mardi 16 décembre 2014

DDC : Sataniste

Sataniste : n. m. Croyant d'une religion minoritaire issue de la Bible (encore une), ayant fait le choix d'adorer une divinité qui apparaît à peine trois fois dans le bouquin. Ils sont connus surtout pour aimer les chats, et faire généralement partie des méchants, même si eux s'en défendent.

dimanche 14 décembre 2014

DDC : Au cas par cas

Au cas par cas : loc. adv. Méthode la plus efficace pour accomplir une tâche de la manière la moins efficace.

mardi 9 décembre 2014

DDC : Bananisation

Bananisation : n. f. Châtiment suprême sur la planète des singes, consistant à transformer le coupable en banane. Peine réservée aux mâles, les femelles subissant elles la moulisation.

dimanche 7 décembre 2014

Dico des cons

Excès : n. m. Après coup, fait de ne pas être allé assez loin. Appel à recommencer.
Larme : n. f. Résultat de la distillation forcenée des sentiments. Parfois, nec plus ultra de la fausseté humaine.
Zoo : n. m. Lieu d'éducation essentiel afin de pouvoir montrer aux enfants que Bambi est un connard.
Œuf : n. m. Meilleure manière de faire cuire une poule.
Porte : n. f. Distributeur d'hématomes, voire de fractures. Entièrement gratuit.
Pénombre : n. f. I. Lumière en état de dépression avancée. II. Ombre tapineuse fardée à la truelle.
Biscuit : n. m. Élément architectural de base chez les bonshommes en pain d'épice.

« Hortense »

Le premier nom d'Hortense, c'est Félicia. Mais ça fait bien longtemps qu'on ne l'a pas appelée par ce prénom. Toute petite déjà, elle insistait pour qu'on l'appelle Félix. Car oui, elle voulait être un garçon. Mieux, elle savait qu'elle était un garçon, que Dame Nature s'était juste trompée en la collant dans un corps de fille. Il lui a fallut du temps pour convaincre les bonnes personnes mais finalement, des années plus tard, elle a finit par réparer l'erreur, et est devenue un homme. Ça lui a coûté cher, au sens propre comme au figuré. Heureusement, au fil du temps, les choses se sont appaisées, petit à petit. Il a même réussi à reparler à ses parents, et eux sinon à accepter, du moins à tolérer ce qu'il est. Oui mais voilà, à l'aube de la cinquantaine, Félix s'est rendu compte qu'il aimait toujours s'habiller en femme. Ne vous méprenez pas, Félix est bien un homme, il n'a aucune envie de rejoindre de nouveau la gent féminine. Il en connaît trop bien les travers. Mais depuis six mois, chaque vendredi soir, il revêt ses plus beaux atours, sa belle robe bleue et ses escarpins dorés, il se maquille comme sa mère le lui avait appris, trente ans auparavant, et c'est sous le nom si joliment désuet d'Hortense qu'il va arpenter le dance-floor du Saltimbanque, où il passe la nuit à danser, à célébrer sa vie, sa liberté, au milieu de ses frères et sœurs métamorphosexués. Et vous savez quoi ? Il est heureux.

Appartement 913


Le jeune homme est assis dans un rocking-chair. Il se balance doucement. Les yeux fermés, il n'a pas l'air d'écouter la télé qui hurle à voix basse. La pendule affiche 0:32.

Ouvre la porte.

Le death metal en sourdine a laissé la place à un talk show pastel et insipide. Le fauteuil ne se balance plus. Le soleil entre par la fenêtre et éclaire le jeune homme en contre-jour. Ses yeux sont fermés. La pendule affiche 9:15.

Ouvre la porte.

À l'écran, un homme qui sourit trop vante les mérites d'un aspirateur qui ne convainc pas assez. Des rires d'enfants se font entendre à travers la vitre. La pendule affiche 14:43.

Ouvre la porte.

Deux flics de choc poursuivent pied au plancher deux truands qui tentent de se faire la malle. Les pneus crissent, les balles claquent, toujours à volume réduit. L'orange du soleil couchant se reflète sur la tôle du supermarché d'en face, et donne une teinte chaude à la pièce. Rien ne bouge. La pendule affiche 19:59.

Ouvre la porte.

La nuit est tombée. Il fait froid dans l'appartement. On n'entend pas le moindre bruit, à part la télé qui pousse de nouveau la chansonnette, in petto. C'est l'heure où tout le monde dort. Soudain, le torse du jeune homme s'affaisse. Son bras tombe le long du fauteuil, et avec lui le garrot qui se défait, et la seringue qui teinte contre le parquet. La pendule affiche 1:08.

Ferme la porte.

dimanche 16 novembre 2014

État-civil

Père : Impair et gauche
Mère : Veilleuse merveilleuse
Date de naissance : Un beau matin, entre deux giboulées
Lieu de naissance : Complètement à l'ouest
Nationalité : Gauloise blonde
Taille : Pas trop
Poids : Un peu trop
Yeux : Comme un ciel de septembre à Nantes
Domicile : Pas fixe, pas encore
Éducation : Une pleine étagère de bouquins, et deux ou trois bonnes fées
Métier : Aller voir où il ne faut pas, juste par principe
Religion : Apostat
Loisirs : Blablabla
Signes particuliers : nævi artificiels, tâches pas de naissance.

mardi 11 novembre 2014

L'homme sans tête auquel il manquait le corps

C'est arrivé progressivement. J'ai perdu mes deux pieds, d'un coup. Impossible de savoir ce que j'en avais fait. C'était gênant, vous imaginez bien, mais je m'y suis fait. Et puis ce sont mes jambes que j'ai égarées. Habitué à ne plus avoir de pieds, ça ne m'a pas trop dérangé. Oui mais voilà, ma main gauche s'est fait la malle, bientôt suivie par le bras du même côté. J'avais beau être droitier, ce n'en était pas moins très handicapant. D'autant qu'elle aussi a filé à l'anglaise, la droite, peu de temps après, bras dessus bras dessous avec son bras. Me voilà tronc ! Tronc qui, piqué au vif, entreprit de se raccourcir, inexorablement. Le bassin d'abord, et tout ce qui y attenait encore, puis, chaque jour, un organe et quelques vertèbres, réduisant à chaque fois le sac de peau qu'était mon torse. Bientôt je ne fus plus qu'une tête. Je ne suis plus qu'une tête. Je suis toujours vivant, mais j'ai peur. J'ai si peur ! Vais-je la perdre, ma tête ? L'ai-je déjà perdue ? Je ne vois plus, mes yeux se sont tirés, mes oreilles aussi. Ma langue, ma peau, tous mes sens m'ont lâchement lâché. Il ne me reste que la pensée. Je pense toujours, je pense, oui, je pense, mais pour combien de temps ? Je pense, mais… mais, suis-je encore là ?

mercredi 5 novembre 2014

Appelé Quatorze

Je vais mourir. Je le sais, je l'ai toujours su. C'est peut-être pour ça que je suis comme je suis. Mes compagnons savent qu'ils vont mourir, eux aussi, mais les abysses qui les narguent les remplissent de terreur, uniquement de terreur, alors que son sourire, moi, me fait rire désormais. Je ris face à la mort, car quoi de plus drôle, de plus absurde, de plus grotesque que le trépas ? Je ris face aux balles, aux obus, aux baïonettes. Je ris mais surtout je m'efforce de les faire rire, eux qui tremblent devant le masque aux orbites vides. Je m'acharne à leur en montrer le ridicule, le comique. Mon humour est noir, mon humour désacralise tellement qu'il profane, qu'il blasphème. Certains me détestent pour cela. Peu m'importe. Apaiser les autres est ma seule préoccupation.

Henri a la gueule cassée, arrachée par une vague de schrapnels. Il a pleuré toute la nuit, du seul œil qui lui reste. Toute la nuit je lui ai raconté blague sur blague, des histoires qui font rire jaune, dépourvues d'espoir, caustiques, des histoires de la guerre. Juste avant l'aube, il a ri. Et puis il est mort.

Le jeune Gustave est à mes côtés aujourd'hui. Il est pâle, il tremble de fièvre. La dysenterie, oui, certainement, mais aussi la peur du front, qui lui bloque la cervelle depuis qu'il nous a rejoint, plus mal gré que bon gré si j'ai bien compris. Il court avec nous maintenant, le jeune berger. Elles sont loin ses chèvres et sa montagne. Il ne les reverra jamais, il le sait, il le savait en arrivant, personne n'a eu besoin de lui dire. Pas qu'il l'accepte désormais, mais il a vu le vrai visage du destin, son rictus moqueur, et il a bravement osé se moquer de lui en retour, tout en sachant bien que c'est lui qui gagnera, au final, toujours.

La chance nous sourit et nous crache à la gueule. Des forçats, des bagnards, la lie de la lie. Des fuyards, des repris de justice qui se sont eux-mêmes rendus à la liberté. C'est sur ça qu'on tombe au détour du col. Le regard qu'ils nous jettent est plus qu'équivoque. On ne ressemble plus à rien, et certainement pas aux fiers soldats que nous étions au premier jour. Hagards, épuisés, un fusil pour trois quand eux ont une pioche chacun. Ils ont été mieux nourris que nous ces derniers mois, ça crève les yeux. Autant que leur décision de nous faire la peau. C'est donc ici que ça se termine ? C'est tellement idiot que j'en ris, que j'en éclate littéralement de rire. Impossible à arrêter, les échos de mon rire résonnent dans toute la montagne. Comble de comble, ça les surprend tellement qu'ils hésitent, s'arrêtent, ce qui laisse le temps à Flaubert de faire sauter le caisson du premier. Je ris de plus belle, bientôt rejoint par mes compagnons. Un deuxième s'écroule, sa cervelle derrière lui. Il n'en faut pas plus pour les faire déguerpir. Pour une fois, pour ce jour, le Faucheur rit avec nous, alors rions.

Ça ne dure pas. Les chiens sont lâchés désormais, au sens propre. Derrière eux, les fusils sont nombreux, trop nombreux. C'est la fin, je le sais, Gustave et Flaubert le savent aussi, même nos poursuivants sont au courant. On n'a même pas l'espoir d'en emporter avec nous. Cela fait longtemps qu'il s'est fait la malle, l'espoir. Et bon débarras.

Les chiens sont sur nos talons. Gustave est mort, la joue emportée par une chevrotine. Et voilà que c'est Flaubert qui laisse sa jambe et sa vie dans un piège à ours. Lui qui les dressait, avant. C'est mon tour. Je trébuche sur une bête racine, et m'étale de tout mon long. Aussitôt le canon d'une arme se pose sur ma nuque. Je vais mourir, mais je ne sais pas pourquoi la seule image que j'ai en tête est celle de mon père dans sa barque, qui tente en vain, comme tous les dimanches, de sortir le brochet qui tue les alevins de notre étang. Il a fini par le rejoindre, au fond. Ça me fait rire, encore, une dernière fois, je ris jusqu'à ce que la balle fasse exploser mon crâne et mette fin à ma vie, la vie d'Antoine. Celui qu'on appelait Numéro Quatorze.

mardi 2 septembre 2014

Parrain

Résultat d'un petit défi entre amis
Télécharger la nouvelle : pdf

Cette histoire est un œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. Promis, juré.

Oh putain il a fait mal celui-là. La vache. J'ai les neurones qui carillonnent. Ça résonne sous mon crâne, une vraie symphonie. Je secoue la tête, ce qui n'arrange rien. Putain j'ai mal. Ceux d'avant, mine de rien, ç'a été, surtout après les cinq premières minutes, mais celui-là je l'ai bien senti passer. Je mets un peu de temps à reprendre mes esprits et à me rendre compte que j'ai du sang plein la bouche et – oui, c'est bien ça – une dent pétée. Je vois flou, mais en même temps, vu les beignes que je me prends depuis une demi-heure, ça n'est pas très étonnant. J'ai un peu de mal à relever la tête. Un peu pas très envie, aussi. Hélas, le type qui est en train de prendre son pied à me refaire le portrait n'est pas vraiment patient. Il m'attrape par les cheveux pour me remettre droit, face à lui. Sa trogne de paysan serbe n'est pas le truc sur lequel j'ai le plus envie de m'attarder pour le moment, alors je détourne les yeux, vers l'homme qui se tient derrière lui. Ses traits sont brouillés par le semi‑K.O. que l'autre brute m'a infligé, mais je sais qu'il s'agit de son chef. Qui se trouve être mon chef aussi, du moins jusqu'à il n'y a pas si longtemps. Je ne peux pas très bien le voir parce que je n'ai pas mes lunettes et du sang dans les yeux, mais je reconnais bien sa silhouette. Un petit bonhomme frêle, avec un crâne dégarni entouré d'une couronne de cheveux longs. Même si je le vois flou, je sais qu'il a un bouc autour des lèvres, et des lunettes. Et je sais que ses mains tremblent.
Je m'en reprends une en travers de la tronche, et la vision s'efface. J'ai craché le sang qui m'encombrait la bouche, qui s'en est allé tapisser le sol. Le béton ressemble de plus en plus à un chef d'œuvre tachiste, et sans mentir, je suis assez fier du résultat. J'aimerais dire que ça suffit comme ça, mais mon collègue ne l'entend pas de cette oreille et préfère en rajouter une couche. Et puis une autre. J'ai comme l'impression que je suis bien parti pour tomber dans les pommes. Ça me ferait le plus grand bien, je dois dire. Encore quelques droites bien placées et ciao la compagnie, direction le pays des merveilles.
Je n'y ai même pas droit, au final. Mon camarade a apparemment décidé de faire une pause. J'ouvre un œil circonspect. Le visage d'A. est penché sur le mien. C'est fou ce qu'il a l'air sain d'esprit vu d'aussi près. Il m'a posé une question je crois, mais je ne suis pas sûr, j'ai les oreilles qui sifflent. Il me regarde avec insistance. Je crois savoir de quoi il s'agit. Désolé A., mais la réponse est toujours non. Je lui fais un grand sourire, le plus beau dont je suis capable avec ma gueule en sang et ma dent en moins. Il opine, il a bien compris mon point de vue. Il me sourit en retour. Il n'a plus rien à faire ici, alors il se lève, et je le regarde s'en aller. Je garde mon sourire jusqu'à ce que Vladimir ou peu importe son nom me bloque la vue et se remette à triturer ma face avec ses jointures. Il y va franchement, cette fois. Je ne leur sers plus à rien, il est temps de tirer le rideau. Je me marre sous les coups que je ne sens plus vraiment. Je vais crever dans ce hangar, pour sûr, mais vous savez quoi, quand je repense à l'enchaînement d'événements qui m'a mené à cet endroit, à cet instant, et bien je ne peux pas m'empêcher de rire tellement c'est absurde. Et puis mourir en se fendant la gueule, au sens propre comme au figuré, si c'est pas le comble du comique…

Il y a un an, j'étais thésard. Étonnant, non ? Je vous fais grâce des détails de mon boulot, vous vous en foutez autant que du cours de math de Mme Trucmuche qui vous a traumatisé au collège et dont vous ne vous souvenez plus. Par contre, vous vous demandez sûrement comment je suis passé en à peine douze mois de jeune chercheur prometteur à morceau de viande tabassé par un péon analphabète. Voilà une excellente question. Pour tout vous dire, c'est la faute de mon chef.
Mon chef est un grand scientifique. Pas un prix Nobel non plus, mais quelqu'un dont le nom est connu dans le monde entier, du moins parmi les gens de son domaine de recherche, et aussi un peu au-delà. À la fin de mes études, j'ai postulé chez lui, un peu par hasard car le sujet de la thèse était un poil en dehors de mon domaine d'expertise. Mais j'ai été pris. Mon profil avait dû lui plaire, et même s'il se montrait parfois distant, c'était probablement plus dû à sa nature réservée qu'à une inimitié entre nous. Il m'aimait bien, je crois. En tout cas mon travail le satisfaisait pleinement.
Mon travail consistait, pour la partie terrain, à me trimbaler aux quatre coins de la France afin de fournir du matériel aux équipes avec lesquelles notre labo collaborait. Rien de très sophistiqué, juste des câbles, des antennes, et des badges à accrocher aux gens pour pouvoir les suivre durant leur journée. Je ne sais pas combien j'en ai distribué à moi tout seul de ces badges, durant mes six premiers mois de taf, mais maintenant que je sais ce que j'étais vraiment en train de faire sans le savoir, ça me donne le vertige.
Le matériel qu'on fournissait n'était pas parfait, loin de là. Il y avait toujours des trucs qui ne fonctionnaient pas ou mal, qu'on devait ramener au labo. D'ordinaire, je m'en acquittais le soir-même, avant de rentrer chez moi. En fait, je m'en acquittais toujours le soir-même, de peur d'égarer le matos. Pas que ça coûtait très cher, mais par principe.
Et puis, un soir, j'ai eu la flemme. Il était tard, la journée avait été longue, je n'avais qu'une seule envie : me taper une paire de croque-monsieur devant le dernier épisode de Banshee avant d'aller me coucher. Les badges défaillants du jour sont donc restés dans mon sac et m'ont suivi chez moi. Ça n'était ni important, ni grave. Je les aurais rapportés le lendemain.
J'avais à peine balancé mes pompes et enfilé mes tongs qu'on frappait à ma porte. J'habite au dernier étage d'un immeuble avec un digicode merdique, mais un digicode quand même. Du coup, quand j'ai ouvert la porte et que je me suis rendu compte que ce n'était pas ma voisine qui venait m'emprunter du sucre, j'ai eu comme un moment d'hésitation. Le fait que l'un des trois types en noir que j'avais devant moi me colle un badge sur la tronche ne m'a pas beaucoup aidé à comprendre ce qui se passait. J'ai juste eu le temps de comprendre les mots Police Judiciaire avant de devoir m'écarter pour laisser entrer ces sans-gênes. Les deux premiers sont passés devant moi sans me jeter le moindre regard. Le troisième s'est arrêté et m'a tendu un papier qui, apparemment, autorisait ces messieurs à fouiller chez moi. Je ne pigeais rien à ce qui m'arrivait. Je n'ai même pas regardé le document. Je n'avais qu'une seule question en tête : qu'est-ce que les condés venaient faire chez moi ?
Ils savaient manifestement ce qu'ils cherchaient, puisqu'ils se sont dirigés directement sur mon sac. Ils n'ont même pas fait semblant de chercher, ils en ont tout de suite tiré la pochette de papier bulle que j'aurais due ramener au labo. Le monsieur qui avait l'air de superviser les opérations m'a gentiment invité à m'asseoir sur mon canapé. Les deux autres ont déroulée la pochette devant moi, sur la table basse. J'étais perplexe. J'avais sous les yeux cinq badges, des puces RFID montées sur des petites cartes en plastiques d'à peine deux centimètres de côté. Du matériel totalement inoffensif. Les flics me regardaient avec insistance, s'attendant manifestement à ce que je passe aux aveux ou je ne sais quoi. Je ne savais pas s'il fallait que je me mette à rire ou à m'inquiéter pour leur santé mentale. L'un d'entre eux a fini par me demander si j'avais quelque chose à déclarer. J'ai répondu que non. Il m'a demandé de décrire ce que je voyais, et je me suis exécuté : cinq badges RFID défectueux que j'aurais dus rapporter au labo mais que j'avais oubliés dans mon sac. Ils ont ricané. L'autre flic a pris un des badges et a commencé à le désosser. J'ai protesté : le matos était peut-être HS, mais ça restait la propriété du labo. Il n'en avait rien à foutre. Il a extrait la pile, qu'il a ouverte en deux en se servant de son canif, et il me l'a collée sous le nez.
« Et ça, c'est quoi ? »
Je n'en avais pas la moindre idée, et c'est exactement ce que je lui ai répondu. Ça les a énervé. Ça m'embêtait de taper sur les nerfs de policiers qui s'étaient incrustés chez moi comme ça, mais c'était la vérité. Qu'est-ce qu'ils voulaient que je réponde d'autre ?
Ils m'ont reposé la question une bonne douzaine de fois, d'une bonne douzaine de manières différentes. À chaque fois j'ai répondu que non, je ne savais pas ce que c'était, ni ce qu'ils cherchaient, ni pourquoi j'étais assis là, chez moi, avec trois inspecteurs de la brigade des stupéfiants pour me tenir compagnie. J'étais sincère, et de plus en plus paumé, et ça a dû finir par rentrer dans leurs têtes parce que le troisième bonhomme, le sympa, qui était resté de marbre pendant l'interrogatoire, a commencé à faire la gueule. Il a tapé sur l'épaule de son collègue, et les trois se sont écartés pour discuter à voix basse.
J'ai examiné la pile. Je n'avais jamais vu l'intérieur d'une pile bouton avant, mais je doutais que ça ressemblait à ce que je voyais. On aurait dit un cachet de paracétamol rose, avec le chiffre deux imprimé dessus. Je n'étais pas débile : si les Stups étaient chez moi, ce machin rose était probablement de la drogue. Comment elle s'était retrouvée là, je n'en savais foutre rien. Je n'avais rien à voir avec ça, je ne pouvais pas aider ces braves agents de police, et puis c'était tout. Ceci dit, je sentais bien que ça n'allait pas être suffisant pour qu'ils me lâchent la grappe.
Les flics sont revenus vers moi. Cette fois, c'est le troisième qui a fait la conversation.
« Tu n'as vraiment aucune idée de ce que c'est, ni de pourquoi on est chez toi, n'est-ce pas ?
– Non, absolument pas, et si vous pouviez m'expliquer ça m'arrangerait.
– Est-ce que tu as déjà entendu parler du 25I ?
– Euh, non.
– Bom25, N-bomb ? Smiley paper ? Tout ça ne te dit rien ?
– Non, aucune idée. Mais j'imagine que vous parlez de ce truc », j'ai répondu en désignant la pile de la tête.
Il a soupiré, jeté un coup d'œil à ses collègues, avant de continuer.
« Pour faire court, ce truc comme tu dis c'est du 25I-NBOMe. Du LSD puissance dix, si tu veux, il a ajouté en notant mon regard perplexe. Deux grammes. Avec les cinq piles, t'en as dix grammes sur toi. Tu es un scientifique, n'est-ce pas ? Dix grammes, à cinq euros la dose de cinq cents microgrammes, ça fait combien à ton avis ? »
Pas le calcul le plus dur à faire. Mais le résultat m'a laissé bouche bée.
« Et oui, il a continué. Cent mille euros, c'est ce que tu trimbalais dans ton sac sans le savoir. En temps normal, c'est largement suffisant pour te mettre en détention.
– Vous êtes sérieux ? Je ne savais même pas que ça existait avant que vous m'en parliez !
– Du calme, j'ai dit en temps normal. On a bien compris que tu n'y étais pour rien, un dommage collatéral. On pourrait faire chier et t'embarquer quand même, tu passerais un jour ou deux en cellule et tu finirais par ressortir. Au bout du compte, nous on se retrouverait au point de départ et toi avec une ligne dans ton casier. Ça ne nous intéresse pas, et tu préfères éviter, non ? »
J'ai hoché la tête.
« Bref. Ce qui nous intéresse, ce sont les personnes qui savent que tu transportes du 25I dans ces trucs. Ce sont elles que l'on veut choper. Alors, si tu veux bien, tu vas nous aider. »
L'idée ne me plaisait pas vraiment, mais n'ayant jamais eu affaire à la police, j'étais incapable de savoir s'il bluffait ou pas, ni même si ce qu'il me proposait était normal, légal, ou même tout simplement possible. J'étais tombé en pleine série policière, et je dois avouer que j'étais complètement perdu. Néanmoins, la perspective de passer deux jours en garde à vue – qui plus est pour rien – ne m'attirait pas, mais alors pas du tout. Et puis j'étais un bon citoyen après tout. La police me demandait mon aide  – en poussant un peu, certes – alors je me devais de répondre présent, non ? Qu'est-ce que vous vouliez que je fasse d'autre ?
Le flic s'est présenté, ma donné sa carte, et m'a expliqué ce qu'on attendait de moi. En un mot, on m'a demandé de fouiner. Il fallait que je trouve des infos, n'importe quoi qui pourrait servir à sa sainteté la Justice. Chaque élément sur lequel je mettrais la main devait lui être transmis directement, et uniquement à lui. Pour cela, il me fit parvenir un téléphone portable soit-disant intraçable, avec lequel seul son numéro était accessible. Et puis il m'a lâché dans le grand bain. Je me suis très sagement mis au travail, poussé par la peur au début, par l'excitation ensuite. Et mine de rien ç'a été étonnamment facile.
Même si je n'étais pas censé être au courant, je faisais partie du système qu'ils cherchaient à démanteler. Je ne connaissais strictement rien aux techniques d'infiltration, alors j'ai juste laissé traîner mes oreilles. J'ai posé les bonnes questions – parfaitement innocentes, les questions – aux bonnes personnes, et petit à petit j'ai remonté la chaîne de fabrication la plus plausible. La drogue empruntait tout simplement le circuit normal des fournisseurs du labo. Le produit venait probablement de Chine, était pré-conditionné à Hong Kong (là où les piles étaient fabriquées), puis passait par l'Allemagne via des chargements de vraies piles d'où, sous l'étiquette de matériel scientifique, les piles fourrées à la came accompagnaient les puces jusque chez nous. Ingénieux, non ? Au-delà de l'aspect illégal de l'affaire, j'étais impressionné par la simplicité et l'intelligence avec laquelle le système avait été mis en place. L'affaire tournait comme sur des roulettes, d'un bout à l'autre du monde. Et le pire, c'était que la plupart des gens impliqués n'avait probablement pas la moindre idée de ce qu'ils étaient en train de faire.
C'est précisément ce qui fit tiquer mon agent de liaison. Tout cela était certes passionnant, mais cela ne nous disait pas, parmi tous les gens entre les mains desquels la drogue passait, qui était au courant et qui faisait simplement son travail sans se douter de rien. Il n'y avait rien non plus sur celui qui était à l'origine de cette machinerie, et qui était très probablement celui qui en tenait les commandes.
Une chose était sûre, on se servait de nous, du labo, pour expédier la marchandise aux quatre coins de la planète. C'était une idée de génie. La recherche est un milieu mondialisé, depuis toujours. Il est parfaitement normal pour un laboratoire de multiplier les collaborations internationales, dans notre cas en partageant notre savoir-faire et notre matériel. Ce qu'on faisait beaucoup, et ce qui expliquait pourquoi ceux qui étaient derrière tout ça devaient grandement apprécier nos services involontaires. Mais qui étaient-ils ? Qui pouvait bien avoir eu cette idée saugrenue – quoique très efficace – de faire transiter de la drogue par le milieu scientifique ? Et qui la récupérait à l'arrivée ?
Je n'avais pas accès à ces informations. Je ne faisais partie que de la section Transport du problème, et même ça je n'étais pas censé le savoir. C'est ce que j'ai expliqué à mon chaperon, mais il ne voulait rien savoir. C'était comme parler à un mur. La rengaine était toujours la même : creuser, creuser, creuser. À ce moment-là, ses menaces de départ étaient depuis longtemps oubliées. Ça faisait trois mois que j'étais dedans jusqu'au cou. Je ne faisais plus ça par peur de la prison : j'avais avalé l'hameçon, et j'étais solidement accroché. L'affaire m'intéressait, excitait mon intellect et ma curiosité. Mon chaperon n'avait pas besoin d'insister, moi aussi j'avais envie de creuser. Alors j'ai creusé.
Parce que l'information était là, à disposition, et parce que je ne voyais pas quoi faire d'autre, je me suis intéressé à toutes les relations de notre labo. Après tout, c'était par là que transitait la totalité de la drogue avant de partir aux quatre coins du monde. Il devait bien y avoir des choses intéressantes à dénicher là-dedans.
Nous étions au cœur d'un réseau mondial, ce qui n'avait rien d'inhabituel pour un établissement de notre niveau. Je me suis usé les neurones à étudier les noms, les lieux et les dates, les liens qui reliaient tout ce fatras à notre pomme, et qui les reliaient entre eux. J'ai fini par tout connaître par cœur. Ce n'était pas si dur. En fait, c'était presque marrant. Si on oubliait un instant qu'on avait affaire à de la science, ça ressemblait presque déjà à un réseau criminel : l'Italie, la Chine et l'Asie du sud-est, le Japon, les États-Unis, tous reliés entre eux par des intérêts communs, avec notre labo au milieu. L'analogie était presque immédiate : mafia, triades, yakuzas, gangs et milieu marseillais, ça aurait fait un excellent Guy Ritchie. C'était caricatural, mais ça fonctionnait. Ça fonctionnait même très bien.
C'est là que je me suis dit : « Oh merde. »
Je l'ai même dit à voix haute, je crois. J'ai repris mes fiches, dans l'ordre. Les coïncidences, on connaît bien en recherche. On sait parfaitement que corrélation n'implique pas causalité, et ce que non significatif veut dire. Cependant, on sait aussi repérer un schéma dans ce qui n'est au premier abord qu'un amas de faits sans structure. C'est le principe même de notre métier. Un schéma, c'est ce que j'ai commencé à voir en relisant toutes mes notes. Un schéma fou, complètement délirant si on y réfléchissait un peu trop, mais que je n'arrivais pas à me sortir de la tête.
Notre équipe était basée à Marseille, haut lieu du banditisme à la française. Elle était fondamentalement liée avec celle de C. C. à Turin, ainsi qu'aux Italiens de Paris emmenés par V. C.. Je ne connaissais pas bien ces deux personnes, ni s'il était possible ou au contraire complètement hors de propos de leur imaginer des liens avec Cosa Nostra. En tout cas, si on mettait côte-à-côte les clichés « italiens = mafia » et « Marseille = truands », ça donnait un point de départ à l'histoire. De fait, notre labo comportait lui aussi son lot de transalpins pour lesquels on pouvait, avec suffisamment de mauvaise foi, extrapoler un passé louche : S. d. N., mais surtout R. M., originaire des Pouilles, pré carré de la Sacra Corona Unita. Ce n'était pas tout : B. C. et J. F. étaient des locaux, de vrais Marseillais sur on ne savait combien de générations. Il n'était pas très difficile de leur imaginer des connections avec le Milieu. Cerise sur le gâteau, le conjoint de J. F., T. C., était basque. Si vous voyez ce que je veux dire.
Toujours dans l'équipe, on trouvait M. G., qui avait passé les trois dernières années entre la Seine-Saint-Denis, Aubervilliers et Saint-Ouen, triangle d'or de la criminalité du Nord parisien. C. V. gardait de son côté de nombreux liens avec sa cité natale de Copenhague, chef-lieu des Hells Angels scandinaves mais aussi refuge de la commune libre – et hautement stupéfiante – de Christiana. B. G., originaire du Portugal, faisait lui fréquemment l'aller-retour entre Marseille et la côte californienne, qui n'était pas célèbre que pour ses surfeurs.  Toujours dans les coïncidences suspectes, notre labo avait bien entendu une antenne en Corse, à la tête de laquelle on trouvait une énième italienne, A. F.. Enfin, A. M., allemande de son état, profitait de son congé sabbatique pour visiter l'Asie du Sud-Est, dont la Thaïlande, pays dans lequel le labo avait récemment mis en place une collaboration au sein d'une caserne. Le fait que la Thaïlande était un haut lieu de production d'héroïne, de surcroît sous la coupe d'une junte militaire, teintait cette information a priori anodine d'une toute autre lumière.
Ça ne s'arrêtait pas là : H. A. au Royaume-Uni, E. M. et Y. M. à Madrid, et J. S. en Finlande formaient le reste du réseau européen. A. P. ainsi que E. G., l'épouse de C. V., faisaient le lien avec le Brésil, tandis que E. K. servait de correspondant à Boston, mais également, via sa femme, avec les milieux québécois. Enfin, évidemment, on trouvait des liens avec la Suisse, en l'occurrence S. B. à Zurich.
Il m'avait fallu toute la soirée pour mettre tout ça bout à bout. C'était fou, complètement fou, ça faisait scénario de mauvais film, et encore seulement en plissant les yeux et avec la fatigue qui embrumait mon cerveau. Peu importais : au fond de moi, j'y croyais. Ça tenait la route. Quand j'ai relevé la tête de mes papiers, il était minuit passé. Même si j'avais l'impression d'avoir mis le doigt sur quelque chose, il était trop tard pour laisser un message à mon chaperon. Et puis j'étais fatigué, je voulais laisser le tout décanter pendant la nuit avant de décider quoi que ce soit. Avec un peu de chance, tout ça allait avoir une autre tête le lendemain matin. J'ai jeté un dernier coup à mes notes. Au milieu de tous ces noms, de tous ces liens, trônait une personne que je n'aurais jamais imaginée dans ce rôle tellement ça ne collait pas au personnage. Et pourtant tout convergeait vers lui. Ça ne pouvait pas être ça, j'avais dû me tromper quelque part. Après une bonne nuit de sommeil, j'y verrais de nouveau clair, je me suis dit. Tu parles.
Le lendemain matin, ce foutoir ressemblait toujours autant à un script de série B. Du moins c'est ce dont j'ai essayé de me convaincre pendant cinq bonnes minutes. Et puis j'ai laissé tomber. Ça collait, ça collait trop bien même, en tout cas suffisamment pour me mettre mal à l'aise et me forcer à contacter mon chaperon. Il n'était pas disponible, alors j'ai tout balancé sur son répondeur, en vrac, toute l'étendue de mes réflexions, et peu importait à quel point je pouvais avoir l'air d'un illuminé en récitant cette enfilade d'énormités. Je me suis senti mieux après, débarrassé. C'était déjà ça. J'avais refilé le bébé à une personne compétente, qui saurait quoi faire. Ce n'était plus de mon ressort.
Je ne vous raconte pas la tête que j'ai faite quand j'ai reçu sa réponse :
« Intéressant. À creuser. »
C'était tout. Trois mots pour me dire… pour me dire quoi, au juste ? Que c'était complètement nul et que je devrais regarder moins de séries ? Ou que ce que j'ai déniché était tellement sensible qu'il ne pouvait se permettre de me lâcher la moindre confirmation ? Je ne savais plus quoi penser. Pourtant ce que j'avais était intéressant ! Du moins c'était l'impression que j'en avais. Mais qu'est-ce que j'en savais ? J'avais besoin que quelqu'un jette un regard critique sur mon tas de déductions, et le seul à qui je pouvais me permettre d'en parler refusait la discussion.
J'étais seul, face à un problème qui me dépassait. Au final, ces trois mots sur le répondeur signifiaient juste ça, « démerde-toi ». Et puis je me suis souvenu qu'on n'était pas dans un film, où trois idées et une déduction à la con font un coupable qui va direct en taule. Mon chaperon avait raison, il en fallait plus. Tout ce que j'avais, c'était un faisceau de présomptions comme on dit. Il voulait des preuves, des éléments solides, indiscutables, qui serviraient devant un tribunal. En résumé, il voulait que je fasse un travail d'enquêteur. Ben voyons. Ma petite personne, même pas un flic, à peine un intermittent de la police, contre un empire de la drogue. Tintin au pays de la dope.
J'ai failli laisser tomber, et envoyer mon agent de liaison se faire foutre avec le reste de l'histoire. Mais l'attrait du mystère, couplé au fantasme du héros qui me titillait depuis six mois, a fini par prendre le dessus. My name is Bond, James Bond, et j'allais mettre hors d'état de nuire un cartel entier à moi tout seul.
J'ai quand même pris quelques précautions. Maintenant que j'avais une idée de ce que je cherchais, ce n'était pas le moment de foncer tête baissée dans le nid de guêpes. Mais c'était comme si les portes m'étaient déjà grandes ouvertes. Patiemment, pièce par pièce, j'ai reconstruit le réseau. Il m'a fallu six mois, mais je les ai tous rencontrés, tous les rouages de cette machine infernale. J'ai tout vérifié de mes propres yeux, incognito, et j'ai tout noté, tout pris en photo, tout documenté. Les intermédiaires, les « facilitateurs », les clients et les chimistes, j'avais tous les noms, je connaissais tous les visages. Plus que ça, pris dans la frénésie de la collecte d'information, j'ai exhumé la vie de chacun d'entre eux, leur forces et leurs faiblesses, les raisons pour lesquelles ils s'étaient retrouvés à jouer un rôle dans cet opéra de la contrebande. Et plus j'en savais, plus je trouvais des leviers, des moyens de pressions, pour en savoir encore plus.
Je ne me suis pas arrêté aux personnes, j'ai disséqué toute la machinerie du réseau. Depuis la chimie exacte des composés qui étaient fabriqués – car l'offre ne se limitait pas à la poudre rose qui s'était retrouvée dans mon sac – jusqu'aux détails des transactions, par quelles banques elles passaient et de quelle manière. J'ai tout mis à jour : les sources d’approvisionnement en matière première et en matériel, les lieux de fabrication, de stockage, les ateliers de conditionnement, les moyens de transports, la sécurité de l'ensemble, et puis tout le montage financier qui permettait de laver plus blanc que blanc l'argent qui rentrait dans les caisses, ainsi que les différentes destinations de ces montagnes de thunes, où il était mis à l'abri des regards inquisiteurs.
J'ai tout vu, tout écrit noir sur blanc, et tout relu tellement de fois que j'ai fini par tout connaître par cœur. J'avais le temps : pas une seule fois dans mes recherches mes chers amis de la police n'ont semblé intéressés par ce que je faisais. Ce n'était pas normal, j'en étais bien conscient, mais l'euphorie de l'enquête m'empêchait de m'en inquiéter. Je n'y pensais pas, sauf lors des rares pauses que je m'accordais, où je prenais le temps de prendre du recul sur ce que j'étais en train de faire. Ces fois-là, je contactais mon chaperon, mais la réponse était invariablement la même : « intéressant, à creuser. » Et je continuais.
Le plus perturbant, c'est que parallèlement je continuais tranquillement mon travail au labo, sans laisser rien paraître de mes « activités extra-scolaires ». Et pourtant, j'avais les preuves, toutes les preuves possibles et imaginables, que mes collègues étaient des trafiquants de drogue de la pire espèce. Des trafiquants intelligents, totalement invisibles, qui se faisaient des millions d'euros par jour en vendant de quoi se cramer la cervelle à grands coups de chimie à tous les junkies de la Terre. Je les détestais, bien entendu. Ils étaient « le Mal ». Mais malgré moi, je ne pouvais m'empêcher d'être impressionné – par leur calme, leur efficacité, leur professionnalisme dans le crime, qui tranchait avec l'image habituelle du délinquant qui se fait choper après avoir posté une photo sur Facebook, ou acheté l'équivalent du PIB d'un pays africain en voitures de luxe. Pire, je les enviais. Ils étaient heureux, ils étaient riches, et apparemment personne à part moi ne s'intéressait à leurs activités criminelles.
Ce qui m'empêchait de perdre la tête à contempler ces idoles de lumière, c'était le personnage qui trônait au centre. La tête pensante du cartel. Mon chef, donc, même si j'avais de plus en plus de mal à le considérer comme tel, voire comme un être humain tout court. Il m'apparaissait comme un espèce de démon, un demi-dieu, effroyable de génie et de cruauté. Je ne comprenais pas comment on pouvait être à la tête d'un tel réseau, d'une telle abomination, et garder au jour le jour cet aspect tellement normal, humain et même aimable. Le principe même de ce commerce était immoral, les moyens de le maintenir étaient immoraux – il y avait eu des morts, je le savais, j'avais exhumé les histoires à défaut des cadavres – mais pire que tout le simple fait de souiller la Science en utilisant ses outils pour perpétrer de tels fortaits me retournait l'estomac. Cet homme me faisait peur, vraiment peur. C'est peut-être pour ça que je n'ai jamais poussé mon enquête sur lui. J'avais peur de ce que je pourrais trouver. Je ne voulais pas savoir.
Et puis est arrivé un moment où j'en ai eu ma claque de tout ça. Tout était là, il n'y avait plus qu'à jeter un filet et ramener tout ce beau monde dans la nasse, un aller direct pour la prison, ne passez pas par la case départ, ne touchez pas 20 000 francs. C'était la seule chose qui me restait à faire.
Mon chaperon refusait encore et toujours de répondre à mes appels. Je n'en pouvais plus de ce répondeur, alors j'ai décidé de tout balancer, d'en référer directement à la police, la vraie, pas ce connard qui me laissait patauger dans ce merdier depuis un an. J'ai photocopié toutes mes notes, toutes les preuves que j'avais rassemblées, les moindres détails de la description du système que j'avais découvert, et j'ai fait un beau paquet que j'ai déposé à la Poste, direction le Quai des orfèvres. On était vendredi soir, il était 22h, et je peux vous dire qu'en rentrant chez moi je me suis senti soulagé, fier du travail et du devoir accomplis. Je me suis couché aussitôt, et pour la première fois depuis le début de cette folie, j'ai bien dormi.
Enfin presque. En fait de nuit de sommeil, j'ai eu droit à un kidnapping express. Quelque part entre minuit et six heures du matin, on a défoncé ma porte d'entrée, on m'a jeté un sac sur la tête et menotté les poignets – non sans m'avoir au préalable collé une paire de beignes pour que je me tienne tranquille – et on m'a balancé à l'arrière d'un fourgon. Quand j'ai pu de nouveau apprécier la lumière du jour – ou plutôt celle d'un spot de cinq cents watts droit dans ma tronche – j'étais ligoté sur une chaise dans un entrepôt abandonné. On ne m'a pas posé de question, on m'a laissé là, à attendre. Et puis Vladimir est arrivé, et il a commencé à utiliser mon visage pour s'échauffer les poings. Le reste vous le connaissez. À un moment, A. est arrivé, m'a posé une ou deux questions sur ce que je savais, et qui d'autre le savait. J'étais déjà à moitié K.O., et trop anesthésié par la douleur pour pouvoir réfléchir clairement, mais une chose était sûre : ce connard pouvait aller se faire foutre. Je crois que c'est exactement ce que je lui ai répondu. A. m'a souri, et puis il s'en est allé, laissant Vladimir parfaire sa technique à poings nus. J'ai décidé que cette histoire à la con avait eu ma peau, et je me suis préparé à mourir sous les coups de l'autre benêt.
Et puis le sort m'a fait une fleur. Du moins j'ai cru que c'était le sort.

C'est l'absence de coups qui me réveille, et j'ouvre les yeux sur une scène que je mets un moment à comprendre. Il y a A., seul, en train de sourire à un grand type qui braque un flingue sur sa tempe dégarnie. Il y a une douzaine d'autres types, lourdement armés, qui tiennent également A. en joue. Et puis il y a Vladimir qui geint au sol, une rotule explosée.
J'écoute ce que raconte le grand type. Il se moque d'A., dit qu'il a été imprudent de venir dans un endroit pareil avec pour seul escorte un crétin de Bosniaque illettré (ah tiens, Vladimir n'est donc pas Serbe mais Bosniaque, je n'étais pas tombé très loin). A. sourit toujours, les mains dans les poches pour contenir leur tremblement, et ça finit par énerver le grand type. Il crie qu'il va le buter, qu'il faut le prendre au sérieux, que ce n'est pas n'importe qui, qu'il a déjà tué des tas de gens et que ce n'est pas parce qu'A. est un parrain que ça va le gêner, même que son père est au courant et que lui et ses oncles soutiennent son plan. Mais A. sourit toujours.
Effectivement, une demi-seconde plus tard, des coups de feu éclatent, et la douzaine de porte-flingue se retrouvent par terre, la cervelle éparpillée sur le béton. Le grand type est indemne, son flingue toujours sur la tempe de A., mais je vois bien qu'il a du mal à comprendre ce qu'il vient de se passer. Il voit ses hommes par terre, et il se met à flipper, à flipper grave. Il est à deux doigts de faire dans son froc, ça crève les yeux. Je cligne des yeux quand je vois qui s'avance, son FAMAS fumant sur l'épaule. Mon chaperon, en chair et en os, venu pour me sauver. Sauf que quand il passe à côté du grand type sans le voir, ce n'est pas pour venir me détacher de ma chaise, c'est pour aller serrer la main tremblante de A. et lui murmurer  deux phrases à l'oreille. A. hoche la tête, puis s'adresse au grand type.
« Comme tu peux le voir, je ne suis pas seul et sans escorte. Mon ami ici présent est bien plus efficace et discret que tous les gardes du corps auxquels tu as pu avoir à faire. Tes hommes sont morts, et si tu es encore en vie c'est parce que j'en ai décidé ainsi.
« Tu es venu pour me tuer, et réjouis-toi, parce qu'aujourd'hui tu vas effectivement me tuer. Tu vas mourir la seconde d'après, mais ça n'est pas très important. L'important, c'est que tu vas me tuer, que ta famille va porter la responsabilité de mon assassinat, ce qui donnera toute la latitude à mon successeur pour s'emparer de leur territoire. Ne t'en fais pas, ton déshonneur ne durera pas très longtemps puisqu'ils mourront tous peu de temps après toi.
« Maintenant si tu veux bien, je dois m'entretenir avec mon successeur. »
A. s'écarte du grand type, que mon chaperon tient en joue, puis s'approche de moi. Il défait mes liens, essuie le sang sur mon visage, et s'adresse à moi de sa voix toujours aussi douce et posée :
« Je suis désolé pour ce traitement indigne, mais il était nécessaire. C'était l'ultime test que je devais t'imposer, et tu l'as brillamment réussi. Je suis fier de toi.
« Si j'ai fait tout ça, c'est parce que je suis en train de mourir. Pas à cause de cet imbécile, bien sûr : je suis malade. Tu as vu mes mains, comment elles tremblent. Ce n'est que le premier symptôme de la dégénérescence qui s'attaque à mon système nerveux. Il n'y a pas d'espoir pour moi, les médecins ont été clairs sur ce point. Alors plutôt que de me laisser mourir, j'ai décidé d'utilisé ma mort pour permettre l'émergence de mon successeur
« Ce sera toi. J'ai su, dès le moment où tu t'es montré à mon bureau, que ce serait toi. Je t'ai testé, bien sûr, et comme prévu tu t'es montré très largement à la hauteur. Au cours de ces derniers mois, je t'ai laissé te faufiler dans les moindres recoins de mon empire, et tu as tout vu, tout compris, et tout retenu. Tu connais tout du système que j'ai construit, et je sais que tu le vois pour ce qu'il est, une machine formidable que tout un chacun rêverait d'avoir entre les mains. Tu es brillant, tu sauras t'en servir, améliorer ce qui doit l'être, l'adapter au futur et la faire grandir. Tu ne maîtrises pas encore tout, mais Patrick t'enseignera le reste. J'ai foi en toi. Tu feras un excellent parrain.
« À présent, je dois te dire adieu. Je vais faire en sorte que ma mort soit le tremplin pour ta gloire. Sois-en digne. »
A. se relève tandis que je pleure toutes les larmes de mon corps. Je ne sais pas si c'est la fatigue due à la douleur, mais je me sens soulagé. Soulagé de savoir que je ne vais pas mourir, soulagé que cette histoire à la con soit terminée, mais surtout soulagé de m'être trompé sur A.. Il n'a rien du monstre sanguinaire régnant par la terreur sur un empire du mal. Il n'est qu'un homme, tout simplement, quelqu'un qui a bâti quelque chose de grand et veut en assurer la pérennité au-delà de son décès. Un homme que je ne connaissais pas il y a encore un an, mais qui m'a choisi, moi, pour être son héritier, et qui a même décidé d'aller jusqu'à se sacrifier pour moi et pour assurer la survie de ce qu'il a passé sa vie à construire. Je suis incapable de l'admettre, mais je suis profondément ému. C'est aussi pour cela que je pleure.
Bien sûr, je ne suis pas dupe. Ce plan machiavélique, ce jeu de piste qui m'a obsédé pendant tout ce temps n'était qu'un conditionnement, une épreuve psychologique dont le passage à tabac et la scène actuelle sont le grand final, destinés à ancrer ce qu'il veut faire de moi dans ma tête, à fixer le personnage qu'il a décidé que je devais devenir. Je le sais bien, je le vois bien, je suis suffisamment intelligent pour le voir, et A. sait que c'est le cas. Je le vois dans ses yeux plissés par un demi-sourire. Mais lui non plus n'est pas dupe. Il sait que malgré tout, mon admiration pour lui n'est pas feinte, que son discours d'adieu m'a touché, a fait résonner en moi une corde sensible. Le conditionnement n'est que pour le show, pour la beauté du spectacle, pour la légende que ses fidèles se transmettront entre eux. Le discours m'était destiné, celui que j'ai compris entre les lignes. Il sait que je l'ai entendu, il n'a pas besoin de confirmation. Il peut marcher tranquillement vers la mort : la relève est assurée.
A. revient se placer devant le grand type, qui tremble de peur sous la visée de Patrick. Il lui saisit la main, et replace le canon du pistolet contre sa tempe. Puis il lui ordonne de tirer. Le grand type ne veut pas, c'est évident, mais son cerveau dépassé par les événements n'arrive pas à trouver d'issue. S'il ne tire pas, il meurt ; s'il tire, il meurt. On voit presque sa cervelle tourner en rond comme un rat pris au piège. Finalement, la pression est trop forte. Il tire. Et aussitôt Patrick lui cale une balle entre les deux yeux.
Patrick range son arme et revient vers moi. Il m'aide à me relever, et passe son bras autour de mes épaules pour m'aider à marcher, tout en me taquinant sur ma naïveté.
« Tu croyais vraiment que j'étais un flic ? Ah mec tu as vraiment beaucoup à apprendre. Jamais un condé ne se serait comporté comme je l'ai fait ! C'était facile à vérifier en plus, mais ça t'est complètement passé au-dessus. Ça fait partie du b.a.-ba pourtant : comment gérer la police. L'autre chose que tu as oubliée, c'est qui sont les ennemis. »
Il avait raison. Je m'étais cru dans un film, et j'avais oublié les contraintes de la réalité.
« Ne t'inquiète pas pour ça, tu auras le temps d'apprendre, et je suis un bon professeur. »
On ne s'attarde pas, on ne jette même pas un regard au corps d'A. qui se vide tranquillement de son sang. En partant, on passe à côté de Vladimir, qui geint toujours dans son coin. Patrick tire un flingue de son holster, et me le fourre dans les mains.
« Ta première décision en tant que parrain. Qu'est-ce que tu vas faire de ce type qui t'a tabassé et en plus connaît ton visage ? »
Je regarde le flingue, puis Vladimir. La réponse est évidente.

dimanche 23 février 2014

Le tribunal

Un texte trop court pour oser le mettre en forme comme les autres, du coup je vais juste le laisser là.



Le tribunal

Dans la salle du tribunal, il y a moi. Je suis dans le box de l'accusé, bien sûr. J'écoute et je ne dis rien. Je n'ai rien à dire de toute façon.

En face il y a le procureur. Il tempête, le procureur. Il y a de quoi. De sa harangue tonitruante, il pointe du doigts toutes mes erreurs, mes faux-pas, mes ratés. Mes fautes aussi. Il n'en oublie aucune. Il les connaît sur le bout des doigts, il sait précisément de quelle manière montrer les choses, où appuyer, quel détail révéler pour faire à chaque fois ressortir toute l'étendue de mes erreurs. C'est le cas du siècle pour lui, une affaire qui lui tient tellement à cœur qu'il ne s'abaisse même pas aux filouteries habituelles, qu'il s'acharne à exposer au grand jour, crûment, simplement, tout ce qu'il y a dans le dossier. Il connaît bien son dossier. Ce n'est guère étonnant, parce que c'est moi le procureur.

L'avocat de la défense est sur la défensive, justement. Pire que ça, il regrette d'être là. Il n'en voulait pas de cette affaire, de ce cas indéfendable. Il a été commis d'office, et qui d'autre que lui aurait pu s'y atteler en effet ? Alors il essaie, malgré tout. Il a toutes les cartes en main, mais elles sont mauvaises, les cartes, et ça il ne peut pas y faire grand chose. Il a une défense, cependant. Pour tous les faits reprochés à son client, il y a des circonstances atténuantes, un peu, quand on les regarde du bon côté avec suffisamment de mauvaise foi. Ça ne tient jamais très longtemps. On n'amadoue pas un jury avec de mauvaises excuses et des pleurnicheries. Il essaie, l'avocat, mais en vain. Il le sait bien. Et moi aussi, je le sais, parce que l'avocat, c'est moi.

Il y a foule au tribunal. Je ne sais pas combien de gens sont présents, mais il y a du monde. Peut-être même qu'ils sont tous là. Il n'y a pas de jury dans ce tribunal, c'est devant eux que les débats font rage. Ce ne sont pas eux qui jugeront à la fin, mais leurs avis comptent aussi. Ce qu'ils ont à dire compte aussi. Ils murmurent, ils chuchotent entre eux, ils s'exclament parfois, se moquent et pleurent aussi. Tous, je sais ce qu'ils pensent de moi, et pourquoi. Parce ce que chacun d'entre eux, c'est moi.

Le seul qui ne parle pas, c'est le juge. Il siège, au-dessus de tout le monde, il écoute posément les uns et les autres, prétend peser le pour et le contre, mais au fond de lui il est affligé. Les faits autant que la manière dont chacun les présente, les tourne à son avantage, les réactions et les récriminations, les larmes et les justifications, tout ça l'écœure. Il est déçu. Il aurait voulu ne jamais se retrouver dans cette position, avoir à juger un cas pareil. Il est seul juge, mais il ne peut même pas envoyer tout balader, mettre fin au procès, renvoyer dos à dos toutes les parties. Il est – ô ironie ! – condamné à y assister jusqu'au bout. Sachant qu'à la fin, si rien ne vient faire cesser cette mascarade, il sera trop tard. Il le sait, et il prie on ne sait trop qui, on ne sait trop comment, d'agir, de faire quelque chose pour tirer tout le monde de cette impasse. Il regarde l'accusé, parce que si c'est lui qui est responsable de cette farce, c'est lui aussi qui peut les en sortir. L'accusé le regarde, et il sait ce que le juge pense. Il sait aussi que pour le moment il n'en est pas capable, il ne s'en croit pas capable, et ça le juge le voit aussi. Ça le rend triste. Je le sais, parce que le juge, c'est moi.

dimanche 26 janvier 2014

Naissance

Un texte en forme d'introduction, donc pas la peine d'y chercher une histoire complète. La suite viendra sous forme d'épisodes qui auront probablement l'air déconnectés, tous dans la même catégorie des Histoires de la fin. Sinon, c'est une simple scène, hors de son contexte pour le moment. Un vieux texte, un peu lourd et un peu bancal, mais bon.

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Il arrive.
Il est tout proche. Elle Le sent en elle, au plus profond, dans son ventre distendu par la maternité. Ça ne sera plus long.
Sept cercles de bougies entourent le lit où elle est allongée. Les petites flammes éclairent sa peau nue. Une fine pellicule de sueur la vernit. Elle frissonne, mais elle n'a pas froid. Elle a peur.
Au cours des dernières heures, la tension s'est lentement répandue dans son corps, dans son ventre rond qui trône, imposant. Il se prépare, Il s’apprête pour paraître en ce monde. Il se sait attendu. Elle ressent Sa faim et son impatience. Il a flairé les présences hostiles autour de lui, qui appréhendent Sa venue. Qui ont peur de Lui. Oh oui. Il a reniflé leur peur, leur effroi, et Il s’en délecte.
Autour d’elle pourtant, les gens ont l’air sereins. Chacun finit de préparer ses rituels. On déroule ses parchemins, on ouvre ses livres, on accorde ses instruments ; certains sortent de leurs sacs des fioles, des pots, des écrins contenant qui des mixtures, qui des herbes, qui des poudres magiques plus rares et dangereuses les unes que les autres ; on s'habille, on revêt les costumes d’apparat, les peintures sacrées. Un monde s'active tout autour d'elle. Des cierges ont poussés par centaines sur les dalles de la cave, en cercles, en pentacles, en caractères de toutes tailles et de toutes couleurs, et tracent sur le sol un glyphe cabalistique qui répand ses boucles et ses lignes à perte de vue. Des amulettes, statuettes, reliquaires et autres objets sacrés en parent les traits, les coins, chaque espace libre de la salle. Des symboles mystérieux marquent les murs, à la craie ou au charbon pour les plus rudimentaires, bariolés d'innombrables pigments issus d'on ne sait quelles étranges alchimies pour d'autres. Et partout, partout, des hommes et des femmes qui se pressent pour fignoler ceci, rectifier cela, mettre en ordre chaque détail et vérifier le reste. Tout est prêt cependant, seule l'attente fait bruisser les plus jeunes, les clercs et les disciples, incapables de tenir en place. Les anciens, les maîtres, sont immobiles, en prière depuis des heures maintenant. Mais même eux commencent à succomber, un par un. Des pierres, des os, des coquillages sont lancés dans une vaine tentative de divination. Cette nuit est obscure pour tous et les oracles restent désespérément muets. Alors les gens parlent. Les murmures et les marmonnements des prières d’apaisement emplissent la salle d’un bourdon qui se veut réconfortant. Mais l’angoisse gangrène l’ambiance. Les mains sont moites, étreignent les talismans de plus en plus fort et égrainent les chapelets pour calmer leurs nerfs. Les prières de paix cèdent le pas aux credo, aux suppliques que l’on adresse aux dieux. On prie pour sa vie, pour son âme ; on prie les idoles d’accorder leur force aux humbles mortels ici présents, afin de lutter contre Celui qui vient.
La tension retombe légèrement lorsque le Pair fait son entrée et indique aux délégations que l'heure approche. Chacune se tient à l’endroit qui lui a été assigné par l’Autorité. Les âmes sont fébriles. L’événement est unique. Pour la première fois depuis la création du monde s’est réunie celle que Rome nomme l’Œcumenica Universalis, l’assemblée suprême et exhaustive. Sont présents des prêtres de toutes les religions et croyances de la Terre. Tous, d'aussi loin qu'ils viennent, ont senti l’imminence de Son arrivée, et tous ont de leur propre chef accompli le voyage jusqu'ici, pour former l'alliance contre Lui. En ce lieu pas de querelles théologiques, pas de haine fraternelle, pas de fanatisme prétentieux. Tous respectent les pouvoirs de chacun, et tous savent que chaque dieu est présent avec sa délégation. Des dieux qui eux-mêmes ont fait taire leurs rivalités ancestrales pour s’unir contre Celui qui approche. Celui dont ils ont peur.
Cette peur latente a fini par envahir le concile. Ils L’attendent. Les infirmières, amenées ici pour s’occuper de la mère, sont prêtes elles aussi. Elles n’ont aucune idée du drame qui se noue en ce lieu, cependant elles ressentent pareillement la nervosité ambiante. Les mains se tordent, les ongles se rongent, les doigts galopent tels les Cavaliers de l’Apocalypse qui étendent désormais leur ombre sur la lande. Dehors le ciel est noir. Le vent ne se contente plus de souffler, il hurle tel un démon déchaîné, fait plier les arbres, fait gémir la demeure séculaire. Les éléments eux aussi savent et trépignent d'impatience. Un éclair hérisse l'assemblée. La tension a du mal à retomber. On reprend son souffle, on calme le galop de son cœur, on fait à nouveau le vide dans son esprit. Ils ont compris qu’Il tente déjà de les déstabiliser. Il n’est pas encore parmi eux mais Son pouvoir est déjà grand.
Un cri. Les yeux se tournent vers le lit au milieu de la salle. Le travail a commencé. Les infirmières se mettent immédiatement à l’œuvre. C’est le signal. Le murmure des litanies donne le ton. Les tambours, les djembés, les percussions de toutes sortes marquent le tempo, un battement lent et régulier sur lequel elles brodent progressivement. Le son des orgues et des cuivres enfle. Les danseurs se mettent à tourner. Les prières prennent leur envol, récitées, scandées, psalmodiées en une foultitude de langues. La fumée monte des calumets et des encensoirs qu'on allume de tous les côtés. Le ventre gonflé de la mère se contracte au rythme des mélopées. Les incantations emplissent peu à peu la salle, où se mélangent des effluves d’encens, de myrrhe, de laurier, d’herbes en tout genre et de marijuana. Les sages-femmes s'activent, les rythmes s’accélèrent. Roulement de tambours, chants qui s'exaltent. Stridulations des cornemuses, des fifres, des cithares et des trompes, qui viennent ajouter leurs voix à l'harmonie. La symphonie purificatoire éclot, se répand, intègre en son sein chaque âme et chaque cœur. Elle suit la cadence de l'accouchement, accompagne chacun des geste, chacun des soubresauts de celle qui enfante. Les contractions se rapprochent, et la musique suit. Mains et baguettes caracolent, augmentent la cadence, se mettent à cavaler sur les peaux, les bois, les cloches. Les voix deviennent chœurs célestes, se fondent les unes dans les autres et finissent par emporter le reste. Envolées de musiques surnaturelles. Des flûtes, des anches, des crécelles harponnent les tympans, féeriques et endiablées, jouent sur les nerfs comme les ongles sur les cordes des guitares, des harpes, des luths. Les basses, les gongs, les cornes de brumes et les didgeridoos font trembler les pieds, vibrer les côtes, court-circuitent les têtes. Dissonances, contretemps, odeurs fortes et enivrantes, formules répétées et encore répétées, de plus en plus vite, jusqu'à la nausée. Clameurs profondes, vacarmes des percussions, séismes en infrasons et incendies en suraigus. Hurlements d'aliénés, martèlements assourdissants, tonnerres et gémissements. Cacophonie fantasmatique. Un à un, les shamans, prêtres, moines en tous genres voient leurs yeux se révulser et se mettent à psalmodier dans les langues ancestrales ; les chrétiens invoquent en latin, les fils de l'islam récitent leurs sourates, chinois et gaélique s'enroulent autour du norois et du quechua. Remontent alors du phénicien et du sanskrit, de l'araméen et de l'égyptien, et tous les anciens parlers de tous les continents. Les voix se mêlent, s'unissent en une polyphonie occulte. On sacrifie sur tous les autels : agneaux, béliers, gazelles, renards, aigles, vautours, chats, chiens, souris, serpents inondent de leurs sang et de leurs entrailles les pieds des saints hommes. L’atmosphère est oppressante, pleine d’effluves musquées et douceâtres, de poussières et de cendres. Les flammes des bougies deviennent éblouissantes, crèvent les yeux et enflamment les cervelles. La mère a les yeux fermés, crispés par la douleur qui irradie son corps. Elle inspire. Expire. Inspire. Expire. Rythmes saccadés. La transe devient frénétique, c’est la folie de tous les côtés. En une multitude de langues, de sons, de tempos, on demande aux déités de s’incarner. La décharge de puissance divine électrifie la salle. Des gongs retentissent. Une relative accalmie s’est installée. Les rythmes ne sont plus dissonants, une nouvelle harmonie a été atteinte. Les yeux des prêtres sont luminescents, ils lévitent, leurs voix font trembler la terre. Les tempos accélèrent de plus belle, tous ensemble, et les prières reprennent, proférées de plus en plus rapidement. Cette fois, c’est la mère qui est saisie par la transe. Elle s'élève dans l'air surchauffé de la salle, ses yeux écarquillés ne laissant plus voir que le blanc. Elle crie, et sa voix se bloque sur une note terrifiante, assourdissante, qui perce les tympans et les cœurs, qui glace les sangs et tétanise les corps. Le cri dure, dure, encore et encore, mais les prêtres sont portés par les forces qu’ils ont appelées en ce lieu et ne détournent pas la tête. Le hurlement cesse brusquement. Elle se tord une dernière fois, arque son dos à en briser sa colonne vertébrale. Alors l’Enfant paraît, expulsé du ventre maternel par cette ultime convulsion. Il flotte dans les airs juste au-dessus du corps inerte de celle qui L'a porté, retombée évanouie sur l'autel. Dans les gorges des dieux incarnés monte alors un seul et même mot, un seul et même ordre hurlé par tous dans une terrible déflagration de puissance céleste. L’Enfant ne bouge pas. Le pouvoir afflue, irréel, fantastique, et déferle sur le Nouveau-né en un raz-de-marée annihilateur, sans qu'il n'esquisse la moindre réaction.
Sa bouche s’ouvre.
Il pousse Son cri, le cri de Sa naissance. Il ouvre sur le monde Son regard de jais empli d’étoiles. Dans Ses prunelles luisent les flammes de la rage la plus pure. L’assaut est immédiatement stoppé, soufflé comme une simple chandelle, évanoui comme s’il n’avait jamais existé. Les flammes grandissent dans Ses yeux. Les bouches sont closes, les membres raidis, les corps tétanisés par la terreur. L’un après l’autre, l’Enfant pose Ses yeux sur les prêtres et ceux-ci s’embrasent. Leurs vêtements, leurs cheveux, leur peau sont la proie du feu. L’un après l’autre ils se transforment en torches humaines, l’un après l’autre leur corps noircit et est réduit en cendres. Le feu les dévore tous, jusqu’au dernier. Il ne laisse rien, nettoie et purifie tout. En quelques secondes, il ne reste de la légendaire communauté que quelques cendres sur le sol de la salle, et le silence. L’Enfant se retourne alors et dépose un baiser sur les lèvres de Sa mère endormie, puis disparaît dans un souffle brûlant.

dimanche 19 janvier 2014

Stairway to Heaven

Ok, ce n'est ni la première, ni la dernière fois que cette histoire est racontée, mais j'avais envie de faire une version à moi. Question bonus : est-ce que vous arrivez à reconnaître tous les personnages ?

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Elle se réveille sur la plage, au son du ressac. Sa tête est dans le sable. Les allers et retours de l'océan baignent ses jambes. Le soleil cogne un peu.
Elle ouvre les yeux. Sa crinière noire, dénouée, est éparpillée autour d'elle, immense. Elle gémit un peu en relevant sa carcasse de pantin, toute en os depuis qu'elle est devenue abonnée aux paradis artificiels. C'est étrange d'ailleurs, l'appel de la brume s'est tu. Elle chasse les grains de sable, de son visage et de sa peau, et remonte la plage. La jungle ne lui fait aucunement envie, alors elle décide de longer la côte. Il fait beau, il fait même rudement beau. Les cocotiers, le sable blanc, l'océan, elle ne sait pas où elle est, mais l'endroit lui plaît. Le calme surtout. Elle est loin de tout ici. Suffisamment loin.
Au détour d'un tas de rochers, elle tombe sur un congénère. L'homme est seulement vêtu d'un short de lin usé, apparemment tout ce qui reste du pantalon d'origine. Pieds nus dans le sable, il jongle avec un vieux ballon de foot. Sa peau foncée luit de sueur. Son corps est mince, sec. Ses dreadlocks épaisses sautillent au rythme de ses cabrioles. Il la salue d'un geste et d'un immense sourire, sans cesser de faire virevolter son ballon. Alors qu'elle passe devant lui, son oreille attrape le gospel syncopé qu'il fredonne doucement, et ses narines le lourd parfum qui émane de la roulée posée sur le rocher. Jamaica spirit. Senteur en forme de madeleine qui fait remonter nombre de souvenirs, bons comme mauvais, mais débarrassés des chaînes qui les accompagnaient d'habitude. Elle ferme un instant les yeux. Puis rend à l'homme son sourire et poursuit son chemin.
Celui-ci finit par croiser une route qui s'enfonce dans  les terres. La jungle a laissé la place a des prairies sèches, de l'or sous l'azur du ciel. Ses pieds nus refusent le bitume brûlant et se déportent sur le bas-côté, parmi les herbes folles. Nonchalamment, elle refait son énorme chignon, qu'elle noue de rémiges ramassées par terre. Ses cheveux relevées, les estampes à l'aiguille qui ornent ses bras se révèlent dans toute leur candeur.
Devant elle la route est une ligne droite sous le ciel uni. Elle marche, sans éprouver la moindre fatigue, la moindre langueur. Elle pourrait marcher pour l'éternité si elle le souhaitait.
Quelques kilomètres plus loin une silhouette apparaît à l'horizon. Elle la rattrape bientôt. C'est un vieux bonhomme qui se promène, une guitare entre les mains. Son pantalon de toile est trop grand, sa chemise largement ouverte sur un maillot de corps immaculé. Un vieux borsalino gris et des lunettes de soleil surmontent son sourire plein de dents. Le blanc de leur ivoire tranche sur le cuir sombre de son visage. Entre elles est coincée une sèche un poil tordue, qui fleure le tabac acre. Ses doigts gratouillent les cordes de son instrument, en tirent des virevoltes à deux voix qui lui font hocher la tête en cadence. Elles sont suffisamment entraînantes pour qu'après quelque temps elle ose poser sa propre voix dessus. Pas de mots, juste un scat léger pour accompagner la mélodie, au grand plaisir du musicien qui en sourit de plus belle.
Ils marchent ainsi, de concert, jusqu'en ville. Tandis que le vieil homme continue sa route, elle s'arrête à l'entrée, juste à côté du panneau trop vieux pour qu'on puisse y lire quoi que ce soit. La petite bourgade est blanche sous le soleil. Le temps qu'elle parcoure le paysage du regard, son compagnon musicien a disparu. Devant elle, la grand-route s'élargit en une petite place, un jardin ombragé d'arbres, avec des boutiques et des maisons autour. Elle n'a ni faim ni soif, mais elle se dirige tout de même vers le café.
C'est un authentique diner à l'ancienne : zinc, banquettes bleu ciel et juke-box clignotant. Un couple de serveurs se taquinent. L'une est un petit bout de femme, une hippie aux bracelets et breloques innombrables, l'autre un noir longiligne, coiffé d'une afro, aux mains pleines de doigts immenses.
« Want a piece, my heart? lui lance la serveuse de sa voix éraillée, en désignant ce qui ressemble fort à une pecan pie.
– T'is a wild thing. » assure son collègue, ce que le cuisto – un blanc-bec aux cheveux longs – confirme d'un tambourinement sur le passe-plats, tout en contretemps.
Elle n'a pas faim, mais elle accepte. La pie est délicieuse. Le patron entre comme elle se lève pour ressortir. Il la salue d'un « Hi, tender » traînant, avant de recadrer ses employés d'un bref aboiement.
De retour sur la place, elle se dirige vers le parc. Entre les chênes, des gens jouent aux échecs, sur plusieurs tables. Intriguée, elle s'approche de l'une d'entre elles. Le premier joueur est un très bel homme, très élégant, dont la lèvre s'orne d'une moustache superbe. Au moment où elle arrive à sa hauteur, il saisit sa reine et la pose dans le camp de son adversaire. Celui-ci, un jeune homme tout en os, à la tignasse noire toute hérissée, réfléchit un instant, avant de bloquer la pièce maîtresse avec son fou. « God save your queen now! » lance-t-il en rigolant.
Un peu plus loin, une autre partie. Deux hommes toujours, noirs cette fois. L'un est si immense qu'il s'étend sur tout le banc. L'autre est svelte et élancé, des tatouages sur les deux bras. Ils ont l'air de bien s'entendre. Ils rient beaucoup, ce qui contraste avec la guerre qui fait rage sur leur plateau. Les deux joueurs s'y rendent coup pour coup, avec fougue, rage presque. C'en est presque étonnant de voir à quel point la violence du jeu ne s'étend pas à leur discussion. Ils se lancent certes vanne sur vanne à la tête, mais elles les font plus marrer qu'autre chose. La jeune femme sourit, parce qu'elle les a reconnu. Elle est contente pour eux.
En se retournant, elle manque de se cogner contre un jeune homme qui déboule de nulle part. Elle se fige en le découvrant. Il est incroyablement beau. Ses yeux ont quelque chose d'infini, et quand sa voix monte pour lui demander si elle a du feu, elle fond sur place. Le petit sourire en coin qu'il arbore montre qu'il n'ignore rien de l'effet qu'il a sur elle, sur les femmes en général. Elle est sous le charme, un instant magique qui se brise lorsqu'un autre jeune homme s'avance et force le bellâtre à détourner le regard. Le nouveau venu est beau lui aussi, dans un tout autre style. Blond, yeux bleus, jean troué et chemise à carreaux, il émane de lui comme une quintessence d'éternelle adolescence. D'un hochement de tête, il s'excuse et s'éloigne avec le beau brun.
Elle quitte le parc, flâne dans les rues. Elle croise deux gitans, un violon et une guitare, qui font la manche. Ils n'ont pas l'air miséreux, bien au contraire. Ils sont heureux, tellement qu'ils illuminent la rue de leur musique. Elle déniche quelques pièces dans ses poches, qu'elle dépose dans l'étui du virtuose. Lequel la remercie d'un trille.
Elle marche en ville, passe devant un grand bâtiment en brique. C'est la bibliothèque. Un jeune homme est assis sur le banc devant la porte. Ses lunettes rondes levées vers le ciel, il fredonne. Il rêve.
Il n'y a personne dans la bibliothèque, à part le bibliothécaire. L'homme s'avance pour la saluer. Il est d'une grâce peu commune, il bouge comme s'il était en apesanteur, comme s'il marchait sur la Lune et non sur Terre. Il se penche et lui baise la main, l'air ému. Puis il retourne à ses livres. La jeune femme est bouleversée. Elle ne s'attendait pas à faire une telle rencontre, à le voir, lui. Elle finit par tourner les talons, au bout d'un moment, et sort, non sans jeter un dernier regard à la silhouette voûtée de celui qui fut – de celui qui restera à jamais – le Roi.
De retour dehors, elle voit un clochard en fauteuil roulant passer devant elle. L'homme a une vieille guitare posée sur les cuisses et un vieux bonnet posé de travers sur la tête. Son chariot avance doucement, ses mains sont presque paralysées. Il la dépasse sans la voir, puis s'arrête quelques mètres plus loin. Il se retourne, la regarde et lui sourit. Puis il repart en sifflotant, le grincement de ses roues en contrepoint. Son fauteuil dépasse l'église, qui jouxte la bibliothèque, et disparaît au coin de la rue.
C'est vers le lieu saint que se dirigent alors les pas de la jeune femme. Sur le parvis, deux prêtres discutent, le premier en aube, le second en civil, seulement désigné par son col romain. Le premier, noir de peau et brushing impeccable, tempête de tous ses membres en clamant : « Wake up! Or you'll be lost when your time comes! », ce à quoi l'autre, un jeune homme au teint pâle et à la mine fragile, répond : « My faith is strong, I don't need proof. » Un peu perplexe quant au sujet de leur conversation, elle veut s'approcher, mais un homme à la mine sévère, un cowboy en chemise et jean noirs, l'attrape par l'épaule et lui fait signe de venir avec elle. La main de fer sur son bras doit bien faire seize tonnes. Une étoile de shérif brille sur le tissu de sa chemise. Elle n'a d'autre choix que de le suivre jusqu'à la mairie, où il la laisse en compagnie du vieil aveugle qui tient l'accueil.
« Done messin' around, darling? » lui lance le vieux bonhomme, avant d'éclater de rire devant son visage contrit. Un second vieillard apparaît, et lui fait signe de ne pas prêter attention à son collègue un peu fantasque, qui continue de s'esclaffer. Il est au moins aussi vieux que l'autre, et porte un panama au-dessus de son visage taquin. Il l'accompagne par les couloirs du vieux bâtiment jusque devant une grande porte. Une petite plaque sur le bois rouge indique qu'il s'agit du bureau du maire. La voyant hésiter, le vieil homme la rassure d'un geste. Puis la pousse gentiment en ajoutant :
« Gotta walk that walk, baby. »
Elle inspire, et franchit la porte.
Une vieille dame très digne trône derrière un grand bureau d'acajou. La jeune femme se sent gauche, elle ne sait pas pas où se mettre tant elle est intimidée. La vieille dame sourit.
« Hi honey. Feelin' good? »
Son angoisse retombe avec ce sourire. Tout va bien se passer, on ne va pas la renvoyer. Elle répond à la question d'un hochement de tête. L'adjoint, un grand monsieur très droit dans son costume, ajoute de sa voix de baryton, profonde et rocailleuse :
« You'll see. It's a wonderful place. »
Elle ne peut être que d'accord. On se sent bien ici. On s'y sent mieux qu'en bas en tout cas. C'est un super endroit. Peut-être le meilleur endroit pour passer l'éternité.

samedi 11 janvier 2014

Duel

Parfois, on a des idées tordues. Mais parfois, ces idées font une bonne nouvelle. Ce qui suit est la définition même d'un conte urbain. Comme un conte, ça finit bien. Reste à savoir pour qui…

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Il est presque huit heure. Les voyageurs somnolent dans le wagon du métro. La plupart vont au boulot. D'autres, comme cette petite fille, vont à l'école. Elle est jolie, cette gamine. Une de ces chères têtes blondes dignes d'Épinal, coiffée de couettes, avec le cartable rouge sur le dos, la jupe longue, les collants verts et les souliers marine. Un vrai petit ange, le nez collé à la vitre, qui enchante les passagers par sa simple présence.
Elle va à l'école toute seule, comme une grande, même si elle n'est pas si grande que ça. Elle a quoi, sept, huit ans ? Guère plus. Elle se débrouille bien, remarquez. On voit qu'elle a l'habitude de faire le trajet. Elle ne note même pas les stations qui passent, et fredonne une comptine en balançant ses jambes. Elle est si mignonne. À croquer.
On est en mai, le soleil est déjà levé à cette heure. À chaque fois que le métro s'extirpe de sous terre, il éclaire joliment le wagon en général et la frimousse de la petiote en particulier. Ça sent l'été, les grandes vacances qui approchent, la fin de l'école. C'est peut-être ça qui explique son entrain, sa joie de vivre. Ou peut-être est-elle simplement d'un naturel joyeux. Toujours est-il que sa gaieté rayonne dans le wagon au moins autant que le soleil printanier, et fait éclore sourires et bonne humeur parmi les passagers.

Un jeune homme est assis sur la banquette un peu plus loin. Il sourit. Oh pas beaucoup, pas assez pour qu'on le remarque, mais simplement un tout petit peu trop pour que ce soit honnête. C'est un jeune homme élégant et bien mis, nonchalamment affalé sur la banquette, mais sans que ça entame en rien sa prestance, tant celle-ci est naturelle. Loden anthracite et costume sur-mesure, cravate sanguine, boutons de manchette en nacre et chaussures italiennes, il arbore la panoplie complète du jeune financier aux dents longues, gracieusement lancé à la conquête du monde par la courte-échelle paternelle. D'où la chevalière à l'auriculaire. Il est beau, cela va sans dire. Il est hautain, condescendant, imbu de lui-même aussi, mais cela fait partie du personnage. C'est familial, c'est dans ses gènes. Il a toujours été ainsi. C'est pour cette raison qu'il trouve et trouvera toujours grâce aux yeux de ceux – et celles – si désireux de se trouver un maître devant lequel courber l'échine. Et ils sont si nombreux.

À l'autre bout du wagon, un vieux monsieur regarde le charmant spectacle au travers de ses pupilles larmoyantes. Sa vue n'est plus ce qu'elle était, et même avec ses lunettes il a du mal à distinguer les traits des gens, mais la fraîcheur de la fillette est suffisamment évidente pour que même des yeux aussi fatigués que les siens n'aient aucun mal à en apprécier la beauté. C'est un grand-père jovial, presque cliché, avec ses demi-lunettes, son bob, son gilet de laine et sa canne. Oui, un vrai papy gâteau. Gâteux, aussi. Ses doigts tremblent sur sa canne. La main de l'âge le tient fermement depuis un moment déjà, et il sait que la médecine n'a que peu de recours à lui proposer. Il ne dort plus, le sommeil fuit son corps que le temps érode. Son corps qui lui fait mal, insidieusement, constamment, et ça l'exaspère. Il enrage de sentir sa chair se délabrer, tandis que son esprit reste vif, affûté, comme au temps de ses vingts ans. Il sert ses doigts sur le pommeau du bâton qui l'aide à marcher, dans une vaine tentative pour en retrouver le contrôle. Et pendant ce temps, la fillette chante, sautille, et vit.

Le visage avenant du jeune homme est impassible. L'ombre de sourire qu'il a pu arborer a disparu. On ne peut rien lire sur ses traits, et pourtant un mælstrom de pensées tempête sous son crâne au front haut. Des sentiments violents bouillonnent en lui, des sentiments qu'il a depuis longtemps l'habitude de dissimuler aux regards de la plèbe. L'émoi le submerge, ce qu'il a devant les yeux l'inspire. Sa muse est de nouveau éveillée, et lui enjoint de faire parler son art. S'il s'écoutait, s'il pouvait laisser son élan l'emporter corps et âme ici et maintenant, il la prendrait, au vu et au su de tous, tracerait dans sa chair et dans son âme à grands coups de son pinceau, jouirait de créer, de modeler à pleines mains cette argile inviolée. Il se retient avec peine, tant les images qui défilent dans sa tête sont éloquentes. Il est patient. Il sait qu'avec la frustration grandit le désir, mais aussi la finesse, la pertinence, et la profondeur de ses œuvres. Il est prudent aussi, pointilleux. C'est indispensable pour quelqu'un comme lui. Son art est inintelligible au commun des mortels. Ils seraient bien capable de mettre sa tête sur une pique s'ils savaient. Alors il attend. Il se prépare. La chasse fait aussi partie du jeu.

C'est le printemps, la sève monte et les corps sortent de l'atonie hivernale. Même le vieil homme, malgré son grand âge, le sent, ce réveil du monde. Il le sent, mais il ne le suit plus. La vie se détache de sa vieille carcasse, petit à petit, au fil des ans. Son sang est trop vieux, trop fade pour continuer à le porter. Bientôt il n'aura plus assez de force en lui pour vivre, et il s'éteindra. C'est le cours normal des choses, la déliquescence programmée du vivant, qui doit laisser sa place à la génération suivante. Malgré la science, malgré la médecine, cette règle est immuable. Et toutes les magies du monde n'y peuvent rien.
Sa main tremble. Son opinel le démange. Il a faim. Elle est revenue, cette soif maudite, cette voix qui s'élève contre l'injustice qui lui est faite. Il ne laissera pas la Faucheuse lui voler sa vie, comme ça, au goutte à goutte, jusqu'à le laisser vide, tari. Il veut vivre, de toutes ses forces déclinantes, de toutes ses tripes malades. Le temps est un vampire qui lui suce sa vie, jour après jour, heure après heure, sans lui laisser de répit. Il lui draine ses forces. Il lui vole son sang. Pourquoi devrait-il mourir, quand tant d'autres vauriens ont le droit de vivre ? Sa vie ne vaut pas celle des autres. Il ne fait pas partie de ces faiblards qui acceptent de se sacrifier, de s'effacer, en silence. Il n'accepte pas la date de péremption que lui impose Mère Nature. Elle veut son sang ? Qu'à cela ne tienne, il prendra celui des autres. De tous les autres. De ceux qui ont toute leur vie devant eux.

Le métro s'est arrêté, et la gamine est descendue. Le jeune homme aussi est descendu, à un wagon d'intervalle. Il se fond dans la foule du matin, petit poisson parmi les autres, incognito. Un jeu d'enfant. Personne ne prête attention à personne à cette heure de la journée. Les forçats du métro-boulot-dodo ont tous passé les œillères, garantes de leur santé mentale dans ce monde de fous. Il se rapproche, pas à pas. La petite sautille plus qu'elle ne marche, toujours en fredonnant sa comptine. C'est adorable.
Le vieil homme a suivi le flot descendant du métro, s'est laissé porter par lui pour atterrir sans encombre sur le quai. Le tic-tac de sa canne bat la mesure de son entrain, tandis qu'au fond de sa poche sa main étreint le manche en bois de son vieux couteau. Son attention est toute focalisée sur sa proie. Il est loin d'elle pour le moment, mais la route est longue jusqu'à la sortie. Beaucoup de couloirs à cet endroit. Il a largement le temps de la rattraper.
C'est presque par hasard qu'il se rend compte qu'il n'est pas seul. Le passage du jeune homme provoque un hiatus dans le flot des gens, léger, mais qui finit par se voir à force de suivre le même courant. Il faut quelques minutes au vieil homme pour comprendre que le blanc-bec suit une trajectoire parallèle à la sienne. Quelques autres encore pour décider que ce n'est pas après lui qu'il en a. Quelques seconde enfin pour décrypter son masque, suivre son regard, voir ses yeux vissés sur la même cible que lui. Sa cible.
Oh non, petit con. Tu ne me la voleras pas. Oh ça non.

 Le jeune homme n'est plus très loin derrière elle désormais. La jupe de la fillette frôle ses chevilles, ses doigts hésitent à caresser les boucles d'or qui volètent si près de ses mains. Il retient sa respiration. Bientôt, bientôt. Il y est presque. Encore quelques mètres. L'embranchement prévu se profile à l'horizon. Ses mains se tendent déjà, toutes griffes dehors, et fendent l'air.
Il bute sur le dos du vieil homme, qui lui barre soudain la route. Et échappe de peu au méchant coup de surin qui vise son foie. Il n'en revient pas : ce vieux croulant a failli le planter ! Il se retourne, prêt à faire face à son agresseur.
Il y a quelque chose de bizarre. Personne ne lui fait face, personne ne hurle. Qu'est-ce qu'il se passe ? Il cherche la gamine du regard. Elle est un peu plus loin. Sur ses pas, le vieux croûton qui la suit de près, tel une sangsue, une ombre affamée. Le jeune homme écarquille les yeux. Il ne peut retenir le sourire qui vient lui taillader le visage.
Ah tu veux jouer, salopard ? On va jouer.

Les mains du vieil homme tremblent comme jamais. Il ne savait pas qu'il en était encore capable, de défendre son bien comme ça, avec une telle force, une telle... jeunesse ! C'est bien la preuve que son idée fonctionne. C'est bien la preuve qu'il a besoin de ce sang jeune et vif qui gigote devant lui. La faim lui fait jeter un coup d'œil à sa lame. Pas de sang. Il ne l'a donc pas touché. Mais il a dû lui flanquer la frousse, pour sûr. Il rit.
Mais pas très longtemps. La haute silhouette du jeune homme point soudain au coin de son œil. Son vieux cœur a quelques ratés. Il ne comprend pas, ne comprend pas le sourire dément en travers du visage du jeune fou qui le bouscule violemment, et l'envoie bouler contre un panneau publicitaire. Il n'arrive pas à comprendre ce qu'il se passe, et heurte le sol en se posant toujours la question.
Peu importe. Le petit con a fait ça vite, et bien. Tout le monde a cru qu'il avait simplement trébuché, un vieux papy sénile perdu dans le métro. La fillette s'éloigne, et avec elle son élixir de jouvence. Le jeune homme est sur sa trace. La rage monte. Il se relève comme l'adrénaline l'embrase. Ses jambes retrouvent la célérité de sa jeunesse. L'opinel ressort de la poche, se laisse dissimuler dans la manche. Et la fureur enfle, celle qui répète « Moi ! Moi ! Moi ! » en boucle dans son cerveau ravagé, qui ne laisse plus passer aucune autre pensée. L'autre est plus jeune, plus fort, plus rapide. Il n'a aucune chance, il le sait. Mais il n'a pas le choix, il en a besoin. Et s'il ne peut pas l'avoir, personne ne l'aura.
Le jeune homme ne voit pas le vieux fou arriver sur lui, accaparé qu'il est par sa suffisance et par la petite silhouette qui trottine devant lui. Heureusement pour lui, l'homme est malhabile. Sa lame se plante dans son rein, loin de toute artère, loin de tout point vital. La douleur est insoutenable, mais ce n'est pas ça qui va le tuer. Il balance son poing au hasard, touche la tempe du vieux et l'envoie rebondir contre le mur. La fillette est sur le point de sortir des souterrains. Il ne peut pas la laisser s'échapper. Une main sur sa plaie, il enjambe les trois mètres qui le séparent d'elle, l'attrape sous les bras en lui plaquant les phalanges sur la bouche, et l'entraîne dans le tunnel qui s'ouvre à gauche. Elle a beau essayer de hurler, lui manger les doigts de ses petites dents blanches, lui continue à sourire. Enfin. Enfin.
La lame du vieux s'abat dans son dos, sans le rater cette fois. Ce n'est pas un rein qu'il a touché, c'est un poumon. La plaie siffle comme il grogne pour se dégager. Ses bras emprisonnent la gamine, il ne faut pas qu'elle s'échappe, il faut qu'il la garde pour lui. Ses doigts ne répondent plus, alors ses dents cherchent l'enfant. Jusqu'à la fin, tenter le tout pour le tout et imprimer sa marque. Créer, créer sur cette peau, peu importe l'outil. Le vieil homme grince et grogne et abat de nouveau son couteau, trouve cette fois son foie, mais le jeune homme ne lâche toujours pas. Pour rien au monde il ne lâcherai les quelques kilos de toile blanche qui s'agitent et hurlent dans son étreinte. Autour d'eux les gens crient, courent, appellent à l'aide. Quelques-uns tentent de les séparer, mais le vieux s'accroche de toute ses serres, levant et abattant sa lame sans réussir à porter le coup fatal, et lui enserre la gamine, s'accroche à elle de toutes ses forces, claquant des dents, ne distinguant plus rien, glissant dans l'inconscience. Bientôt il ne peut plus, elle lui glisse entre les doigts sans qu'il puisse la retenir, s'enfuit, miraculeusement épargnée, si ce n'est son sang à lui qui macule son petit corps. Il sourit en la voyant. Il a finalement atteint son but, il a peint cette toile vivante, il l'a marquée de son sceau. Le vieux est en train de laper ce sang qui lui a servi d'encre, de le boire à pleine gorgée directement à ses plaies, tandis que la gamine saute se réfugier dans les bras d'une passante. Les agents de sécurité arrivent bientôt et ceinturent le vieil homme qui gargouille des borborygmes au goût d'hémoglobine. Lui se vide de son sang sur le bitume du souterrain, ne pensant plus à rien, se contentant d'expirer, un vague sourire aux lèvres.

La fillette se remet doucement dans les bras de la passante. Ses sanglots s'espacent, diminuent d'intensité, ses larmes se tarissent. La dame lui chuchote des mots doux, la rassure, et elle finit par s'endormir dans ses bras, la tête contre son épaule, bercée par son pas régulier et son ton maternel. La femme s'éloigne tranquillement de la bouche de métro, son cardigan autour des épaules de la jeune fille. Les gens ne les remarquent pas. Et pourquoi le feraient-ils ? Une mère et son enfant, voilà ce qu'ils voient, maintenant que le sang qui tache la gamine est dissimulé sous la toile bleue du manteau. L'estomac de la femme gargouille. Elle a faim.
Ces deux crétins ont bien failli tout faire rater.
Ses mains papillonnent, s'attardent sur les mollets et les cuisses potelées de la fillette, ses bras, ses joues. Elle sourit, dévoile ses dents et une langue rose, salivante. Elle commençait à être à court, mais tout est bien qui finit bien.

lundi 6 janvier 2014

Tank

Quand on déniche par hasard une vieille bande dessinée punk britannique, qu'on tombe amoureux de l'héroïne, qu'en plus on regarde le film, et pour peu qu'on ait le cerveau qui turbine un peu trop sur lui-même, et bah ça donne ça :

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Elle s'est pointée un matin, toute seule. On avait monté le camp en plein milieu du désert, sous un tas de roches un peu moins moche que les autres. Il était à peine l'aube quand elle nous a réveillé à grands coups de louche sur la vieille casserole tordue que Soupe utilisait pour concocter sa bouillie. Ça nous a fait un choc. Et puis un deuxième quand on s'est rendu compte qu'on avait tous le pied verrouillé à une grosse chaîne, fixée au sol par autant de pitons que de pélos empaffés. Comment elle s'était démerdée pour passer un truc pareil entre nous, je sais pas. C'est Gros qui était censé monter la garde, mais comme d'habitude il s'était endormi. Le vieux a poussé une putain de gueulante quand il nous a vu alignés le long des anneaux de fonte. Gros a pris cher. Si le vieux avait pas été comme nous tenu en laisse, il en aurait probablement fait de la charpie. À raison.
Elle s'est foutu de notre gueule jusqu'à ce que le vieux se calme, ce qui a pris un certain temps. Elle a fini par nous libérer, après nous avoir fait promettre de la prendre avec nous. Première fois qu'on voyait quelqu'un réussir à forcer la main du vieux. Mais on la fait pas au vieux, c'est pas pour rien qu'on l'appelle comme ça. Elle lui a lancé les clés, et le premier truc qu'il a fait après s'être débarrassé de ses fers c'est essayer de la choper. Essayer, parce que pas moyen de mettre la main sur cette nana. Une vraie anguille, comme on dit, même si j'ai jamais vu d'anguille de ma vie. Au bout d'un quart d'heure à lui courir après en rond, alors qu'on commençait tous à se bidonner en scred, le vieux a laissé tomber. Ça le faisait bien chier, y a pas à dire. La gonzesse le narguait toujours, lui tirait la langue comme une gamine de six ans. Il a décrété la levée du camp en nous foutant des coups de pied au cul, histoire de nous apprendre à nous foutre de sa gueule, et puis il a gueulé à la nana qu'elle pouvait bien nous suivre si ça lui chantait, tant qu'elle ne se foutait pas en travers de nos pattes.
Et elle nous a suivi. Diable elle nous a même précédés la plupart du temps. C'était pas n'importe qui cette gamine, en tout cas certainement pas une traîne-poussière comme on en croisait le plus souvent, infoutus de faire autre chose que de survivre un jour après l'autre, toujours à deux doigts de clamser et passant leur temps à geindre. Ça non. Tank – c'est comme ça qu'on a commencé à la surnommer, après qu'elle a assommé à coups de boule un rôdeur qui avait pas eu assez de jugeote pour comprendre qu'il avait pas affaire à de la chair à viol – connaissait bien le désert. Petit à petit, elle s'est mise à nous indiquer des points d'eau, des abris improbables, qu'elle retrouvait parfois en pleine nuit, sans autre lumière que les étoiles. Même le vieux a fini par lui demander conseil de temps en temps. Mais surtout, elle a embelli notre quotidien. Notre pack de vingt-trois lascars a très vite adopté la crasseuse, une pipelette toute en nerfs, délurée, et surtout infatigable, en contraste total avec nos tronches d'ours, mal léchés et mal dégrossis. Elle est devenue notre mascotte, notre petite sœur, et gare à celui qui lui cherchait des noises. Pas qu'elle ait besoin de nous, elle savait se défendre. Plus d'un pékin croisé autour des puits a passé un sale quart d'heure à trop jouer au casanova de bas étage. Plus d'une casanovette aussi, puisque Tank était plus orientée gazon que piquet. Non que ça nous pose problème : on était tous trop vieux pour la voir autrement que comme une enfant, fille ou sœur.
Comme une gamine, elle parlait tout le temps. Elle connaissait tout le monde, aussi, et tout le monde la connaissait. Elle était née dans le désert, ça faisait pas un pli, tandis que nous étions des nouveaux, avec à notre actif seulement une petite demi-décennie passée à arpenter le sable et la roche. D'où elle venait, elle nous a pas dit. Ça nous intéressait pas de toute façon. Peut-être qu'on aurait dû se poser un peu plus la question. Quoi qu'il en soit, on a fini par savoir.
Ce jour-là, on est tombé au pire endroit, au pire moment. « La chance nous sourit de toutes ses dents les gars, gaffe à la morsure ! » a rigolé Tito. Ce guignol, y a que lui pour réussir à se marrer dans un moment pareil. Sûr qu'on a morflé. Perdus en pleine plaine, sans un bosquet ou rocher à l'horizon, on a essuyé une saloperie de simoun, une putain de tempête de sable biblique. On l'a vue venir de loin. Un mur de poussière, haut comme le ciel. Le vent était tombé autour de nous, mais ça turbulait sévère en face. On s'est arrêtés. On a tous fermé notre clapet devant le spectacle. Même le vieux a arrêté de ronchonner. Tous sauf Tank. Elle s'est mise à rire, un petit ricanement d'abord, puis de plus en plus fort, un fou rire qui est devenu dément, un rire à s'arracher les cordes vocales et à concasser sa cervelle. Un rire qui nous a foutu la trouille. Elle s'est tournée vers nous, et le sourire qui découpait sa tronche nous a terrifiés. Il disait deux choses : un, qu'on était morts, et deux, que c'est elle qui nous emmenait en enfer. Et puis elle a foncé. Droit sur la tempête. Et nous, on a suivi.
Je peux pas vous dire ce qui s'est passé. Tout ce dont je me souviens, c'est le sable qui me ponçait la tronche, la poussière qui me brûlait les yeux, et le bruit qui me broyait les tympans. Et Tank, toujours devant, toujours à mener la charge, à nous tirer de l'avant, droit vers la mort. Et nous qui continuions, pourquoi je sais pas, mais qui la suivions, comme un chien suit son maître. Je sais pas combien de temps ça a duré, combien de temps on a tenu. Ce qui est sûr, c'est qu'on a tenu. Et puis à un moment, pour qui pour quoi, on a su que c'était bon, qu'on allait s'en tirer. Tank nous avait traînés jusqu'où elle voulait sans réussir à nous buter ni nous larguer, têtus qu'on était, et maintenant elle nous promettait un abri, une issue dans cet enfer. Même pas besoin de le dire à haute voix, on le savait. On avait passé un test. De quelle sorte je sais pas, mais on l'avait passé, on avait tenu, et elle nous offrait sa miséricorde en récompense.
On a fini par arriver à un village. Perdu dans un creux, abrité de la tempête par un gros caillou posé de travers sur la roche du reg. Introuvable. C'était le milieu de la nuit, quoiqu'avec le sable qui saturait l'air on faisait plus vraiment la différence avec le jour. On n'y voyait rien, mais Tank a avancé, tout droit, jusqu'à tomber comme par miracle sur la pauvre lampe tempête qui battait dans le vent. Personne a rien dit en la voyant, on avait à peine assez de force pour mettre un pied devant l'autre. On était debout, c'est tout ce qui comptait, c'est tout ce qu'on pouvait encore faire. On a pris le chemin qui passait sous le rocher, les yeux et la bouche fermés à la poussière qui y tourbillonnait. Et puis on a passé un coude, et le vent et le sable sont tombés. On a tous expiré un grand coup, et on s'est écroulé.
Quand on a rouvert les yeux, une sale troupe nous tenait en joue. Rien à voir avec les bouseux tremblottants qu'on croisait dans les patelins du désert. Ces gens-là nous attendaient de pied ferme. Nos tronches de clodos, qui foutaient les jetons aux gratte-poussière, avaient pas l'air d'avoir beaucoup d'effets sur les têtes de tueurs qui nous zyeutaient. Autant de gonzes que de gonzesses parmi eux, et je sais pas lesquels me foutaient le plus la trouille. Puis nos cervelles ont commencé à se rallumer, et des détails à nous sauter aux yeux. Leurs tatouages. Leur équipement, hétéroclite mais bien entretenu. Et surtout l'esprit de corps, de meute, qui émanait d'eux. C'était un pack de maraudeurs, probablement pas un gros parce qu'on reconnaissait pas leur emblème, mais une bande d'enfoirés d'égorgeurs quand même. Tank nous avait traînés droit sur une saloperie de nid de vipères, et ça avait pas l'air de la perturber plus que ça.
Les brutes se sont écartées pour laisser passer un petit bout de femme. Une nana haute comme trois pommes, mais affûtée. Tranchante même. Tellement que ç'avait bien l'air d'être elle la patronne, malgré la marmaille qui s'accrochait à ses basques. Vu comment les golgoths locaux, qui faisaient bien deux fois sa taille et quatre fois son poids, mouftaient pas une cacahouète devant elle, c'était assez clair qu'il fallait pas l'emmerder. Elle nous a examinés de haut en bas, et on n'a pas fait les malins. Et puis Tank s'est levée, a enlevé son écharpe et ses lunettes de protection, et lui a fait un grand sourire. La nana a haussé un sourcil en la voyant, avant d'autoriser ses lèvres à se tordre un peu en coin. Alors Tank s'est jetée à son cou en gueulant « Salut grande sœur ! », et nous on s'est tous dit : oh putain dans quoi on s'est encore fourrés. Si on avait su…
Ladite grande sœur a esquissé une accolade avant de soupirer :
« Ça t'amuse de te pointer chez moi comme ça ?
– J'étais dans le coin, je me suis dit que j'allais passer te dire bonjour, c'est tout. Mais si t'as un bout de truc à grignoter, je dis pas non. »
La grande sœur de Tank lui a jeté un coup d'œil torve, qu'elle a ensuite braqué sur nous. On s'est fait tout petits.
« Toujours aucun respect pour les règles à ce que je vois. Allez, viens avec moi. »
Elle a fait signe à ses chiens de garde, qui nous ont laisser passer, après nous avoir foutus à poils. Littéralement. Des gens prudents.
Mais on a eu droit à bouffer, de la vraie graille comme on n'en avait pas vu depuis des mois. On s'est fait péter la panse à grands coups de pain dur comme du bois et de bique raide comme de la semelle, le tout arrosé de bibine pisseuse. Le paradis sur cette terre foutue. La sœur de Tank, Sara, avait l'air contente de revoir sa frangine. Nous aussi on a fini par se laisser aller à papoter à droite à gauche avec les gens de la Crevasse, comme s'appelait le patelin. C'étaient pas des maraudeurs, finalement, ou alors une sorte qu'on connaissait pas. Rien à piller dans le coin, du sable et du caillou à cent bornes à la ronde, et pas de char ou de caravelle pour organiser de grands raids. Ils avaient l'air d'être installés ici, dans la Crevasse, à cultiver du sorgho et à élever des chèvres autour de la source qui y coulait. Et pourtant, ils ne ressemblaient pas aux damnés de la terre qu'on croisait d'habitude. C'étaient des guerriers, hommes et femmes, en même temps que c'étaient des fermiers et des parents. C'était ça le plus étonnant, la quantité de marmots qui courraient partout dans le village. Une gonzesse sur deux avait l'air enceinte, et tous les barbus avaient en permanence au moins un chiard dans les bras et deux dans les pattes. Malgré ça, le village était au trois quarts vide. C'était étrange, mais on arrivait pas à comprendre en quoi.
C'est Gros qui a capté le premier. C'était peut-être pas la meilleure sentinelle du monde, mais sa cervelle tournait plus vite que la moyenne. Depuis un moment il griffonnait dans le sable l'emblème de la Crevasse, quand soudain il s'est tourné vers nous. Il a recommencé à le dessiner, mais en traçant les traits dans un ordre bien précis, et là on a vu ce qu'il avait vu. Et on a compris à quel point on était dans la merde.
Bien sûr, c'est à ce moment-là que les choses se sont un poil précipitées. Un gamin est arrivé en courant pour parler à Sara. Qui n'a eu que le temps de se lever. Un gonze crasseux a écarté la toile de la tente où on finissait de siroter le caoua local, une espèce d'infusion de racines à faire se lever un mort. Le type était tout maigre, mais grand, bougrement grand, avec une longue barbe filasse sensément noire mais grise de poussière et de terre, comme le reste du bonhomme. Un grand chapeau de desperado lui cachait le visage, c'est pour ça que nous autres il nous a fallu quelques secondes de plus que nos hôtes pour le reconnaître. Mais quand il a levé ses yeux absinthe sur nous, on n'a plus eu de doute. Il a commencé à avancer, tranquillement. Il mâchonnait un bout de réglisse, et même s'il était pas discret le bruit aurait pas dû s'entendre autant dans une si grande pièce. Il nous a passé en revue un par un, nous les vingt-trois types qui étions pas sensés être là, chez lui, dans la maison de ses parents. Un par un, dix autres types comme lui sont rentrés dans la tente, de tous les côtés, et nous ont détaillés comme lui des pieds à la tête. Le premier, l''aîné, a fini par arriver devant Sara. Il a tapé ses bottes sur le sol pour en faire tomber la poussière, frotté ses gants sur son manteau, avant de se débarrasser des premiers comme du second. Et là, il a sorti un truc qui nous a laissé comme autant de paires de ronds de flan :
« Salut, petite sœur. »
Il a embrassé Sara sur le front – Sara qui n'avait plus l'air de pouvoir vous trancher la gorge à coups de dents si vous l'énerviez un poil trop. Sara qui avait le regard d'une petite fille pour son grand frère qui revient de loin, les yeux brillants et le rose aux joues. Et puis le grand bonhomme a vu Tank, et il s'est figé. Il a souri. Et puis il s'est mis à rire. Ses dix frangins se sont mis à rire avec lui. Les onze fous furieux dont les noms faisaient trembler tout ce qui survit dans le désert, qui régnaient de fait sur cette terre foutue, ces onze monstres responsables de tant de massacres et de morts aux quatre coins de la zone qu'ils en étaient devenus des légendes, ces onzes bonhommes étaient là, devant nous, et ils riaient, ils riaient de voir leur famille réunie, de découvrir leur petite sœur, la benjamine, de retour au bercail alors qu'elle était perdue depuis si longtemps. Ils riaient, de bon cœur, de joie, comme des gens normaux, ils riaient comme rient des hommes à qui on a trop promis et qui n'y croient plus, quand ce qu'ils n'espéraient plus arrive enfin. Ils riaient, et Sara, et Tank, et la Crevasse toute entière s'est mise à rire avec eux. Leur rire célébrait leur famille, celle dont le nom lui-même n'était plus prononcé, et je suis bien sûr que toute la zone les entendait, entendait l'annonce qui leur était faite, qui promettait des lendemains encore pires que les précédents, le chaos, l'apocalypse pour les colons, les pirates, les réfugiés de la guerre et les soldats qui la faisaient, tous ceux qui vivaient dans le désert sans en être les enfants. Les Onzains avaient été terrible, mais la meute au complet serait bien pire.
L'aîné, le chef, riait encore quand son regard s'est de nouveau posé sur nous, mais il ne se demandait plus à quelle sauce il allait nous manger. Nous étions ceux qui avaient ramené sa petite sœur à la maison. Nous étions le pack qu'elle s'était choisi, nous étions de la famille. La Crevasse était notre foyer, et les Onzains nos frères, et le désert notre territoire. La marque, la douzième lettre, allait bientôt orner nos peaux, et le monde allait apprendre le retour du dernier clan, le douzième, le clan de la sœur. Le clan de Tank. Notre clan.