regards avec sa moue hautaine en étendard. Juste à côté, rouge au lieu de bleu, la même avec vingt ans de plus. Et les deux qui font mine de ne pas se voir, reflet l'une de l'autre à deux décennies d'intervalle.
…C'est fou mais c'est comme ça
J'me nourris d'ça
J'ai besoin d'ça…
Deux gamines se sont réfugiées dans un coin, enlacées, leurs tignasses frisées entremêlées. C'est fou comme c'est beau. Elles sont hors du temps, pour quelques minutes au moins. Hors de l'espace aussi, loin des néons et des badauds. Loin de tout.
…J'aime quand ça fait pah !
Quand ça vient d'en bas
Et puis quand c'est pas…
Un grand renoi à côté de moi, un colosse. Il tient sa demoiselle hindoue comme il tiendrait une fleur fragile, tandis qu'elle s'accroche à lui. Il la tient à l'écart, fait rempart de sa masse entre elle et la laideur du monde. Et elle s'y love avec ardeur, avec passion. Presque avec désespoir.
…Sans tricher
Sans jamais changer
Mon fusil d'épaule
Et puis garder mon rôle…
Et puis un petit papy et sa moustache vénérable, les cheveux gominés comme à quinze ans, il y a de ça un siècle au moins. Il est assis, il regarde le monde autour, serein, fatigué mais bien vivant, avec encore une étincelle de joie, de malice, au fond de ses yeux.
…Porter le maillot frappé du sceau de ceux qui dérangent
Est un honneur pour moi comme pour tous mes complices
Grondement du train qui ralentit.
Mes compères mes comparses
Crissement des freins.
Fatigués de cette farce
Les portes s'ouvrent.
On veut plus subir…
Quai inversé par rapport au reste de la ligne, le papa lutte avec sa poussette. Les gens se poussent, grognent, mais ils ont l'habitude.
…Sache que ce à quoi j'aspire
C'est que les miens respirent…
Sauf l'aigrie du métro. Il y en a toujours une.
Et vas-y que je t'insulte un mec au hasard. C'est toujours comme ça. Forcément un mec, forcément jeune. Forcément « bronzé ».
Cause that's my people, my people, my people, my people
Et lui, intelligemment, il reste calme, essaie de la remettre à sa place, de lui faire comprendre que le savoir-vivre dans les transports en commun, c'est aussi savoir fermer sa gueule parce que tout le monde est dans le même bateau. Et elle qui monte sur ses grands chevaux. Déblatère sur une fausse idée de la politesse qui ne s'applique qu'à elle, forcément. Tout le monde est consterné, mais elle ne s'en rend même pas compte.
Cause that's my people, my people, my people, my people
Connasse.
Cause that's my people
Hurlement du signal. Portes qui claquent. On est reparti. Le beat et les soubresauts de la rame sont sur le même tempo. Le grondement du train dans le tunnel n'arrive pas à couvrir le sample de piano qui revient, encore et encore, et creuse ma tête. Et la voix qui monte, qui vient donner de grands coups de taser à mes neurones.
À part fumer des spliffs
Mon premier kiff c'est de chiller…
Le wagon est plein. En même temps, c'est systématique à cette heure. On se marche sur les pieds, on s'excuse d'un sourire aussitôt rendu. La fraternité des souterrains.
…Des conneries parler
Juste pour parler…
Une claustrophobe, casquette punk plantée sur la tête, parle à moitié toute seule, à moitié à qui voudra bien l'entendre. Un mot, une blague, et ça suffit pour la soulager. Pour avoir le sourire d'un joli minois en récompense.
…On est des fous bloqués
Dans des cages d'escalier…
Un crâne rasé à moitié bourré radote dans son coin. Son pote grimace, l'empêche de hausser le ton. De faire une connerie. En même temps, l'autre est pas assez saoul pour ne pas se rendre compte que le teint moyen dans le wagon est plutôt foncé. Plutôt jeune et musclé. Et que lui n'est pas assez idéologue pour faire un bon martyr.
…Dans les yeux fatigués
Des gosses du quartier…
À l'opposé du wagon, son compatriote rose cochon fait dans l'ébriété multiculturelle. Son compagnon au teint olivâtre doit bien peser trois fois moins que lui et être trente centimètres plus petit. Un joli couple casquette & bandana.
…Mais déterminé
À ne jamais vraiment lâcher l'affaire
Qu'est-ce tu peux faire…
Miss Louis Vuitton n'en peux plus. Où alors elle est en compétition pour l'Oscar de je-souffre-dans-le-métro. Une moue grandiloquente déforme l'enduit de son fond de teint et agite sa serpillère blonde. Quel talent !
…Pas d'éclair
Remarquable !
De génie…
Bon, elle surjoue un peu, d'accord. Mais tout de même… Ça mériterait quelques applaudissements.
Cause that's my people
Une reine dans le métro. Assise dans le carré, sa noblesse foudroie la plèbe blafarde qui se presse autour. La peau sombre, les pommettes hautes, ses traits sont ceux d'un masque baoulé, d'une statue égyptienne. C'est une déesse de l'ancien temps, ni plus ni moins, la terre-mère elle-même peut-être, qui marche parmi nous. À ses côtés, roc d'ocre aux prunelles d'aigue-marine, l'éternel paladin veille sur sa dame.
Et personne ne les remarque.
Cause that's my people
Alors je vois sa fille. Aphrodite émergeant de l'écume. Elle est toute l'humanité. Noire et blanche, grande et petite, mince et ample, tignasse de cuivre crépue, iris bleus entre paupières en amande, nez fin et épaté, tâches de rousseur sur pommettes hautes, elle est toute la beauté du monde.
Dieu qu'elle est belle. Je m'en brûle les rétines.
I make music for my people
Hurlement du signal.
Portes qui claquent.
Respiration des vérins. Hoquet des portes. Encore. Et encore. Grésillement du haut-parleur.
« Veuillez ne pas gêner la fermeture des portes. »
Hurlement du signal. Portes qui claquent. On est repartis.
Et elle n'est plus là.
…C'est vrai j'me sens rassuré…
Le train s'est vidé. Enfin « vidé », c'est relatif. Disons qu'on y respire. Je secoue la tête. La fièvre est tombée, comme je retombe sur les rails du flow nerveux qui scande ses rimes dans mes oreilles.
…Je veux pouvoir les garder
Près de moi…
Un grattement syncopé se fait entendre. Une voix aigrelette monte, s'envole sur le 2/4.
« One love… One heart… »
L'esprit du grand Bob a ceci de magique que personne n'est immunisé contre.
« …and feel all right. »
Quelques sourires s'allument, mais c'est surtout la tension inhérente au métro qui a pour le moment disparu.
…J'ai pas la clé du bonheur
J'ai même jamais été à la hauteur…
« Give thanks and praise to the Lord, and I will feel all right. »
Le vieux rastaman ascétique remballe sa guitare après une dernière blague.
I make music for my people
Ils sont nombreux à donner au hère errant. La demoiselle en face de moi, dans son manteau rouge impeccable, fait même passer ma mitraille pour quantité négligeable avec le bout de papier qu'elle lui tend discrètement.
Cause that's my people
Le ver de terre sur rails s'extirpe des intestins de la Cité et sort au grand jour. La lumière inonde le wagon et achève de réchauffer les cœurs.
I make music for my people
Grondement du train qui ralentit.
Crissement des freins.
Les portes s'ouvrent.
Cause that's my people, my people, my people, my people
C'est mon arrêt.
Cause that's my people
Je descends.

Bruits de banc

Deux gamins qui discutent sur un banc. Une image de la vie de cité, vue à travers le verre déformant de mon imagination. Enfin c'était surtout une bonne occasion de se tripper à écrire de l'argot.

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« Hé, téma la bebon.
- De qui ?
- La meuf, là. Sa mère elle est chanmé !
- Wôo, pas touche, cousin !
- D'où ? C'est quoi l'embrouille ?
- Juste laisse béton, gars. Je la connais, c'est Ania. C'est une gadji de narvalo. T'as zéro chances, tu vas te ramasser. En plus y a moyen que tu lui foutes la jeura et là ma parole elle va te faire chialer.
- Mais nawak ! Elle est plus keusse que mon refrè, je la casse en deux en soufflant dessus ! J'suis un ti'mâle, ouam ! Téma la technique, bouffon.
- Lâche l'affaire, ma gueule ! Je te promets t'es pas assez stoc pour accrocher la miss en pétard. Y a un golmon qu'a fait la même boulette y a deux semaines, il a mangé ses dents. Le con il doit être en train de tiser sa peusou de mamie à la paille en ce moment.
- T'es sérieux là ?
- Mais ouais. Attends, je te raconte. C'était au barbec' d'Omar. Le pélo il se ramène genre bogoss' avec tous ses scarlas, et il se tape l'incruste, tu vois. En plus il parle fort, et il se sert comme ça genre il est chez lui. Le truc c'est qu'ils sortaient des Œillets, donc personne moufte. Omar et tout le crew ils étaient derrière à méfu en mode posés, du coup ils ont pas capté que l'autre était là à caguer dans le bocal. Les keums ils s'installent, pépères, et ils commencent à foutre la zone, à taper les petits et à emmerder les cousines. Là t'as Ania qui se lève et qui pique une bonne gueulante de derrière les fagots. Les keums ils font pas trop les malins parce que la miss elle envoie du lourd quand elle se vénère. T'as juste l'autre cassoce qu'est déjà à moitié torché et qui du coup bitte que dalle. Le con il se tape des barres à voir la frangine jouer sa daronne. Même il se met à la tchatter en mode relou, vachement près, limite il se frotte tu vois. Y avait son keum à côté de moi, je lui fais : « Gars, y a ta meuf qui le vit pas top top là. » Tu sais ce qu'il me réponds ? « T'inquiète, gamin, elle est assez grande pour se défendre. » Je te promets j'étais sur le cul. Le gars il se fend à moitié la gueule alors que sa nana est en train de se faire casser les couilles par un branleur de mes deux ! C'est après que j'ai capté. L'autre teubé il continue à la coller, et genre il la coince contre la table. Et puis d'un coup il lui met les deux mains aux seufs, comme asse. La miss elle a pas gambergé, direct elle lui a balancé une mandale. Mais pas une quecla de gonzesse, non non, une bonne grosse patate de bonhomme mon gars, un truc de ouf ! Le type il se vautre chanmé, il a le pif qui pisse du sang, une putain de fontaine ! Il gueule sa mère en se remettant debout, et genre il veut la savater. L'erreur de sa vie ! Elle lui a choppé les yoc ma parole, sévère, genre broyeur moulinex. La vie de ma mère rien qu'à mater j'ai eu mal aux boules toute la soirée. Le gars il hurlait que même le deux-tons des kisdés à côté c'est une berceuse. Tout le monde était plié en deux, même Omar et les autres qui étaient revenus et qui étaient encore plus morts de rire à cause du teuteu. Les soces de l'autre banane ils se sont taillés en deux-deux quand ils les ont vus se ramener à vingt-cinq. Mais le type c'est tellement un blaireau qu'il continue à parler mal. Du coup Ania elle en peut plus et elle lui plante un coup de tête direct dans son tarin en vrac. Le mec il s'est rétamé raide. Je te jure, cash à l'hosto. Et depuis il sort plus de chez lui.
- Ah ouais mais je vois trop c'est qui ! C'est le gros Ahmed !
- Ouais voilà ! Ahmed face de pépito. Le pote de Selim.
- Nan nan, de Carlos. Tu sais, les raclos du 52. Selim il est dans la bande à J-C.
- T'es sûr ?
- La vie de ma mère. Eh mais c'est qui le bouboule qui tape la discute à Ania ?
- Bah c'est son mec, Titou.
- Ouahouahouah deux secondes. Je capte pas. Le keum c'est moitié un bibendum, il est plus babtou que Pierrot la cefran et mate les sapes de charclo qu'il se trimballe. Qu'est-ce qu'il fout avec une bebon comme Ania ?
- Quoi ? Mais gars mais t'as craqué ton slip ! Tu parles pas comme ça de Titou, hein ! Titou c'est une putain de légende ! Personne lui parle mal. Même Saïd il le respecte !
- Quoi Saïd le barjo ? Sérieux ?
- Mais t'es sûr que t'habites aux Rosiers toi ? Faut sortir ma gueule, sinon on va te finir par te retrouver clamsé sous tes divx !
- Vas-y arrête de bréchan, tocard. Raconte plutôt.
- Ok ok. C'était l'année dernière, à l'anniv' de Sonia. On était tous sortis en teboi pour marquer le coup, une teuf de ouf, à l'ancienne. On s'est bien donné, mon con, dommage que t'ai pas pu venir. Titou c'est pas trop son truc, du coup il avait lâché la résoi pour aller tiser avec ses potos. Et donc quand on s'est tiré, Ania elle restée avec nous pendant genre cinq minutes, le temps que Titou se pointe avec sa gamos. Pas de chatte, c'est pile là que t'as trois relous qui débarquent, mais bien relou hein, du relou de compèt' ! Et puis pas des gentils : des putain de chetrons de tueurs, tu captes ? Stocma comme c'est pas possible, genre cailles de la sous-zone qui maravent les tchétchènes au petit dej', avec toujours une barre ou un feu sur eux, t'sais. La vie de ma mère je faisais dans mon fût' et tout le monde pareil. C'était une soirée pépère tu vois, pas de zonard ou de cailleras, que des petites sœurs et des daronnes, ou des crevettes comme ouam ou JP. Les keums ils étaient pas là pour se marrer, ils cherchaient grave la demer. Y avait qu'Ania d'assez narvalo pour ouvrir sa bouche. Sauf qu'elle aurait carrément pas dû cette fois. Le gros il l'a choppée direct et il l'a calée contre le mur pendant que les deux autres pedzouilles ils golri. Ania elle pouvait rien faire, le keum c'était trop une masse, mais putain elle était grave vénère et sa mère ça s'entendait. Le gonze ça le branche pas trop de se faire tailler par une crasseuse, du coup il lui a collé une grosse tarte dans sa gueule. Tout le monde s'est écrasé, sauf Ania qui s'en est mangé une deuxième du coup. C'est là que t'as Titou qui débarque, avec sa titine à deux balles. Il est peace, le Titou, il faut y aller pour le vénère. Et puis c'est le genre à utiliser sa bouche en premier. Sa mère comment y en a qui se sont fait tailler chanmé à lui casser un peu trop les yeucou. Une fois je l'ai bréchan un peu sec, sur le Coran plus jamais je le referai. Mais sa meuf c'est hors limites, tu raques cash. Il a même pas gambergé deux secondes, il est allé direct técla dans le mur les teutés des deux trous de balle qui se bidonnaient. Comme asse. KO direct. J'te jure, on voit encore les marques. L'autre pareil. Il l'a pécho par la touffe, et bim ! dans la lourde du Sunset. C'est pour ça le trou dedans. Mais l'autre gueudin c'était un mastard, rien à carrer d'être passé à travers le bois. Le barge il sort un putain de surin ! Là Titou il se vénère grave, jamais vu ça. Il le cravate à la gorge et il commence à lui caler mandale sur mandale. Il se fait schlasser de partout mais il en a rien à branler. Il bouge pas et il continue à envoyer les patates. Bim ! Bim ! Bim ! Bim ! Ça résonne dans toute la rue ! À un moment l'autre il bouge plus. Titou lui il saigne de partout. Ils ont tous les deux fini à l'hosto. Sauf que l'autre allumé on l'a jamais revu traîner dans le bloc.
- Et bah putain…
- C'est pour ça, cousin. Même Saïd il leur fait pas peur, tellement ils sont tarés. Du coup lui il les kiffe bien.
- Cimer' du conseil en tout cas.
- Que dalle. En vrai ils sont tranquilles quand tu les connais.
- Eh c'est pas Jacquot là-bas ? Il me doit de la thune, cet enculé.
- Eh t'as déjà vu sa reusse ? Paie ta biatch !
- Wallah ! Comment il doit trop douiller Ludo avec une meuf aussi relou !
- Ha ha ! Trop !
- Vas-y j'ai la dalle. On se prend un kebab ?
- Pas con. Comme ça on pourra passer chez Zebi récupérer de la beuh.
- Ça ça me plaît bien. On n'aura plus qu'à pécho de la tise et de la graille pour ce soir.
- À l'ancienne, mon frère. »

Grand final

Une histoire de gens normaux, qui se retrouvent un matin dans le même RER. Une histoire banale… ou pas.

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Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. 
Nora ouvre un œil. Enfin elle essaie, parce ce matin, comme chaque matin d'ailleurs, elle a l'impression que ses paupières ont été lestées avec l'intégralité des réserves mondiales de plomb, au moins. À croire que le marchand de sable a nettoyé les cuves de son supertanker au-dessus de son lit.
Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. 
Saloperie de réveil.
Elle finit par s'extirper de sous la couette, gauchement, plus portée par ses nerfs que par ses muscles encore saturés de la bibine que Morphée distille et fourgue en douce à l'humanité depuis toujours. Son poing s'abat sur le réveil, sentence impitoyable, histoire d'être sûre de ne pas le rater. Celui qui a inventé l'alarme devait être un putain de sadique, pour avoir fait en sorte que le bouton off soit hors de portée de tout individu normalement constitué. Enfin, à force de frapper à côté, elle a apprit, sinon à viser juste, du moins à taper assez fort pour faire taire cet appareil de malheur. Son cerveau commence à émerger, douloureusement. Encore un matin. Un matin pour rien. Bah.

Sarah n'a pas fermé l'œil de la nuit. Son réveil n'a donc pas subi le moindre outrage quand la radio s'est allumée à 6h30 ce matin. Sarah, allongée sous ses draps à peine défaits, les bras sagement croisés sur le revers, a patiemment écouté le bulletin d'info, la météo, avant de se lever très tranquillement, d'enfiler un peignoir et de mettre le café à chauffer. La maison est calme depuis une semaine. C'est inhabituel, un peu étrange. Mais pas si désagréable tout compte fait. Mis à part ses nuits blanches, elle se dit qu'elle supporte assez bien le départ de Thomas.

Éric se réveille en sursaut. Et merde ! Le réveil n'a pas sonné ? Putain c'est bien le jour ! Voyons voir, mes lunettes, quelle heure est-il ? Argh ! Je suis déjà à la bourre ! Merdemerdemerde de merde ! Mon pantalon, ma chemise ! Tant pis pour la douche, on verra ça ce soir. Au diable le café, je ferai tourner la cafetière au bureau. Ma valise, où est ma valise ? Ah, la voilà. Bordel de merde !
Éric ramasse d'une main le contenu de son attaché-case qui vient de se vider sur le sol, attrape ses clés, sa montre, son portable, enfile ses chaussures et claque la porte de son appartement. Il est en retard, et ce n'est pas le bon jour pour ça.

Quant à lui, rien ne le presse ce matin, rien ne le tourmente. Il s'est levé tôt pourtant, comme d'habitude en fait. Il a pris une bonne douche, s'est habillé consciencieusement. Il a même pris le temps de savourer un petit déjeuner, plaisir qu'il ne s'accordait plus depuis longtemps. Le jour n'est pas encore levé, mais il va faire beau apparemment. Ça le fait sourire. Il a le cœur léger. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas ressenti ça, cette fraîcheur de l'âme, ce sentiment que tout va plus bien que mal. Il l'a attendu pendant des années, et ce jour a fini par arriver.

Nora claque des dents. Plus d'eau chaude. Elle se sèche en tremblant, ses membres fins tendus par les frissons et la chair de poule. Elle enfile un jeans déchiré, deux T-shirts trop grands, et un pull noir informe, son préféré, qui proclame en grosses lettres rouges : « Devil may cry, but God committed suicide », sur fond de ni-dieu-ni-maître. Un pull qu'elle a elle-même orné de cette sentence, patiemment forgée par un encéphale d'adolescente rebelle gavé de belles-lettres et d'autres un peu plus sauvages. Un pull dont elle est fière. À ses yeux, il a le mérite de choquer les bobos et les filles à papa, et de faire des jaloux parmi les rase-bitume comme elle. Elle complète sa panoplie avec les grosses Doc Martens de sa mère, usées, élimées jusqu'à la corde, mais indispensables. Un bref coup d'œil dans le miroir, un hochement de tête approbateur, elle attrape son sac de cours et file.

Sarah contemple son visage dans la glace de la salle de bain. C'est étonnant à quel point il ne reflète pas sa sérénité intérieure. Son teint est maladivement pâle, ses traits tirés, tendus à craquer, ses yeux éteints sont cernés de cette couleur d'hématome qui sied si peu à la gent féminine. Elle commence par brosser longuement ses cheveux châtains qui commencent à grisonner, pour les faire rentrer dans le rang. Puis, méthodiquement, elle applique le maquillage qui va transformer cette face cadavérique en working woman affairée et sérieuse.

Éric court. Comble de malchance, son bus est arrivé en retard, bondé, a été pris dans un bouchon inexplicable à cette heure de la journée et s'est en plus tapé tous les feux rouges. Donc il court, pour essayer d'attraper le RER de 8h02, afin d'avoir encore une chance d'arriver à l'heure à sa réunion. Ses chaussures lui font un mal de chien, son souffle est court, il manque de perdre ses lunettes, mais miracle, le train arrive juste quand il déboule sur le quai. Exténué, mais soulagé, il s'engouffre à l'intérieur avec la foule des matinaux.

Quant à lui, il a tranquillement rangé sa vaisselle, préparé ses affaires. L'aube pointe à peine quand il part de chez lui. Les mains enfoncées dans son grand manteau noir, il admire le ciel hivernal, marchant de son pas de promenade. Les rares oiseaux qui passent la saison froide ici font entendre leurs piaillements mélodiques. Il traverse un jardin délicatement figé dans le givre, somptueux sous la glace. Les quais sont quasiment vides lorsqu'il arrive à la gare RER. Quelques minutes plus tard, le train arrive et il monte à bord.

Nora a réussi à dégotter une place assise, enfin un strapontin, entre les allées et venues à un arrêt. Ses écouteurs diffusent un quelconque rock teenage, du genre à ne pas trop encombrer les synapses de la jeune fille. Elle observe les gens autour d'elle, elle essaie d'imaginer ce qui se passe dans leur tête. Par exemple, le type debout contre les portes, en pantalon noir et cuir marron, qui passe son temps à regarder sa montre, c'est évident qu'il est en retard. C'est moins facile avec la dame en face, bien cintrée dans son tailleur beige. On dirait une banquière avec son dos droit et son maquillage sévère. Mais elle a les yeux rouges, comme si elle avait pleuré, ou fumé, sauf qu'elle a l'air tout sauf foncedée. Bizarre. En tout cas, je sais pas ce qu'il a à sourire l'autre niais debout au milieu, mais c'est pas commun. Ça doit être le seul à trouver le monde beau un lundi matin.

Sarah soupire. La jeune punkette qui la regarde a l'air moins niaise qu'il n'y paraît, malgré son style improbable et la musique trop forte dans ses oreilles. Bah, elle est encore jeune, son attitude bougonne et nihiliste n'est que ça pour l'instant, une attitude, un genre qu'elle se donne. D'ici peu, elle se sera rendu compte que c'est bel et bien le pessimisme le plus sombre qui a seul cours ici-bas, et elle rentrera dans le rang qui est son quotidien à elle depuis si longtemps. Ces réflexions arrachent un autre soupir à Sarah, bien plus long. Bien plus triste.

Je ne vais jamais être à l'heure, je ne vais jamais être à l'heure ! Éric trépigne. Le train n'avance pas assez vite à son goût. Encore un retard ou un problème quelconque sur la ligne. Saloperie de fonctionnaires. La remarque le ferait presque rire, étant donné qu'il est lui-même employé au Trésor publique. Et s'il veut que ça continue, il a intérêt à ne pas être en retard.

Quant à lui, il est debout dans un wagon, calme, détendu. Même l'atmosphère confinée et glauque du RER n'a pas réussi à lui faire perdre sa gaieté. La petite néo-rebelle le regarde certes bizarrement, mais ce n'est rien. Les soubresauts du RER le bercent, font disparaître le soupçon de tension qui naissait au bout de ses doigts, à la base de sa nuque. Il ferme les yeux, apprécie l'instant, se laisse flotter…

Elle aurait dû le voir venir. Gros comme une maison. Le neuneu qui faisait son mariole devant elle, « sans les mains » dans le RER, c'était juste évident. Et ben ça a pas loupé. Un coup de frein un peu brusque et vlan, cinquante kilos de kéké sur la tronche à Nora. Le gosse s'est même pas excusé, il a juste filé se planquer dans les jambes de sa grosse dondon de mère qui lui a gueulé dessus à peine une demi-seconde. Ça vaut même pas la peine de s'énerver. Elle jette un coup d'œil à la ronde. Que des habitués, comme elle, rompus aux aléas du transport en train. Chacun dans sa bulle, imperturbable. La vieille dame a toujours son air triste et ses yeux rouges, le stressé se bouffe tellement les ongles qu'il va probablement bientôt attaquer les doigts. Et puis il y a l'autre qui dormait à moitié debout tout à l'heure. Il a les yeux grand ouverts maintenant, avec de petits iris gris perdus dans le blanc, qui regardent droit devant. C'est pas commun. Pour un peu, ça ferait presque peur.

Ce n'est pas à elle que ça serait arrivé. Oh non. Elle savait tenir son fils, elle, elle l'avait parfaitement éduqué. Hélas, ça n'a pas suffit. Il l'a abandonnée, lui aussi. Il a claqué la porte, dans le fracas d'une dispute hurlante d'injures et de reproches, où il a jeté aux ordures vingt-cinq années consacrées à faire de lui un honnête homme, à lui enseigner le savoir-vivre et la respectabilité. Tout ça pour les beaux yeux d'une bohémienne, une petite garce, une catin voleuse d'homme qui n'a eu qu'à remuer du popotin pour le damner, le détourner de sa mère et de son rang. Tel père tel fils, dit-on. Elle avait espéré qu'il en serait autrement, que le fils rachèterait le péché du père. Mais la chair est faible, et l'homme ne peut que fauter, elle le sait à présent.
Le regard de Sarah passe sur le wagon. Son visage impassible tressaute à peine, réfrène sans y penser le rictus qui voudrait s'y étendre. Elle les voit, elle les démasque tous, ces animaux qui se permettent de les salir de leur envie, de ces coups d'œil jetés à la dérobée, lubriques, à peine dissimulés sous un vernis de fausse indifférence. Ils la dégoûtent, lui donnent envie de vomir, et de crier, de les frapper, de les battre au sang, de les émasculer, de déchaîner les flammes divines sur ce ramassis de cloportes obscènes et libidineux. Que le Démon les emporte ! Qu'ils croupissent en enfer, noyés dans leur propre infamie, pour l'éternité ! Qu'ils crèvent ! Qu'ils crèvent ! Crèvent ! Crèvent ! Crèvent !
Elle pince les lèvres. Des années de déni et de refoulement lui ont appris à tenir sa langue, à garder contenance et à mépriser en silence. Pas un de ses traits n'a bougé, n'a trahi sa rage intérieure. Mais le goût de bile sur sa langue est tenace.

Saleté de gamin, dégage de mes pattes. Et puis tiens-toi, sinon tu vas… Et voilà. Bien fait, ça t'apprendra. Et excuse-toi, bordel ! Pfff…Enfin, la gamine a pas l'air de s'être fait mal, c'est toujours ça. Ça lui apprendra, à elle aussi, pour plus tard, à tenir ses propres gosses. Ha ! C'est bien à toi de dire ça, papa-tout-mou. C'est l'hôpital qui se fout de la charité. Ha ! Ha ! Ha ! Quel con.
Quel âge elle peut avoir, d'ailleurs ? Elle a l'air un peu plus vieille que Lucie. Disons quinze, seize ans. L'âge où on commence à faire des conneries. Elle a pas vraiment une tête de petite conne écervelée, même si elle se donne du mal. Comme nous à l'époque, sauf que c'était cuir, jeans et lunettes de soleil, pas ces espèces de frusques dix fois trop grandes. Tu me diras, je préfère encore ça à ce que me met ma fille. Plus de peinture sur la tronche que de tissu sur le reste. Qu'est-ce que ce sera encore ce weekend ? Des chaussures à cent balles qu'elle ne mettra qu'une fois ? Un short tellement court que sa culotte dépasse ? Ah pardon, pas de culotte, c'est vrai, un putain de string fluo, histoire de brader le peu de dignité qui lui reste. Je t'en foutrais des claques à ces connasses de Cosmo. Elle a treize ans, bordel ! Quel père a envie de voir sa petite fille habillée comme une pute à cet âge ?
Il martèle la porte du wagon de frustration pendant cinq minutes, avant de revenir à sa montre. La mine qu'il tire alors n'en est que plus dépitée.

Quant à lui, le cahot l'a réveillé. Il se tient très droit, sans quasiment se retenir à la barre de métal. L'atmosphère somnolente du wagon n'a plus prise sur lui. S'il avait encore des doutes, ils se sont dissipés avec les dernières brumes de somnolence. Sa décision est prise, inébranlable, irrévocable. Quoiqu'il arrive maintenant, il ira jusqu'au bout.
Son regard accroche le visage de la punkette, front collé à la vitre, qui regarde passer le paysage gelé. Elle est jolie, un petit côté chaperon rouge, version coupante. Elle lui rappelle quelqu'un.

Nora n'arrive pas à se sortir le type de la tête. Il n'a rien d'exceptionnel pourtant, rien qui sorte de l'ordinaire. Taille moyenne, carrure moyenne, châtain, un grand manteau d'hiver noir et une écharpe grise. À part ses yeux, la manière dont il fixe le vide avec une intensité dérangeante, rien ne le distingue de la masse des anonymes qui emplit le wagon. Alors qu'est-ce qui cloche ? Elle n'en sait rien, mais quelque chose cloche. Où alors c'est juste elle.

Qu'a-t-il, ce jeune homme ? Il est malade ? C'est peut-être un retardé. Il y en a de plus en plus de nos jours, de ces bouts d'homme, éternels enfants, baveux et idiots. Des bâtards de Dieu, fruits du péché de leurs parents. Et leur pénitence en ce monde.
Ou alors c'est un fou. Il a une allure vraiment étrange. Non, non, reprends-toi ma chère. Tu vas finir par voir le mal partout, et alors c'est toi qu'on enfermera, comme une vieille folle, une toquée, une hystérique. Rends-toi à l'évidence : ce jeune homme n'a pas l'air bien dangereux.

Pfff… C'est fini, j'y arriverai jamais. Et merde ! Comment je vais rattraper ça ? Encore de longues soirées d'engueulade en perspective. Ou pire, plus rien. Elle est partie de toute façon, et qu'est-ce qui pourrait la faire revenir maintenant, hein ?
Quoi ? Qu'est-ce que t'as à me regarder comme ça ? Et tu souris en plus ? Tout va bien dans le meilleur des monde, c'est ça ? Tu veux que je t'en colle une pour te ramener sur terre ?

Quant à lui, il a senti que c'était le moment. Il ferme les yeux, détourne le regard. Il sourit toujours. Ses paupières se relèvent et saluent la dame grise d'en face. Sa main glisse dans sa poche, ses doigts se posent sur le plastique et le métal. Il lance un clin d'œil à la gamine, et son sourire s'accentue. Il sort son arme. Et le chaos s'installe.

Nora fait partie de ceux dont le corps ne répond plus, qui restent bloqués là où ils sont, tétanisés par la peur. Elle pleure. Elle tremble.
Elle ne veut pas mourir.

Sarah prie, de toutes ses forces. Elle prie pour son âme, pour sa vie. Pour son fils et son mari, aussi. Elle ne veut plus les perdre. Elle les aime.

Oh putain ! Oh putain ! Il a un flingue ! Il a un flingue ! Mais couchez-vous, tous ! Couchez-vous !

Quant à lui, le canon vient doucement se poser sous sa mâchoire. Son sourire grandit, dévoile ses dents. On dirait presque qu'il qu'il va se mettre à rire.

Hein ? Mais qu'est-ce qu'il fait ? Mais… Non ! Non ! Ne fais pas ça ! Ne fais pas ça !

Qu…Quoi ? Oh mon Dieu arrêtez-le ! Mais arrêtez-le !

Qu'est-ce que…?

Quant à lui, il relâche son souffle, et son doigt appuie…

Non ! Stop ! Non ! NON !

Oh-mon-Dieu-oh-mon-Dieu-oh-mon-Dieu…!

Oh putain !

BLAM !